Corinne Jeanson
La vague de sa robe noire dans la nuit immobile
danse sur ses mollets. Je l’invite à me suivre dans le bar. Elle acquiesce, avec
cette indifférence absolue que je prenais pour de l’insolence et qui est sa
parure, sa force unique. Derrière le masque, pas de masque. Elle choisit d’être
là et n’exprime rien parce qu’elle n’a pas à dire pourquoi ni comment elle est
avec moi. Si choisir signifie encore quelque chose, aujourd’hui, elle a choisi
d’entrer dans ce bar avec moi.
Dans le bar, d’autres clients sont assis, spontanés et insolents comme tous les
gens qui fréquentent ce côté-ci de la rive. Elle les connaît, elle leur
ressemble. Et pourtant elle est d’ailleurs. Nous ne parlons pas. Nous regardons
autour de nous. Curieux des autres plus que de nous. Soudain, elle se met à
parler très bas et longuement. Elle me raconte mon histoire, notre histoire.
Avec les mots que j’attendais. Sans complaisance, elle décrit tous les temps de
notre histoire, lentement. Bien avant moi, elle en avait déroulé le sens caché.
Un homme entre qui la connaît. Il s'approche de notre table et s'assoit sans se
présenter. Elle me sourit étrangement, un sourire qui signifie que tout est dit,
que s’il n’y a pas d’espoir, il n’y pas non plus à en souffrir. Elle fait signe
à l’homme et ils repartent ensemble. Je ne sais pas où l’homme l’entraîne, s’il
est son amant, s’il lui a donné rendez-vous là. Elle part avec lui, avec le
vague de sa robe qui bat ses mollets.