La route du rhume  

Jean-Claude Touray

 

 

J’ai mis dans mon sac à dos des mouchoirs en papier, ma bouteille de tafia, des gouttes pour le nez mon bonnet à pompon et je suis parti en stop à Saint-Malo. Je voulais admirer les soixante-quatorze bateaux en partance pour les distilleries guadeloupéennes et je les ai bien vus. Des gros et des petits, tout un assortiment, avec leurs gréements d’agrément. Les coquilles de noix à monocoque en bois, les barcasses à foc endraillé sur l’étai de trinquette, les boutres, les cotres, les sampans et ces merveilleux vol-au-vent, glissant sur l’océan comme des hydromètres.

Superbes ces valeureux esquifs, ces magnifiques utilitaires pour le transport des boissons fortes dans leurs tonneaux de jauge. Même les plus menus de ces petits navires sont gigantesques. Admirables « camping-boats » à l’intérieur coquet, avec lave-linge et congélateur pour un skipper solitaire, capitaine et membre d’équipage. Sur les quais, l’atmosphère est humide, je suis en chemisette, il y a du vent, j’éternue.

Pas de moteur à explosion sérieux sur ces embarcations, aucune consommation significative de carburants. Si tu as vu le prix du gazole à la pompe, tu comprends qu’ils fonctionnent à la voile plutôt qu’au moteur. Ils utilisent l’énergie gratuite du vent grâce à toutes sortes de voiles : latines classiques, modernes, islamiques…. les skippers prudents, emportent dans leurs bagages une paire d’avirons de secours pour ramer par tout petit temps.

Sur les quais de Saint-Malo, l’ambiance est à la mixité Bretagne-Guadeloupe, dans le meilleur style « zouk-biniou ». L’air est chargé du double parfum de la moule marinière et du boudin antillais. Bientôt les plaisantins qui tirent des bords d‘une buvette à l’autre en buvant du rhum, manqueront à virer. Ils s’affaleront bientôt comme une grand-voile fatiguée.

C’est bien beau tout ça, mais je ne vais pas commencer à danser la biguine avec les skippeuses, les sponsoresses ou les passantes. Je dois rentrer d’urgence à Pithiviers. Avec cette belle brise qui commence à souffler vers la terre, le temps de stopper un véhicule, c’est la route du rhume assuré…Magnifiques ces engins de transport maritime, mais je repars perplexe, quelque chose m’échappe, rien compris au film. Pourquoi, au XXIème siècle, des gens veulent-ils aller aux Antilles en bateau alors que l’avion est si rapide? Partant à soixante-quatorze le même jour et du même endroit, ils auraient facilement pu affréter un charter pour aller chercher leur rhum.

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