Didier Leuenberger
Ce texte est inspiré d'une photo
prise par l'auteur lors d'une promenade.
Je vous ai attendue, un jour, deux jours, puis une semaine, pour enfin laisser
passer une saison, sans que vous ne veniez et voyez ce qui en résulte. Voyez
dans quel état je suis, vous que les gamins appelaient la vieille, lorsqu’ils
vous voyaient pelotonnée sur mon assise. Que se passe-t-il ? Que vous est-il
donc arrivée, vous ma fée cabossée me sauvant des ronces chaque printemps. Et
qu’en est-il de ce que nous avons vécu ? Pouvons-nous appeler cela une relation,
sans que ça ne paraisse troublant pour le commun des mortels ? Pouvons-nous
nommer ce que nous partageâmes, d’amitié, d’amour ? Ou ce beau mot ne peut-il
s’employer que pour les humains ? Je ne sais ce que je dois penser, et à bien y
réfléchir, je dois avouer avoir souvent songé à ce que nous communiâmes
ensemble, car je ne crois point me fourber en disant qu’une harmonie nous unit
tout ce temps.
Vous ne parliez pas beaucoup, étant le plus souvent seule, et je dois admettre
sans rougir, que j’appréciais plus vos silences, que les quelques conversations
que vous avez eues avec les personnes que vous amenâtes ici. Des femmes sans
grande envergure et surtout, si peu habitées. Nous conspuâmes même tous ensemble
tant elles étaient insipides à côté de vous. Nous : tout ce vert m’entourant et
que vous révériez si bien.
Ah ! La vieille… Que de secrets ressentis lorsque vous vous posiez sur moi ! Que
de tourments et de bonheurs inachevés ! Se peut-il que vous puissiez être mieux
en ma compagnie qu’avec celle des hommes ? Et si ce n’était pas tout à fait le
cas, ça y ressemblait furieusement. On aurait dit que rien ne pouvait vous
toucher lorsque vos petits pieds se balançaient nerveusement, votre séant bien
en place sur mes planches rugueuses. Vous rappelez-vous la fois où vous ponçâtes
ma rudesse ? Je laissai galoper vos doigts sur mes fibres avec délice. Vos
doigts biscornus et tordus avec l’âge. Ainsi que votre dos courbé vous lançant
de terribles douleurs lorsque le temps était au changement.
Je vous connaissais par cœur. Je savais qu’en vous tournant de tel côté, il y
avait une souffrance qui vous meurtrissait. Et que d’un autre, une allègre
excitation vous envahissait jusqu’à vous manger toute entière. Toute crue et
aussi menue étiez-vous.
Oui, j’aimai ces doutes vous habitant, je l’avoue, pour la simple et bonne
raison que ce furent ces mêmes doutes qui semblèrent vous avoir fait avancer
dans la vie… Je ne peux pas en dire autant. Moi, ma vie s’acheva dans une chute
mémorable, mais heureusement pour moi, parce que mon bois était trop précieux ou
mon poids trop lourd, on me sculpta et me façonna à même la forêt, dans ce coin
de paradis si j’en crois les nombreux instants que vous passâtes ici.
Même l’hiver, lorsque le froid m’habillait d’un épais manteau de neige, vous
veniez me rendre visite. Vous enleviez quelques couches de flocons, comme si
vous aviez peur que je ne m’affaisse. Et au printemps, vos mains de fée
s’affairaient à me libérer de ces nombreux épiphytes tentant de m’étrangler. Je
me suis bien souvent amusé, les observant brandir leur crudité et leur fougue
printanière, en s’accrochant à mes échines comme s’ils allaient m’achever, car
je savais que bientôt, lorsqu’ils s’y attendraient le moins, vous arriveriez
avec vos cisailles et les arracheriez de ma charpente. En fait, rien ne me fit
plus jamais peur dès le jour où nous nous croisâmes.
Les aspérules avaient beau me bombarder de leur parfum enivrant, je résistais
dignement. Les fougères tentant de m’occulter sous une explosion de feuilles et
la sphaigne rampant doucement à mes pieds en espérant me verdir jusqu’à mon
dernier clou ne m’intimidèrent guère plus.
Rien ne me faisait plus frémir ou n’était capable de me griser. J’étais
indestructible. J’étais le roi et vous ma douce reine. C’était merveilleux.
Éclatant. Divin.
Je ne sais si c’est parce que vous étiez une femme, mais ce fut bien. En tout
cas, une chose est sûre, vous m’avez été fidèle autant que je le fus. Je ne peux
pas en dire autant des hommes m’ayant adopté quelque temps. Comme des bateaux
imprudemment amarrés, ils disparaissaient soudain, sans crier gare. Comme ça, du
jour au lendemain et sans la moindre explication. J’ai pu le remarquer, c’est un
trait beaucoup plus caractéristique des hommes que des femmes… Cette façon de se
sauver d’une entrave, si tant est que s’en fut une pour ceux m’ayant conté les
affres de leur vie, car certains s’entretenaient avec moi. Oui, certains me
disaient des choses qu’ils ne confiaient sans doute pas aux autres, et surtout
pas à ceux et celles, à qui ils auraient dû le divulguer. J’en eus même un qui
se donna la mort avec une carabine. J’en ai les marques sur la droite. La
déflagration me fit trembler, et je crus bien pouvoir me sauver de cette emprise
qu’on m’avait construit pour faire face aux intempéries, tant ce fut violent.
Oui, les hommes ont toujours fui ce lien nous unissant, incapables de tenir en
place une fois leur peine déversée en mes veines… Pourtant, je trouve plutôt ça
beau et touchant. Quel dommage de ressentir un si grand malaise après que l’on
s’épancha de la sorte sur ses troubles !
Vous, vous n’avez jamais cessé de me rendre visite, avec ponctualité et sans ne
jamais trahir vos sentiments. Nobles, puissants, je les éprouvais dans les
moindres fibres, je peux le dire aujourd’hui, non sans une certaine
complaisance.
La consternation éprouvée en vos landes est ce qui me fit le plus trembler, la
vieille. Comme vous ne pûtes vous en remettre, vous en remettre vraiment qu’à un
seul être, ou devrais-je plutôt dire : qu’à un seul arbre, il va de soit, que
vos congénères ne vous donnèrent pleine satisfaction. Vos déceptions se lisaient
si bien que me les narrer, aurait été vain. Je sais, la vieille, je sais que
votre plus grand malheur, est de n’avoir trouvé aucun confrère vers qui vous
donner sans qu’il ne vous trahisse. Et sans doute est-ce cela avant tout que
vous avez aimé en moi : cet état figé, statique à n’en pas douter. À moins que
la douleur soit encore plus profonde… Qu’un mal plus violent vous ait rongé tout
ce temps.
Bien sûr que vous alliez m’aimer. Bien sûr que vous alliez prendre soin de moi,
car nos chemins ne se sont pas croisés par hasard. Non. Il en fallut des pleurs
et des résignations avant que vous n’arriviez jusqu’ici. Mais une fois envoûtée,
le peu de sève s’écoulant encore dans mes veines parut vous transformer, comme
si vous étiez capable de l’ingérer et de vous en sustenter. Comme si nous ne
devenions plus qu’un.
J’aurais pu orner la charpente d’une bâtisse et couver une famille pendant des
années, voir toute leur vie et celle de leurs descendants, mais en place de ça
je vis passer les gens sur ce chemin de forêt, sans grand intérêt, si ce n’est
le chant des oiseaux. En fait, je suis déjà difficile à repérer car je suis un
peu en retrait. Puis il faut être fatigué ou être inextricablement attiré par ma
présence, car l’endroit n’est pas des plus plaisants, et ne peut se vanter
d’aucune vue. Rien à priori pour inciter le quidam à partager un instant avec
moi. Raison pour laquelle je crois encore plus en votre fidélité débridée que je
soupçonne de n’être pas tout à fait appropriée, pour l’humain que vous fûtes,
car je suppose que cette longue absence ne peut vouloir dire qu’une chose…
Oui, j’en vis du monde, des amoureux transis, d’autres moins engagés, mais tout
autant audacieux. Les couples se faisaient et se défaisaient comme les feuilles
d’un arbre naissant et tombant à l’automne, dans un miroitement de couleurs
flamboyantes. Aussi aisément, ils semblaient culbutés sur moi par accident,
liés, semblait-il, comme une liane cramponnée à l’arbre, pour se défaire
quelques mètres plus loin après moult baisers, après des câlins à foison. Après
des mots beaux et merveilleux. Des mots semblant capables de panser les plus
grands maux et d’exhorter aux épousailles… Mais les mots, c’est du vent. Aussi
porteurs soient-ils, ils n’en sont pas moins meurtriers lorsqu’ils sont lancés
si futilement. Ils peuvent paraître aussi aériens qu’une plume ou sembler gravés
à tout jamais dans les mémoires. Souvent à peine lâchés qu’ils n’auront déjà
plus le même sens l’instant suivant. Ou du moins, ils ne seront plus habités de
la même intensité. Traîtres de vos sentiments, ils s’avancent souvent un peu
vite, les impudents. Mais n'en déplaisent aux impies, ils seront sans doute la
seule croyance jamais embrassée, les yeux fermés par vous autres…
Décidément, l’amour, toujours, m’a l’air d’être un sacré plaisantin. En tout
cas, un fin limier de l’âme vous flanquant de terribles décharges.
Je n’ai point connu ça étant arbre. Il eut fallu qu’on me façonne banc pour que
je le vive enfin... à travers vous. Mais quel bonheur !
Que de mystères dans ces états vous rendant si fébriles ou si forts. Si
puissants et si faibles en même temps, comme une civilisation à l’acmé de son
ascension et ne pouvant que décliner.
Oui, j’en entendis des rêves brisés, des songes égarés et des mensonges si beaux
que même les plus sceptiques et subtils, y auraient cru.
Et vous, ma vieille… ou dois-je vous appeler Jasmine ? C’est le nom qui orne mon
dossier à présent. Un nom sculpté sur une plaquette de bronze. Un nom vous
ressemblant, à n’en pas douter, et j’aurais dû me méfier. Il me semblait bien
qu’elle avait quelque chose de vous, cette jeune fille aux traits fins et au
regard mauve.
Elle vint à quelques reprises, silencieuse et méditant sereinement. Jamais elle
ne s’assit, comme si elle avait peur de vous voler ce qui ressembla fort à votre
bastion.
Est-ce vous qui m’entourez en mon pourtour, comme un gardien de l’âme ? Je l’ai
vu faire, après qu’elle eut maugréé sa mauvaise humeur et implorer une
grand-mère qu’elle ne connut sans doute jamais, puis, me lançant un regard
sombre, elle dévissa le couvercle de l’urne qu’elle tenait de ses mains
tremblantes, en ne cessant de me fixer intensément et versa une clôture de
cendres tout autour de moi : Vous, Jasmine. Oui cela ne fait aucun doute. Je
peux le deviner. Je me sens heureux depuis que vous êtes ici, parsemées
parcimonieusement en neige, pour m’envelopper et me faire vôtre à jamais. Cela
confirme ce que je pensais. Il y eut bien de l’amour entre nous. Ou en tout cas,
quelque chose y ressemblant fortement.
Maintenant je sais, Jasmine. Je sais pourquoi vos silences étaient si lourds et
si désarmants, car la pluie, sans même tomber dru, me permet de lire en vous
comme dans un livre…
Comme vous avez dû souffrir de ne pouvoir connaître votre enfant ! Comme vous
avez dû pleurer, en le souhaitant réapparaître chaque matin devant votre porte !
Vous le voler est sans aucun doute, la pire des choses que l’on puisse faire à
une mère. C’est bien ce qui vous arriva, n’est-ce pas ? Je ne me trompe pas en
proférant cela : votre mari kidnappant votre chair pour l’emmener à des lieues
d’ici.
Comme je comprends votre désarroi et vos craintes envers les hommes ! Il ne
pouvait n’y avoir que pareil acte pour que je l’éprouve à ce point. Lorsqu’on
subit telle punition, je ne pense pas qu’on puisse croire à nouveau. Que ce soit
en un Dieu ou quelqu’un d’autre.
Vous avez décidé de m’estimer plus que la raison, Jasmine, et pour ma plus
grande joie. Et comme si cela n’aurait suffi, vous m’avez fait revivre ce
printemps, grâce à ces hommes armés jusqu’aux dents et prêts à faire feu sur le
moindre végétal me taquinant d’un peu trop près de ses épines. Grâce à vous, je
suis condamné à la plus douce des sentences, puisque je ne vais dorénavant pas
seulement permettre aux passants de se reposer, mais bien contribuer à laisser
vivre la mémoire d’une dame, d’une grande dame que j’estimerai aussi longtemps
que nos destins seront scellés et que le temps m’y assignera.
Votre petite fille peut s’enorgueillir de ce miracle. Et elle peut être fière de
vous.
Vous voyez Jasmine, votre chair réapparaît après tout ce temps, comme si c’était
évident. Comme une goutte d’eau égarée rejoignant sa source.
Je suis certain que malgré votre état, désormais, vous honorerez les moments que
je partagerai avec elle.
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2007
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