Les laveuses

Ariel

 

Elles sortent de l’église, le visage empreint du plus grand sérieux.

Elles sont sans âge, sans grâce, mais sans lourdeur.

Elle posent vers tout ce qui vit sur la place un regard que plus rien n’étonne, et s’en vont une porte plus loin ranger seaux, balais, serpillières et têtes de loup.

A l’intérieur les pierres parlent. Sous la dictée des quatre évangélistes, les fresques de couleurs témoignent de lointains événements, histoire devenue sans surprise. Mais en haut des colonnes de grès, des figures sculptées délivrent des messages dans une partition au déchiffrage bien plus exigent.

Un guide à la main, je scrute les voûtes, croisant les regards désemparés d’Adam et Eve, devenus incapables de se rejoindre au travers de l’arbre qui maintenant les sépare.

Ils font face au Nord, où trois monstres s’entredéchirent. Au nom de quelle loi ?

Vers le chœur, les messages s’apaisent. Des feuillages pleins de sagesse émergent de bouches grandes ouvertes sur des visages écarquillés, étonnés de leur propre science. Les tiges appariées dessinent des entrelacs réguliers, comme autant de symboles d’infinités.

Mon livre implore la patience et l’espérance en l’être intérieur. Il démasque les géants qui du jour au lendemain, s’abattent, avec comme ultime gloire, celle de faire l’événement le temps de la proclamation de leur chute. Ce sont ses mots, lecture illuminée d’un langage obscur, que par instant je me surprends à croire.

Ce voyage initiatique fait suite à une longue route. Il achève de m’endormir, me berçant des échos de son silence. Car si des milliers de voix parlent ou chantent à la surface de ces pierres, lui se tait.

Je m’éveille beaucoup plus tard. Les rares ouvertures ogivales ne laissent plus filtrer que de l’ombre. J’ai un peu faim. Eve, enfin réconciliée, me tend sa pomme. Je cherche d’où vient la lumière colorée qui lui poudroie le sourire.

La pierre luit !!!

Les griffons, le loup et le dragon, dispersent en s’entretuant un embrasement rougeoyant vers la nef. Du visage de la sagesse jaillit une lumière opalescente. Trois faisceaux plus vifs balaient le chœur devant sa bouche et ses deux yeux.

A l’abri de cet éclairage, les quatre évangélistes ont installé leur écritoire aux angles du transept, psalmodiant en latin, en égyptien, en hébreu ou en byzantin.
Par convenance personnelle, je m’installe au côté de ce dernier.

Je vois une foule de visages sans expression qui a silencieusement envahi la nef.
Chacun attend patiemment son tour, pour s’inscrire sur les registres tenus par les quatre acolytes.

Cette tranquillité est interrompue brutalement.
L’effroi saisit toutes ces faces muettes, quand soudain descend de la voûte, une silhouette de femme.
Sa robe est rouge, un voile noir lui couvre les yeux.
Ses gestes sont précis, déterminés, mais aveugles.
Ses bras sont chargés de flèches, et elle sème la mort sur ses pas.
Son parcours sans hésitation est maintenant jalonné de corps humains qui se vident sur le pavé.

Alors que la lumière des chapiteaux s’éteint, elle reprend sa place sur la voûte, bientôt blême de l’aube qui se lève.

Les portes s’ouvrent sur les laveuses, et leurs seaux à la main. Les corps ont disparu.

L’une d’elles : « Il faudra revenir, il y a encore eu beaucoup de sang cette nuit… ».



  © Lavaudieu, le 4 octobre 2002  – Ariel  – Tous droits réservés.