La Rose
Jean Winther
En mourant, il a enfin retrouvé sa
sérénité. C’était mon meilleur ami. Quelle fatalité l’a conduit sur ce lit
d’hôpital ? Je vais essayer de vous narrer les évènements qu’il me raconta
dans ses instants de lucidité.
Tout a débuté un dimanche. Je pourrais parler de hasard, mais aujourd’hui
j’ai la conviction que cela était écrit. Il aurait pu aller au cinéma, se
promener dans les rues de Paris, regarder la télévision, mais il décida
d’aller au jardin de Bagatelle.
La saison et le temps s’y prêtaient. Après une période de grisaille, la
journée était resplendissante et il se sentait en manque de verdure. Pour
les Parisiens le bois de Boulogne représente un dépaysement proche. À la
belle saison, il faut hélas, le partager avec une foule de promeneurs. Au
jardin de Bagatelle, il fut un peu dépité que d’autres aient eu la même idée
que lui. Il retrouva une certaine sérénité en trouvant une place de
stationnement non loin de l’entrée. Le bonheur est fait de peu de choses...
Le visiteur ne perçoit pas immédiatement la beauté de ce parc, car à
l’entrée plusieurs bâtiments cachent les espaces verts. Pourtant, Bagatelle
est un lieu insolite qui impose sa singularité dans la capitale. D'un côté,
le parc paysager invite à la flânerie. De l'autre, comme des ponctuations,
les petits jardins suscitent la curiosité, attirent le regard. Chacun de ces
jardins met en scène un type de fleurs : iris, plantes vivaces, clématites.
Sans oublier la roseraie ou plus exactement les roseraies : la roseraie
classique avec son cadre formel et la roseraie de paysage, plus audacieuse,
plus moderne.
Comme il avait le besoin de retrouver un peu de nature sauvage, il décida de
parcourir le parc par la gauche. Bien sûr la végétation n’était pas aussi
libre qu’il l’aurait souhaité, mais pour un citadin la moindre verdure
remplace la pierre et du béton de son quotidien. Malgré la foule des
visiteurs du dimanche, l’immensité du parc permet de découvrir des endroits
où on a la sensation fugace d’être seul. On retrouve un sens que la vie
moderne a émoussé : l’odorat. Mille odeurs s’interpénètrent : celle de
l’herbe fraîchement coupée, de la terre humide, de l’abélia arbuste aux
senteurs de jasmin, des clématites aux odeurs légèrement sucrées, de la
glycine qui évoque la violette, du robinier au parfum léger, sucré et
vaporeux, du magnolia dont les odeurs sont si caractéristiques, mais aussi
si complexes que l’on n’arrive pas à les définir. Parfois une senteur fait
surgir le souvenir d’une rencontre ou d’un évènement heureux de son enfance.
Une douce chaleur complète le bonheur de la promenade. Les fleurs
s’épanouissent partout dans les arbres, dans les buissons et sur les
pelouses. Un banc permet, de temps en temps, au flâneur de faire une pose et
l’œil se régale à suivre le vol des insectes qui vont de fleur en fleur. Le
bourdonnement de l’abeille aux pattes chargées de pollen repose les oreilles
des stress sonores de la ville. Des papillons surgis d’on ne sait où,
effectuent dans l’air chaud une danse désordonnée. À un détour un doux
murmure révèle la présence d’une pièce d’eau.
C’est avec bonheur que l’on débouche au bord d’une mare dont la fraîcheur
tranche avec la moiteur des sous-bois et la chaleur des allées. On ne peut
que féliciter les jardiniers qui ont su reconstituer aux portes de Paris cet
espace aquatique agrémenté de nénuphars majestueux, de roseaux vigoureux.
Parfois un bruit inattendu révèle au promeneur la plongée d’une grenouille
dans l’eau noire et odorante. Canards et poissons semblent vivre en bonne
harmonie dans cet espace digne du marais poitevin.
Sa promenade terminée il eut la tentation de quitter le parc. Il craignait
après cet éclatement de nature de ne pouvoir supporter l’agencement des
roseraies. Il y voyait l’opposition entre des végétaux vivant en quasi
liberté et d’autres domestiqués par la main de l’homme, presque enfermés
dans des cages. Pourtant, l’agréable souvenir d’une visite faite dans ces
lieux, il y a quelques années le fit changer d’avis. Sa réticence de départ
s’estompa. Le promeneur ne se lasse pas de passer d’un massif à un autre.
Chaque bosquet de roses semble plus beau que le précédent et l’on est étonné
de la diversité de coloris que cette fleur peut développer. On voudrait se
souvenir de chaque espèce et on regrette de ne pas avoir apporté un appareil
photographique pour immortaliser les images et les étiquettes qui
identifient les fleurs. Les noms sont magnifiques et souvent inattendus :
Belle époque, Bernadette Chirac, Blush Noisette, Ghislaine de Féligonde,
Pleine de grâce, Rosa « Dynamite », Zéphyrine Drouhin...
Soudain...il la vit.
Dès cet instant toutes celles qu’il avait vues auparavant lui semblèrent
ternes, banales et sans intérêt. Elle se dressait magnifique sur sa tige. Il
était comme fasciné ! Il n’avait jamais admiré quelque chose de semblable.
Les mots sont d’un piètre secours pour la décrire. La couleur. Elle avait
une multitude de couleurs. Selon l’angle sous lequel on la regardait, elle
était rose pêche avec un orange abricot qui oscillait vers l’orange indien
suffusé avec des nuances d’ocre rosé et de rose carminé. En se penchant,
elle devenait rose corail avec des pointes de rose magenta avec un
arrière-fond de rouge cramoisi tendant vers le rouge groseille. Bien que
cela soit interdit, il se pencha pour humer son parfum. Il eut l’impression
de sentir pour la première fois. Une vague de bonheur submergea tout son
être. Son esprit rationnel fut pris en défaut. Il y avait dans les effluves
quelque chose d’à la fois complexe et simple. Comme si la nature, dans une
alchimie divine, avait rassemblé les meilleurs parfums pour en faire une
nouvelle entité. Il y retrouva les bouquets de l’orange, du muguet, du
lilas, de la fraise, de l’abricot et de femme. C’était incompréhensible,
mais la vague qui le parcourait était d’ordre sexuel. Instinctivement il
caressa l’un des pétales et son trouble redoubla. Il me le disait, allongé
sur son lit de douleur, ses doigts se souvenaient encore du contact. La
fleur était à fois douce et soyeuse, froide, mais rassurante. Ayant vite
retiré sa main, honteux de ce geste interdit il s’enfuit regardant de tout
côté si un gardien ne l’avait pas vu toucher la rose.
Assis dans sa voiture son cœur battait encore. Les mains enserrant le
volant, il pensait encore à « sa » rose. Il ne pouvait l’admettre : il était
tombé amoureux. Il retrouvait tous les symptômes de cet état qu’il avait
ressentis plusieurs fois dans sa vie. Des souvenirs surgirent : sa maîtresse
de maternelle, la fille de son instituteur de CM2, la boulangère de la rue
du domicile de ses parents, la camarade de lycée qu’il accompagnait à
l’autre bout de Paris sans jamais oser se déclarer... Tandis qu’il rentrait
chez lui, il évoqua le ridicule de la situation. Tomber amoureux d’une fleur
! Installé dans un fauteuil il avait ouvert la télévision et grignotait des
chips. Il fallait d’urgence qu’il réagisse. Tout cela était irrationnel. Il
n’est pas anormal d’admirer la beauté d’un paysage, d’une statue, d’une
toile et même d’une rose. Certains collectionneurs sont prêts à dépenser des
fortunes pour acquérir l’objet qu’ils désirent, mais ici en l’occurrence les
sentiments qu’il ressentait pour cette rose étaient encore plus forts. Il
essaya de se concentrer sur l’écran, mais à chaque fois les images étaient
masquées par les couleurs de « sa » rose, son parfum l’enivrait et sa main
avait soif de son toucher. Il avait l’envie irrépressible de la revoir.
Serrant les poings, faisant hurler la télévision, il résistait. Au bout d'un
certain temps, le désir fut le plus fort. Comme un fou il se précipita vers
Bagatelle. Il frisa plusieurs fois l’accident tant sa conduite était
imprudente. Au moment où il brûlait plusieurs feux rouges, il eut la chance
de ne pas rencontrer de policiers. Il arriva en sueur à l’entrée du parc,
les derniers visiteurs en sortaient. Malgré ses supplications, les gardiens
lui refusèrent l’entrée. Assis dans sa voiture il était désespéré. À cet
instant il comprenait les drogués capables de commettre tous les actes, même
les plus irréparables, pour obtenir des stupéfiants.
Il aurait presque abattu de ses poings ces murs qui le séparaient de « sa »
rose. Et lui, pourtant d’habitude si raisonnable, passa la nuit dans sa
voiture, pensant à « elle » l’attendant derrière ces murs. Car il en était
persuadé, cette passion ne pouvait être que réciproque ! Il aurait bien fait
le mur pour la rejoindre, mais il n’en avait pas la force. Derrière son
volant, il était très lucide et il avait une honte confuse à l’idée que les
passants devineraient son trouble. Quand il voyait des phares apparaître, il
se couchait sur la banquette du passager pour se cacher des véhicules qui
passaient à côté de lui. Il ne pensa pas avoir dormi ou plutôt ne s’en
rendit pas compte. L’aube enfin arriva... Les nuages devinrent plus nets,
colorés de divers rouges. C’était féerique. Tous ces rouges lui faisaient
penser au coquelicot, à l’amaryllis, à la pivoine. « Sa » rose elle aussi
devait voir ce spectacle ! Les roses dorment-elles ?
Sûrement, mais la sienne n’avait pas dormi, car il savait que toute la nuit
ils avaient été en communion. Elle aussi l’attendait, cela ne pouvait être
que réciproque. Le jour se leva et avec lui la circulation s’amplifia. Une
vague de bonheur traversa son corps fatigué. Il était libre ! Il plaignait
ces Parisiens seuls et stressés dans leur véhicule, se rendant à leur
travail.
La porte du jardin s’ouvrit ! Il attendit que les premiers visiteurs
entrent. Il craignait d’être ridicule en se précipitant. Aussi prit-il un
air faussement décontracté en prenant son billet. Tandis qu’il foulait les
pavés du seuil, son cœur bondissait dans sa poitrine. L’angoisse
l’étreignait. Une foule d’idées traversaient son esprit. Serait-elle là ? La
vie des roses est éphémère.... Et si elle était encore là, retrouverait-il
l’émotion de la veille ? Il pénétra dans la roseraie. Il jeta un œil
indifférent sur les parterres de roses qui pourtant lui avaient tant plu
hier. Une seule lui importait aujourd’hui : « sa » rose. Il fut soulagé. Emu
devant elle comme un prétendant devant sa bien-aimée. Elle lui parut encore
plus belle. Elle avait même pris une maturité qui la rendait encore plus
désirable. Il rougit d’y penser comme à une femme. Pourtant, c’était bien ce
qu’il ressentait, une passion mêlée à la fois d’une profonde tendresse et
d’une pulsion sexuelle qui lui taraudait tout le corps. Voulant retrouver
les sensations d’hier il la respira délicatement. Comme la veille il y
retrouva les bouquets de l’orange, du muguet, du lilas, de la fraise, de
l’abricot et de femme. En se relevant, il l’effleura sa tête de sa main. Oui
c’était la même sensation que celle de toucher la peau d’une amante... Il se
rendit compte que cette fleur cristallisait toutes les femmes qu’il avait
aimées et toutes celles qu’il aurait pu aimer !
Il regarda sa tige. Elle était brune lui faisant penser à la peau d’une
gitane. D’un geste sensuel, il voulut la caresser comme on caresse la jambe
d’une jolie femme. Une vive douleur lui rappela que les roses ont des
épines. Machinalement il suça sa blessure. Il était en colère. Honteux il se
reprit immédiatement, c’était sa faute même les plus belles choses peuvent
faire souffrir.
Il s’assit sur un banc non loin d’elle. Il la couvait du regard. À chaque
fois qu’un visiteur s’arrêtait devant elle, il le fixait méchamment. La
jalousie lui tordait les tripes. « Elle » n’était qu’à lui ! Ils allaient
lui abîmer avec leurs regards imbéciles.
La journée passa. De temps à autre, il s’assoupissait. Il se réveillait
affolé et retrouvait ma sérénité en la voyant présente sur sa tige.
Le soir il fallut bien partir...
Cette nuit-là, il dormit comme une masse. Le matin en se réveillant il avait
oublié sa rose. Une douleur au doigt la lui ramena en mémoire : il allait la
revoir. Il était déjà onze heures. Il était furieux d’avoir perdu tant de
temps à dormir bêtement.
Arrivé à la roseraie son cœur, comme hier, battait la chamade. Devant le
parterre il crut défaillir. Elle n’était plus là ! Au milieu des feuilles,
il pouvait apercevoir sa tige brune, coupée à quelques centimètres du sol.
Il eut la nausée, une brute avec son sécateur obscène avait violenté sa
rose. Il s’enfuit en pleurant, les promeneurs le regardaient d’un air
intrigué. Mais il n’en avait cure. Sa peine était trop profonde.
À la surexcitation des jours précédents succéda une profonde apathie. Il
avait perdu l’appétit et il mangeait du bout des lèvres. Son sommeil était
troublé par de fréquents cauchemars. Sa raison lui disait d’oublier cette
rose qui n’était qu’une rose. Une très belle rose sans doute, mais il en
existait d’autres aussi belles par le monde. Pourtant, son souvenir
l’obsédait. Tout au long de la journée, plein de choses la lui rappelaient.
Le parfum des tilleuls dans la rue, la couleur des abricots à l’étal d’un
marchand, la beauté d’une jeune fille croisée dans la rue, le sari d’une
Indienne, la douceur du vent dans mes cheveux. Il fermait les yeux quand il
passait devant un fleuriste. La vue des fleurs coupées lui rappelait le
martyre de « sa » rose. Tous ces parfums mêlés lui étaient insupportables et
il ne voulait pas qu’ils brouillent le souvenir des effluves complexes et
subtils de « sa » rose. Pour lui pénétrer dans une parfumerie était un
véritable supplice et le comble du mauvais goût. Il évitait de serrer les
mains, de toucher les objets, car il pensait qu’en le faisant ses doigts
oublieraient son contact doux et soyeux, froid et rassurant. Le seul
souvenir matériel qu’il avait d’elle était sa blessure au doigt. Il avait
refusé de la soigner ne voulant pas souiller leurs relations.
Cette blessure a aujourd’hui envahi tout son corps. Les médecins ont parlé
de tétanos ou de septicémie. Il ne s’en souvient plus tant la fièvre le
brûlait quand il a été transporté dans cet hôpital. Il voit dans leurs yeux
qu’ils sont inquiets. Ils ne comprennent pas pourquoi il refuse de
s’alimenter, de prendre des médicaments. Ils l’ont même placé sous
perfusion, mais c’est comme si son corps refusait tous les remèdes. Comment
pourraient-ils imaginer que sa vie s’est brisée le jour où « sa » rose a été
coupée ? Son rêve est toujours vivant. Il lui suffit de fermer les yeux pour
être dans la roseraie. « Elle » est toujours là, dressée, majestueuse sur sa
tige. Même quand il souffre, il ne lui en veut pas. Il n’a qu’un seul regret
: ne pas avoir compris que quand ses épines pénétraient dans sa peau elle
voulait qu’ils fassent l’amour. Ses épines étaient comme les ongles d’une
amante. Ce qu’il avait ressenti à ce moment comme une agression était la
communion de sa chair avec la sienne. Maintenant il sait… Les gouttes
tombent au-dessus de son bras. Elles égrènent le temps qui s’écoule. Le
temps n’a plus d’importance, la souffrance est une épreuve qui lui est
imposée pour être digne d’elle. La fièvre le libère de l’atmosphère
aseptisée de cette chambre.
Nous sommes le premier jour…
Il avance dans la roseraie. Il sourit devant Rosa « dynamite », Zéphyrine
Drouhin. « Elle » est devant lui. Mais au fait comment s’appelle-t-elle ?
Jamais il n’a regardé son étiquette tant il était subjugué par sa beauté.
Quelle importance ? Il a cessé de souffrir…
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