La trahison      

Richard Mesplède

 

John Beckford se réveilla. Une sourde et lancinante douleur se mit aussitôt à marteler sa nuque, hurlant sa présence ; celui qui l’avait assommé n’y était pas allé de main morte.
Un battement grave, d’une régularité monotone, retentissait dans sa tête, à la frontière de la perception, tel le lourd et lointain écho d’une soirée trop arrosée, et il crut tout d’abord qu’il s’agissait de la palpitation maladive de son propre coeur.
Ce ne fut que lorsque le concert chaotique des détonations emplit ses oreilles qu’il reconnut l’appel à la charge des tambours. Une bataille venait de commencer non loin de là, peut-être aux portes de la ville.
Le vent se leva, soulevant des essaims de particules sablonneuses qui partirent à l’assaut de son visage buriné, flagellant insidieusement ses joues mal rasées et son front découvert. Simultanément, une sensation des plus singulières s’empara de lui ; une sensation improbable d’oscillation.
Une bataille fait rage là-bas, se dit-il ; une bataille fait rage, et moi, je m’en balance. La réflexion, ironique et primaire, fut suivie par l’interrogation, puis le doute : on aurait dû venir le chercher. Qu’attendaient donc ses hommes ? Il fallait défendre cette foutue ville, que diable !
Alors les souvenirs resurgirent, et déferlèrent en un raz-de-marée démentiel dans sa mémoire ébranlée, et il manqua rougir de honte à la seule idée de ce qu’il venait de penser.
Comment avait-il en effet pu oublier sa trahison ? C’était bien sûr grâce à lui si les Confédérés étaient parvenus si facilement jusqu’ici ; grâce à lui s’ils connaissaient exactement les effectifs des yankees, leur stratégie telle qu’elle avait été décidé hier ; grâce à lui s’ils allaient remporter une victoire décisive aujourd’hui, et prendre possession de la ville.
Une odeur, portée par le vent, parvint jusqu’à lui : une odeur de mort.
Je dois y aller, décida-t-il ; et il ouvrit les yeux.
L’idée soudaine et terrifiante qu’il était aveugle le cingla aussi efficacement qu’un coup de fouet, et l’impression d’oscillation ne s’en trouva que plus accrue.
Mais il n’était pas aveugle, non, bien entendu.
Il voulut lever la main afin d’écarter le bandeau qui masquait son regard, lorsqu’il réalisa qu’il était attaché, les poignets sévèrement ligotés dans le dos.
Il fallait qu’il se détache.
Jouant des épaules et du buste, il ne réussit qu’à resserrer les liens savamment noués, et la douleur, à la base de son crâne, se réveilla, transperçant sa nuque tel un pic à glace. La grimace que ce constat d’impuissance suscita fit glisser le bandana, et il fut aussitôt ébloui par la lumière du crépuscule.
Ses yeux s’accoutumant peu à peu à la lumière agonisante du jour, il distingua les troupes, au loin, fourmilière grouillante et désordonnée; tenues bleues et grises uniformément recouvertes de la poussière ocre du désert, il était totalement impossible de déterminer qui était qui ; il était fort à parier que dans pareille confusion, des amis étaient en train de s’entre-tuer là-bas.
Éloignant finalement ses intérêts immédiats de la bataille, John s’efforça de réfléchir à sa propre situation.
J’ai grandi, ne put-il s’empêcher de penser en contemplant le panorama qui s’étendait devant lui. La vue était trop plongeante. On avait certainement dû l’attacher en hauteur ; sur la toiture de quelque baraquement, par exemple. Pourtant, il ne parvenait pas à sentir le sol sous ses pieds, et ce mouvement de pendule dont il semblait animé à chacun de ses efforts de manière tout à fait incontrôlable, et dont il constatait, à présent qu’il voyait, l’indiscutable réalité, le renforçait dans sa nouvelle idée : on l’avait attaché au-dessus du sol.
Quelque chose le gênait cependant ; il y avait un hiatus quelque part : peut-être le fait qu’il ne parvenait pas, en dépit de tous ses efforts, à bouger un tant soit peu la tête, comme si (idée aussi étrange que désagréable) elle était coincée.
Alors John se mit à considérer sa position, cherchant ce grain de sable dans le mécanisme logique de ses réflexions, atome insignifiant qu’il ne parvenait pas à saisir, mais qu’il avait, il le savait instinctivement, sous les yeux.
La vérité éclata brusquement dans son esprit, terrible, intangible, mais d’une évidence désarçonnante.
Un vautour venait de se poser sur le sol, quelque dix mètres devant lui, en contrebas.
Pris de terreur, Beckford paniqua à la vue de l’oiseau, cherchant à fuir misérablement ses souvenirs qui peu à peu revenaient investir sa mémoire.
Sous ses pieds, le sol continuait de se balancer, telle une marée tempétueuse. Et la douleur, à sa nuque...
Il essaya de hurler, mais aucun son ne pouvait désormais franchir la barrière de sa gorge compressée par le lin.
Le charognard s’envola et vint se poser sur la branche de l’arbre mort, à quelques centimètres du visage du pendu, qui eut à peine le temps de voir son propre reflet dans le regard noir de l’oiseau avant que ce dernier n’entreprenne de lui picorer les yeux.
Les yankees lui avaient accrochés une planchette de bois sur la poitrine. Les lettres, gravées au fer rouge, étaient parfaitement lisibles : « Traître ».

© 2006 - Richard Mesplède  - Tous droits réservés.