L’ascenseur

Jean Winther

 

Quand j’ouvris la porte, je ne la vis pas tout de suite. Comme d'habitude, ma boîte à lettres était remplie de publicités. Ce jour-là, une annonçait l’ouverture d’une nouvelle pizzeria, une autre provenait d’un agent immobilier, la troisième vantait les mérites d’un gourou africain pouvant prédire l’avenir, guérir mille maux, assurer une vie meilleure. Si je suis capable aujourd’hui de m’en rappeler, c’est qu’elles sont associées à l’enveloppe au liseré gris que je trouvais en dessous. Rien qu’à l’aspect, j’avais deviné la nature de cette missive. Je jetai immédiatement les publicités et j’ouvris l’enveloppe, avec inquiétude. Je fus à la fois surpris et attristé : Julien était mort... Un passé lointain resurgit d’un bloc de ma mémoire.
J’avais passé toute mon enfance dans la banlieue parisienne, à Malakoff. Pour beaucoup Malakoff évoque surtout la guerre de Crimée, pour moi c’est une grande partie de ma jeunesse. Nous habitions dans un immeuble de dix étages dans une cité comme il s’en est construit beaucoup après la guerre, pour faire face aux nombreuses demandes de logement. Aujourd’hui ce type d’habitat est lié aux problèmes des banlieues et son cortège de chômages, de mal-vivre et de délinquance. Pour moi il est synonyme d’une période heureuse. J’y suis parfois retourné et à chaque fois la déception a été la même. Je n’arrivais plus à identifier l’immeuble (apparemment il n’a pas changé), à l’image que j’en aie gardée. Il faut dire, à ma décharge que les alentours ont été considérablement modifiés. L’urbanisme sauvage, comme partout, a bétonné des espaces autrefois ouverts et verdoyants.
À l’époque (j’avais une dizaine d’années) nous étions une petite bande de garçons à se retrouver au bas de l’immeuble à la sortie de l’école, le jeudi ou pendant les vacances. Julien était mon meilleur copain. Nous étions dans la même classe. Avec la bande nous rendions dans un terrain vague où nous jouions à mille jeux. Quand j’évoque cet endroit, je me rends compte de la banalité de ce lieu. Comblé par les déblais des différentes constructions, le sol était bosselé. La municipalité avait bien essayé d’en interdire l’accès en l’entourant d’un grillage, mais celui-ci avait vite été cisaillé en de nombreux endroits. Une herbe rare et quelques arbustes avaient réussi à pousser sur ces gravats. Comme partout, quelques riverains peu scrupuleux y avaient jeté des appareils ménagers usagés et des débris de voitures. Mais pour nous c’était un lieu extraordinaire, qu’avec beaucoup d’imagination, nous transformions en savane africaine, en plaine du Far West ou en île au trésor. Un supermarché a aujourd’hui remplacé cet endroit « merveilleux ». Mais il y avait d’autres lieux où nous pouvions jouer. Parfois, malgré l’interdiction de nos parents, nous allions dans les caves dont nous connaissions le moindre recoin. L’obscurité ajoutait un piment supplémentaire à nos jeux. Parfois monsieur Laga, le concierge venait nous déloger en nous houspillant avec sa grosse voix d’ancien militaire. Mais qu’importe !... après quelques jours, nous retournions dans cet endroit, d’autant plus attirant qu’il était interdit. Nous avions aussi une prédilection pour l’ascenseur. Quelle ivresse de monter ou de descendre dans la cabine qui se transformait au gré de notre imagination en fusée ou en ballon dirigeable. Comme nous habitions l’immeuble, Julien et moi, c’était « le nôtre ». Que de fois nous nous sommes fait réprimander par les locataires furieux de nous voir monopoliser l’ascenseur ! Plusieurs fois nous avons arrêté la cabine entre deux étages malgré l’interdiction formelle de nos parents. Je m’en rends compte, maintenant, nous étions vraiment inconscients des dangers. Je me souviens d’une fessée cuisante le jour où nous avons appuyé sur le bouton rouge qui déclenchait une sonnerie dans la loge de monsieur Laga. Nous ne l’avons pas fait deux fois !
Une chose nous intriguait : au-dessus des boutons rouges « STOP », « ALARME » existait un autre bouton vert pour lequel rien n’était indiqué. Jamais nous n’avons osé l’appuyer. Et parfois un demi-siècle après, je me demande à quoi il servait ! Nous avions fait, à l’époque, de nombreuses spéculations. À quoi pouvait servir ce treizième bouton ? Julien avait pensé que peut-être l’ascenseur débouchait sur la terrasse de l’immeuble. Pour vérifier cette hypothèse, nous avions alors décidé de monter sur la terrasse. L’entrée de celle-ci était fermée par une porte en fer. A cette occasion j’ai perfectionné ma technique du crochetage. J’ai réussi, enfin, avec une vieille clé bricolée, à ouvrir ce barrage. Nouvelle déception : la cage de l’ascenseur était surmontée par une machinerie assurant la descente et la montée de la cabine.
Julien et moi nous n’avons jamais compris le rôle de ce bouton vert...

La vie nous a séparés. Mes parents ont déménagé dans une autre banlieue. Au début, nous nous sommes écrit puis les courriers se sont espacés pour cesser enfin.

Aujourd’hui, j’avais entre les mains cette lettre qui m’annonçait la mort de mon camarade d’enfance. C’était d’autant plus inattendu qu’une quinzaine de jours avant, j’avais reçu une lettre de lui. Comment avait-il eu mon adresse ? Je ne savais pas ! Quoi qu'il en soit, il m’écrivait me disant qu’après avoir travaillé pendant une quarantaine d’années comme chauffeur de taxi il venait de prendre sa retraite. Il avait la nostalgie de notre enfance et de nos jeux à Malakoff. Il évoquait nos aventures dans le terrain vague, la cave et les escaliers. Il se souvenait de « notre » ascenseur. Et maintenant qu’il arrivait à l’orée de sa vie, il avait pris une grande décision : il voulait retourner dans notre immeuble, pour enfin, appuyer sur le bouton vert. Je lui avais répondu, évoquant, à mon tour, nos souvenirs passés. Je lui disais, aussi que nous pourrions nous revoir. Aujourd’hui je regrette de ne pas avoir concrétisé, plus tôt, cette idée... Le faire-part ne donnait aucune précision sur son décès, aussi décidai-je de téléphoner à sa femme. Lui ayant expliqué qui j’étais, je lui demandai les circonstances de sa mort. Je fus extrêmement surpris quand j’appris qu’il avait été retrouvé mort dans la cabine d’un ascenseur. Une crise cardiaque...Quand elle me situa le lieu, je compris tout de suite que Julien était retourné dans « notre » ascenseur ! L’émotion l’avait tué. Il était sans doute fragile du cœur...
La mort de mon camarade et les circonstances de cette mort m’avaient profondément bouleversé. J’eus beaucoup de difficulté à dormir cette nuit-là. Malgré mes différentes occupations, je ne cessais de penser à Julien. Je résistai trois jours, mais finalement je décidai de retourner dans l’immeuble. Peu de chose avait changé. Certes les couleurs étaient différentes et malgré les couches de peinture successives on sentait que le temps avait fait son œuvre. Presque instinctivement je passai à pas feutrés devant « la loge de monsieur Laga ». Intérieurement je souris de mon attitude. Il devait être mort depuis longtemps le pauvre homme ! Deux gamins débouchèrent de l’escalier, mon cœur se serra, il y demi-siècle c’était Julien et moi. J’arrivai devant l’ascenseur, la porte, hormis la couleur était toujours la même, enrichie de nombreux tags. Je pensai, que nous, nous n’aurions jamais osé, écrire sur les murs à notre époque ! Sûrement une réaction de vieux.... si cela avait été la mode à ce moment-là nous l’aurions fait.... Avec émotion que j’appuyai sur le bouton d’appel. Il fallut plusieurs minutes pour que l’ascenseur arrive au rez-de-chaussée. Le cœur battant je tirai la porte. Rien n’avait changé, le tableau de bord était le même avec ses dix boutons noirs, ses deux boutons rouges et son bouton vert. Qu’allais-je faire ? Appuyer sur ce dernier pour voir enfin à quoi il servait ? Je décidai de me laisser un peu de temps. J’avais attendu plus de cinquante ans je n’étais pas à une minute. J’appuyai sur le dixième étage. La cabine commença sa longue ascension. Les souvenirs de mon enfance revinrent dans mon esprit, aujourd’hui j’étais seul. Arrivé au dernier étage je tendis mon doigt vers le bouton vert. Au dernier moment dans un réflexe de refus j’appuyai sur le « 0 ». Pendant que l’ascenseur reprenait sa course vers le bas je fulminai envers moi-même. Quelle réaction puérile ! Je n’avais pas osé appuyer sur un bouton. ! Maintenant j’étais adulte, je me rendais compte que gamin j’avais affabulé sur ce bouton, imaginant mille choses sur cet ascenseur. Ce bouton pouvait être simplement réservé à l’entretien. Arrivé au rez-de-chaussée, furieux contre moi-même j’appuyai à nouveau rageusement sur le « 10 », avant qu’une autre personne n’emprunte l’ascenseur. Je ne pouvais plus reculer, là-haut je presserai le bouton. La cabine s’immobilisa doucement au dernier étage. Dans un geste presque animal, je fis ce que j’avais toujours rêvé de faire : j’appuyai sur le bouton vert. Je compris enfin la signification de ce bouton....

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