Elena Tabakova
J’ai six ans, six ans et demi. Nous sommes, ma mère et moi,
dans un autobus poussif et poussiéreux, crissant, hurlant dans les rares
virages, en route pour Bou-Saâda, Algérie. C’est la nuit. Je n’ai absolument pas
peur. Tous les gens autour de nous sont enturbannés ou voilés – cela ne
m’effraie pas davantage. Je sais que c’est la coutume dans ce pays où nous
vivons. Les cahots, le sable, la nuit, les odeurs d’essence, d’eau-de-cologne,
de tabac à chiquer, à fumer m’engloutissent. Je ne suis qu’une toute petite
partie de cet autobus qui, à ce moment précis est le monde. Un monde fait de
chairs inconnues, agréablement inquiétantes, excitantes avant l’heure.
Je ne vois rien d’autre que le bitume de la route devant nous, éclairé par les
phares. Nous n’avons pas lieu de nous plaindre – notre qualité d’uniques
roumias-étrangères à bord nous a valu d’occuper les meilleures places, à
l’avant, première rangée à droite. Le pare-brise géant devant moi me fascine,
telle une baie vitrée donnant sur un océan noir. Une petite balustrade en tube
d’aluminium nous sépare des deux-trois marches devant la porte de l’autobus.
Au début, je savoure le luxe d’être privilégiée. Pensez-vous, une banquette
entière de deux places, rien que pour ma mère et moi !... Je peux relever mes
jambes, m’allonger presque, posant ma tête sur les genoux maternels. Une main à
la douceur familière se promène sur mon visage, sur mon front, caressante,
rassurante, envoûtante. Je ronronne presque, en m’endormant.
Soudain la main s’immobilise sur ma joue : « Elena, Léni, ma petite âme,
réveille-toi ! ». J’ouvre les yeux, je relève la tête, lourde de sommeil. Ma
mère me soulève, se met à ma place, me prend sur ses genoux. Sur son siège,
qu’elle vient de libérer, vient de s’installer une femme voilée. Elle me paraît
vieille. A cause des traces de henné sur son visage, sur ses mains, contrastant
bizarrement dans le noir sur le fond blanc de son voile blanc. Je ne comprends
pas. Ma mère me chuchote à l’oreille : « Rendors-toi, ce n’est rien. C’est une
maman, avec trois enfants. Elle vient de monter dans l’autobus. Il n’y avait
plus de place, alors elle s’était assise sur les marches de la portière devant
nous. Je te prends sur mes genoux, elle prend l’un de ses enfants sur les siens.
Tu ne trouves pas que c’est mieux ? »
Me voilà tout à fait réveillée. Je découvre en effet qu’il y a, enveloppé dans
le corps à voile, à côté de nous, un enfant plus jeune que moi.
- Et les deux autres ? – je murmure moi aussi.
- Ils restent sur les marches. Ils ont plus de place ainsi.
Et voilà que se produit mon premier miracle, imprévisible et inoubliable.
Un vrai miracle. Main contre main. Peau contre peau.
Sans le vouloir, j’ai tendu ma main dans laquelle est venue se poser, tout aussi
naturellement, une autre main, plus petite que la mienne, plus chaude aussi,
presque brûlante.
Nous voyageons ainsi, le pouls battant de l’enfant invisible dans la paume de ma
main – jusqu’à l’arrivée.
Ce fut mon premier rêve éveillé.
Ceux qui ne croient pas aux miracles, les provoquent.
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