Isabelle Verneuil
Je suis une sentinelle. De métier ou de choix, je ne sais plus. De formation ou
de nature, comment savoir. Je suis une sentinelle depuis toujours en tous cas.
Du plus loin que je m’en souvienne, je gardais des portes fermées. Ce que
j’entrevoyais parfois par l’entrebâillement furtif m’horrifiait. Me terrorisait.
Je comprenais d’instinct l’importance de mon poste. Garder la porte contre
l’invasion. Protéger le monde contre le chaos. Je n’avais aucune arme cependant
que mon corps. Enfant, j’étais là, tous les sens à l’affût, immobile et
attentif. On pensait que j’étais dans la lune, rêveur et lointain, calme et
équilibré alors que j’étais concentré et tendu vers ma mission implacable. Je
guettais. Je surveillais. Je protégeais. Cet enfant est bien observateur
disait-on. Cela me faisait sourire. Rien ne m’échappait. Les parfums et effluves
de chacun. Mon nez était d’une redoutable efficacité. Les nuances de couleurs et
de teintes. Celles qui dénotent les goûts mais aussi les mouvements du cœur et
de l’esprit. Personne ne pouvait rougir ou frémir sans que je m’en aperçoive. Je
voyais dans les yeux des gens les replis de leurs peurs et les voiles de leurs
désirs. Parfois cela m’effrayait mais en général, je l’acceptais, c’était comme
qui dirait ma vocation. Ou plutôt ma mission. Je ne devais pas laisser entrer
l’obscurité. Du coup il fallait que les lumières soient allumées. Je n’aimais
pas les bougies et leur vie vacillante, les lumières tamisées qui cachaient le
mystère des âmes, les endroits sombres ou glauques. Il me fallait la lumière, le
soleil éclatant et l’éclairage dru de la vérité. Cet enfant est bien droit
disait-on. Cet enfant est bien sérieux. J’avais en charge la paix, comment ne
pas être sérieux ? J’étais sentinelle mais pont aussi qu’empruntaient les
adultes pour se rejoindre depuis leurs rives adverses et si abruptes… Chacun
dans sa forteresse formidable et presque indestructible. Petit soldat vaillant
de la paix et de l’espoir. J’y croyais dur comme roc.
Plus tard j’ai continué dans ma garde de vigie. J’ai fait passer tant et tant de
gens par le pont de la communication que parfois j’en oubliais qui j’étais à
tenter de rapprocher les bords du monde infini et déchiré. Mais jamais je ne
perdais de vue mon rôle de sentinelle. J’emmagasinais sans même le savoir les
infimes ajustements des êtres, j’enregistrais les minuscules oscillations de
l’humeur, du plaisir et du déplaisir. Je sentais presque sur mes lèvres le goût
ou le dégoût que ressentaient les autres. Je les connaissais parfois mieux
qu’eux-mêmes quand ils refusaient leurs propres réactions ou se fermaient les
yeux de leurs poings. J’épousais à volonté le cheminement de l’un et de l’autre,
je comprenais le choix ou l’absence de choix, l’engagement ou le recul, l’amour
ou le repli. Je comprenais et j’analysais. C’étaient ça mes armes. Mon
fonctionnement interne n’était jamais en repos. Il traitait sans cesse les
informations qui arrivaient, encodaient les moues et les clignements d’œil, les
regards détournés et les frémissements, triait les paroles d’explication et
celles qui travestissent inconsciemment ou pas. Je restais intransigeant
cependant sur la porte à garder. Je comprenais, je compatissais, je partageais.
Mais je gardais la porte fermée. Pas question de laisser entrer les ténèbres et
la toute puissance maléfique massée derrière…
J’appris la vie en gardant un œil sur la porte mais l’énergie ne me manquait
pas. Je découvris le partage mais ne baissai jamais les armes… la conscience de
moi m’abandonnait parfois mais jamais celle de l’ouvrage. J’inventais et je
donnais à tour de bras, à tour de cœur à l’être qui un jour s’était arrêté au
seuil de ma porte et avait regardé non plus la porte mais la sentinelle, l’être
qui avait campé sous le pont puis s’était installé dessus. Il y a un bâtisseur
dans chaque constructeur de ponts et le pont devint habité. Une tribu s’y
installa. Du coup, je mêlais mon souffle à ceux des petits enfants que la vie
m’avait confiés et je leur ouvrais des chemins défrichés dans le rêve. Ils
m’étourdissaient de leurs rires et leurs yeux émerveillés. Je montais la garde
auprès d’eux avec légèreté et gravité à la fois. Ils m’apprenaient d’autres
émois, d’autres abandons. Mes yeux allaient de nouveau plus loin à la rencontre
de la lumière et cessaient de se fracasser contre la porte d’ombre. J’y veillais
toutefois avec d’autant plus de constance que le fardeau dont j’avais la charge
m’était plus léger, paradoxe de la liberté. Plus on choisit moins on est libre.
Plus on choisit plus on est libre. Les ténèbres là derrière étaient plus
menaçantes que jamais car elles menaçaient le nœud de ma vie mais je les
oubliais presque tant la garde était légère avec le soutien tacite des habitants
du pont neuf.
Bien sûr, il m’est venu à certains moments une lassitude vite réprimée au début,
de plus en plus pesante avec le corps qui s’alourdissait et la réalisation
qu’autour du pont des pans entiers d’abîme tombaient dans la nuit. Parfois
l’idée tentatrice Ah quoi bon venait roder aux frontières de mon corps fatigué.
Je ne me tenais plus si droit. Il est un peu rigide disait-on. J’avais perdu de
ma superbe. Le monde avait perdu de son sens moral. Tout était Ah quoi bon et
Pourquoi pas ? Il fallait essayer. Tout se valait. Ce qui est bon pour moi est
bon. Je m’accrochais cependant. J’avais froid mais foi en ma mission. Malgré
tout. Malgré les sirènes de la curiosité et surtout de la fatigue. J’aspirais à
la tranquillité, à l’oubli. C’était d’ailleurs contradictoire car la crispation
sur mon travail de sentinelle m’empêchait de me souvenir car il y avait toujours
de nouveaux détails à crypter et de nouveaux dangers à contenir. Du coup, comme
dans un immense ordinateur dont on aurait perdu le code d’accès, tout
s’enfonçait dans l’oubli. Pourtant c’est tout de même à l’oubli que j’aspirais
mais un autre type d’oubli : oubli rêvé de la nécessité de vigilance. Je me
voyais enfin libéré de la terrible responsabilité de garantir la survie du
monde, je m’imaginais libre d’entraves et de chaînes, libre des autres, libre
d’être à moi. Cet enfant pense bien aux autres, disait-on déjà il y avait bien
longtemps. Je ne savais plus ce que j’étais, un lien peut-être. Un lien relie
mais lie aussi. Et risque un jour ou l’autre d’être coupé. Les habitants du pont
avaient des fourmis dans les jambes et le monde à explorer. Je les comprenais oh
combien et je les poussais sur leurs routes mais le pont désert faisait resurgir
la porte. Menaçante plus que jamais.
C’est alors que la tentation est venue de m’endormir à mon poste. Je me
réveillais fourbu de culpabilité après avoir plongé dans un sommeil sans repos
où les cauchemars sans fin me rattachaient à ma mission. Pourtant une voix me
disait qu’il y avait un autre chemin. Que je devrais relâcher ma garde et
laisser le monde venir. Que je devrais faire en moi le grand vide fécond qui
réinvente la vie. Mais les rouages ne pouvaient pas s’arrêter, entraînés dans un
mécanisme aussi ancien que moi, fabriqué en quelque sorte dans ma chair. En
attendant, le vent se levait et les rafales bousculaient la porte. Il fallait
toute mon énergie vacillante pour plonger dans un corps à corps avec cette porte
déchaînée. C’était un combat. Quelle énergie disait-on. L’énergie on dit du
désespoir. Tous ces efforts ne pouvaient pas être réduits à néant et le monde
partir à vau le vent. Le vent de l’insanité… Je m’accrochai et perdis ma joie.
La joie de faire son devoir et d’accomplir sa mission. Le travail bien fait, le
travail juste. J’ai perdu ma joie. C’est alors que je n’ai pu résister. Il
fallait entrouvrir la porte et voir en face ce que je ne pouvais laisser entrer.
C’était trop fort, j’étais trop fatigué, il fallait savoir si ça valait la peine
de lutter. Il ne faut pas être plus royaliste que le roi disait-on autour de moi
en hochant la tête. Sentinelle mais qui protégeait de quoi ? J’ouvris la porte
un tout petit peu. Avec beaucoup de précaution et la peur au ventre. Un peu
d’excitation au bout des yeux. Ce que je vis me fit perdre le souffle. Mon cœur
fut brûlé. A grand peine, je refermais la porte. En y mettant tout, mon enfance
et ma peine, ma douleur et mon espoir, ma joie de vivre et mon désespoir, ma vie
et ma mort.
C’est alors que je réalisai que je me tenais au bord du gouffre à garder une
porte qui ne s’ouvrait plus mais qui n’était retenue que par du vide.
Les ténèbres sont des oiseaux de proie qui nous déchirent au ventre et nous
crèvent les yeux. Le plus dur c’est que ce sont les oiseaux de nos rêves qui
pervertissent nos espoirs. J’aimais les grands voiliers qui planaient sur les
courants chauds et allaient se réchauffer dans la lumière, dignes et imposants.
Ce sont les mêmes que je retrouve devant leur repas ensanglanté, avec la
férocité tranquille et incontournable qui est celle du monde naturel. Mais leur
repas, ce sont mes entrailles. Inéluctable peut-être est la chute en vrille au
fond de l’abîme entrevu à l’origine de la vie. Comment avais-je pu croire qu’à
moi seul je pouvais tenir à distance le malheur ? Quel orgueil et quelle
prétention. L’orgueil suprême de l’être humain qui veut se hisser à la hauteur
des dieux. Sentinelle face à la mort, garde face au néant, soldat face à la
folie. Casque bleu dérisoire face à la folie du monde. La conscience la plus
aiguë dirigeant l’impuissance, l’incompréhension totale alliée à la
connaissance, la détermination extrême en tandem avec l’absence totale de désir
et de force. Tout comprendre et ne plus être au monde. L’effroi. Ne plus rien
reconnaître. L’être étrange qui vit en moi, je ne le connais pas. Et cette
souffrance indicible qui hurle dans un cri silencieux. Ce corps nié qui n’en
peut plus d’abriter la douleur sans corps, la peine sans mot, le chagrin sans
barrière. Tout est emporté, les ponts n’existent plus. La folie a dévalé et
dévasté. Un torrent de lave qui ne laisse rien debout. Sauf peut-être une
sentinelle. Méconnaissable. Inutile.
Je suis une sentinelle. Encore et toujours. Ma vie n’a servi à rien mais
j’aurais au moins fait de mon mieux. Je ne suis plus détermination ni même
douleur ou colère. Amertume plutôt. Tout ce gâchis. Les fossés sont trop
profonds, les ponts trop fragiles, les gens trop seuls. Trop préoccupés de leur
survie. Chacun dans sa bulle. Trop de mains sont rejetées, trop de guerres
lancées par bêtise oubliant que la folie guette l’absurde et s’en nourrit pour
devenir meurtrière.
Certains m’appellent l’esprit, d’autres disent l’intelligence. Je crois que je
préfère dire l’âme, sentinelle fragile et indispensable. Inutile.
J’essaye encore.
Je suis une sentinelle. Encore et toujours. J’ai découvert la paix dans le corps
retrouvé. Une petite paix fragile et seulette mais qui porte l’espoir du monde.
J’ai appris à aimer la lumière des bougies, le murmure de la nuit et la poésie
de l’ombre. Je ne suis plus si droit, plus si fier. Je suis vieux mais peut-être
plus sage. J’ai appris, un peu, à vivre dans mon corps et à me contenter de
l’imparfait des choses. Je n’oublie pas la beauté du monde, je n’oublie pas la
cruauté du monde. Et je reste en vigie pour tenir la folie le plus loin
possible. J’ai appris qu’il y aura toujours des sentinelles au bord des fossés,
devant les portes fermées d’où s’échappent les horreurs. Il y aura toujours des
sentinelles qui feront espérer que le monde peut être juste. Des ponts, des
chemins même chaotiques qui permettront aux yeux clairs et aux mains ouvertes de
se frayer un passage vers d’autres yeux, noirs et vifs, vers d’autres mains
accrochées à l’espoir. J’ai appris, en tous cas je le crois. Ou je l’espère.
Certains m’appellent l’esprit, d’autres disent l’intelligence. Je crois que je
préfère dire l’âme, sentinelle fragile et indispensable. Presque inutile.
©
6 août 2006
- Isabelle Verneuil -Tous droits réservés.