La porte de Laurence
Manuel Ruiz
Laurence Gossart avait passé l’après-midi dans son atelier.
Elle était évidemment épuisée en posant les pinceaux sur la table. Elle
transpirait en ôtant ses gants barbouillés de peinture. C’est aussi de la
transpiration qu’elle écarta sur son visage avec une serviette. Des heures et
des heures à peindre.
Au fond de l’atelier, sur le chevalet, le nouveau tableau trônait parmi le
désordre apparent de la pièce. Laurence s’en approcha à pas lents et en
l’examinant. Était-il terminé ? Question un peu absurde. Comme tous les
artistes, elle considérait que ses œuvres n’étaient jamais complètement
terminées.
Sur la toile, des étoiles dans l’espace. Trois étoiles sur la droite. Deux
autres excentrées vers la gauche. Une, toute seule au milieu. Au loin, la
silhouette d’une galaxie qui n’apparaissait qu’à moitié. La couleur de fond
évoquait le cosmos. L’ensemble était criant de vérité. Celui qui regardait se
serait réellement cru en train de regarder par le hublot d’un vaisseau spatial.
Laurence se caressait la joue en observant encore. Il y avait la fatigue, bien
sûr. Mais il y avait aussi autre chose, qu’elle ne parvenait pas à définir. En
fait, aucun tableau ne lui avait procuré cette sensation, un peu diffuse, un peu
lointaine.
Elle haussa les épaules. Sans doute était-elle sous le coup de l’excitation
créatrice. Elle sortit de l’atelier. Au moment d’éteindre la lumière et de
fermer la porte, un dernier regard vers le cadre. Il était tout au fond, comme
situé à des kilomètres. Elle avait éprouvé tant de mal à peindre ça… Beaucoup
plus qu’elle ne s’y attendait au départ. Elle ferma la porte. L’appartement
aurait surpris et dérouté un visiteur. Il y avait des dessins et des peintures
contre les murs, contre les portes, sur les chaises, par terre. Un capharnaüm
témoignant de la passion d’une vie.
Une douche réconfortante fit disparaître les relents de fatigue et d’énervement.
Ensuite, elle s’offrit un bon repas en guise de récompense pour avoir terminé
son travail. Après le dessert, un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’il était
déjà assez tard. De toutes façons, la fatigue accumulée la rattrapait. Elle
décida de se coucher. En se glissant entre les draps, elle était naturellement
convaincue de plonger très vite dans les bras de Morphée.
Pourtant, et à sa grande surprise, le sommeil qui semblait si proche ne vint
pas. Elle se retourna et se retourna encore sous la couverture, sans parvenir à
s’assoupir. Que lui arrivait-il donc ? Et ce tableau…
En réalité, il ne s’agissait au départ que d’un service rendu à un copain. Un de
ses amis, écrivain, lui avait demandé de faire un dessin pour illustrer la
couverture d’un livre. Ce dernier se révélant être un roman de science-fiction,
Laurence avait dû chercher une image correspondant à ce genre. Dans un bouquin
s’astronomie, elle avait trouvé une photo représentant des étoiles et une
galaxie. Alors était venue l’habituelle succession d’esquisses et de croquis.
Entre-temps, l’écrivain étant devenu plus ambitieux, il réclamait à présent un
véritable tableau.
Cela ne réglait pas le problème de Laurence. La disposition des étoiles sur la
photo ne la satisfaisait pas, pour des raisons qu’elle ne parvenait pas à
déterminer. Sans savoir pourquoi, elle sentait qu’elle devait les disposer
autrement sur la toile. Trois étoiles à gauche et trois autres à droite ? Cela
ne lui convenait pas. Toutes les étoiles à droite et une seule à gauche ? Cela
ne lui convenait pas non plus. Elle cherchait une disposition bien précise.
Pourtant, cela n’avait guère d’importance. Mais c’était ainsi. Une force sourde
et confuse la poussait à chercher un ordre défini, et qu’elle était précisément
incapable de définir.
Un jour, en noircissant une feuille sur la table d’une brasserie, l’illumination
lui vint. Presque par instinct, presque en dehors de sa propre volonté.
Fiévreusement, elle traça trois étoiles sur la droite de la feuille, deux autres
sur la gauche, une au milieu, et elle figura la galaxie qui apparaissait au
loin. Son cœur battait pendant qu’elle regardait ce qu’elle venait de tracer.
Elle venait de trouver. Pourquoi cette disposition et pas une autre ? Elle s’en
savait rien. Mais c’était bien celle-là. Cela devait être celle-là.
Elle rentra aussitôt chez elle, s’enferma dans l’atelier et commença le travail
de peinture proprement dit. L’excitation créatrice s’empara d’elle, comme
toujours dans ces cas. Normalement, elle traçait une première version sur du
papier avant d’entamer la toile définitive. Mais cette fois, une force
irrésistible la poussa à travailler directement sur la toile. Elle peignit et
peignit encore. La difficulté du début s’estompa quand elle vit que l’œuvre se
rapprochait peu à peu de ce qu’elle imaginait. Alors, des heures et des heures à
se battre, contre la fatigue, contre son propre talent. Jusqu’au moment de la
délivrance, celui où elle avait posé les pinceaux.
Soudain, elle tressaillit entre les draps. Fascination. Elle venait enfin de
trouver le mot qui tentait de monter de son subconscient. Oui, c’était bien ce
qu’exerçait le tableau sur elle. Elle se sentait fascinée par cette œuvre
qu’elle venait de créer presque dans un état second.
Dans l’obscurité, elle se redressa sur le lit. Mais pourquoi diable se
sentirait-elle fascinée par un tableau ? Elle avait tant peint, dessiné et
croqué dans sa vie. Elle aimait et revendiquait toutes ses créations. Pourquoi
celle-ci serait-elle particulière ? Elle voulait savoir.
Elle descendit du lit, quitta la chambre. Ses pas la ramenèrent vers l’atelier,
dont elle poussa la porte. Au fond de la pièce, le tableau mystérieux attendait
toujours sur le chevalet. Elle frissonna. Oui, il donnait vraiment l’impression
de l’attendre. Maintenant, elle comprenait, ou croyait comprendre, que ce
tableau n’en était pas un. C’était autre chose.
Lentement, elle traversa l’atelier. Pendant qu’elle marchait, ses yeux ne
pouvaient se détacher de la toile. Quand elle se trouva tout près, une sensation
légère et aérienne l’envahit. Que se passait-il donc ? L’espace intersidéral,
trois étoiles à droite, deux autres à gauche, une au milieu. Que cela pouvait-il
signifier ?
L’instinct lui fit lever le bras et tendre la main. Elle voulait toucher le
tableau. Mais elle ne le toucha pas. Á sa profonde stupéfaction, elle ne
rencontra aucune résistance. Au contraire, elle sentit un curieux froid qui
enveloppait sa main. Elle la retira prestement.
Son cœur battait très fort. C’était impossible. Elle rêvait sûrement. Pourtant,
elle savait bien que non. Sa main avait traversé le tableau. Surmontant sa
crainte, elle décida d’essayer à nouveau. La main s’enfonça encore et trouva le
vide.
Laurence n’en revenait pas. Maintenant, elle n’en pouvait plus douter : ce
mystérieux tableau n’était pas un tableau. C’était un passage. Un passage vers
un autre monde.
Elle se posait mille questions. Il n’existait qu’un moyen de connaître les
réponses. Mais elle hésitait. La peur, l’appréhension. Ensuite, elle se
détermina et avança lentement, sans mouvement brusque. Elle passa à travers le
tableau. Elle s’était bel et bien engouffrée dans le passage.
Le froid la fit trembler. Mais elle se rendit très vite compte qu’il ne
s’agissait pas de froid. Seulement d’une sensation. De même qu’une autre
sensation lui faisait penser qu’elle flottait dans le vide.
Elle regarda autour d’elle. Elle distinguait des planètes et des étoiles. De
toute évidence, elle était dans l’espace. Son passage à travers le mystérieux
tableau l’avait propulsée dans le cosmos. Elle se retourna, et le choc fut
impressionnant. Sous son corps flottant, elle voyait une énorme planète bleue.
La Terre. Elle apercevait les formes de l’Europe et de l’Afrique, de même que la
masse de l’océan Atlantique. C’était réellement saisissant.
Elle reporta le regard vers l’espace. Une force indéfinissable la poussait à
aller vers le fond de l’univers. Elle devait y aller, tout simplement. Alors,
elle s’élança.
Elle ne volait pas. Elle ne se déplaçait pas vraiment. En fait, elle n’aurait
pas trouvé les mots pour décrire ce voyage à nul autre pareil. En tout cas, elle
traversait le cosmos à une vitesse irréelle. Elle passa tout près de l’énorme
boule de Jupiter, qui demeura indifférente à cette apparition. Ensuite, elle
frôla la glace de Pluton, quitta le système solaire. Très vite, elle atteignit
les autres systèmes. Elle voyait des étoiles approcher, et elle les dépassait.
Toutes brillaient de mille feux. Le voyage s’avérait merveilleux.
D’étoile en étoile, elle s’aperçut qu’elle allait sortir de la galaxie. En
effet, elle fut bientôt en dehors de la Voie Lactée. Elle se déplaça alors
pendant un moment dans une zone de non lumière, pour l’appeler ainsi. Puis elle
effleura la Galaxie d’Andromède, dont elle admira le scintillement. Le périple
se poursuivait. Elle passa tout près de deux autres galaxies. Mais où
allait-elle donc ? Elle ne le savait point. Pourtant, son vol paraissait bien
avoir un but précis.
Elle vit apparaître une nouvelle galaxie. Cette fois, elle se dirigea droit sur
elle. Assez vite, elle s’y enfonça. Elle retrouva des constellations d’étoiles,
revit ces énormes boules de feu qu’elle laissait derrière elle les unes après
les autres. Elle frôlait également des milliards de planètes, toutes froides,
obscures et désertes. Soudain, elle comprit qu’elle arrivait à son but. Elle
réalisa que son déplacement se ralentissait, comme si une force invisible la
préparait à un atterrissage.
Elle effleura une dernière étoile et vit une petite forme qui se précisait. Une
planète, relativement petite. Aucune forme de vie n’y apparaissait. Mais c’est
bien cette direction qu’elle prit. Une minuscule planète perdue au fond de
l’univers. Que pouvait-elle abriter ? Et pourquoi Laurence devait-elle s’y
rendre ?
Elle s’en approcha, entama la descente. Aucune atmosphère ne sembla faire
obstacle. La planète grandit. Elle vit se préciser une surface nue, de type
lunaire. Un moment après, elle se posait doucement sur le sol.
Étonnée, elle regarda autour d’elle. Rien. Un territoire nu, de gros rochers
nus. Une pâle lumière tombait d’une étoile et permettait à Laurence de
distinguer ce qui l’entourait. Mais que venait-elle faire en un tel endroit ?
Qui l’avait amenée ici et pourquoi ?
Son regard fut attiré par quelque chose, juste devant. Une forme. Elle s’en
approcha. Ce n’était pas un rocher, visiblement. Ni quoi que ce fût d’autre. En
fait, elle se voyait incapable de déterminer de quoi il s’agissait. Une sorte de
triangle, avec un creux au milieu. Laurence se sentait embarrassée face à cette
apparition déconcertante.
Elle se demandait quoi faire, quand une voix, ou quelque chose ressemblant à une
voix, résonna dans cette étrange semi pénombre :
« Enfin, tu es venue… »
Malgré son manque de repères en ces lieux, Laurence remarqua que la voix
provenait du mystérieux triangle.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle.
« Je suis le Gardien, répondit la voix. C’est ainsi qu’on m’a appelé, voilà bien
des millénaires. »
« Êtes-vous un être vivant ? »
« Je représente une forme de vie impossible à définir avec les mots que tu
connais. Je ne suis ni physique, ni spirituel, ni concret, ni virtuel. Je ne
pourrais jamais t’expliquer avec précision de quoi il s’agit. Enfin, je suis
ici, et tu es ici, et c’est ce qui compte. »
« Mais comment et pourquoi suis-je arrivée ici ? »
« Tout simplement parce que tu as composé le Code, celui qui ouvrait la Porte
des Étoiles. Tu as dessiné trois étoiles sur la droite, deux autres sur la
gauche, une dernière au milieu, et la silhouette de la galaxie au loin, et tu
les as disposés à l’emplacement exact qu’il fallait, au millimètre près, avec
les couleurs qu’il fallait. C’était le Code, celui qu’on avait prévu. La
personne qui dessinerait cela ouvrirait la Porte des Étoiles et serait
transporté jusqu’à cette planète. »
« Mais qui êtes-vous donc ? »
« Comme je te l’ai dit, une forme de vie. Voilà des millions d’années, nous
étions assez nombreux dans cette galaxie. Et puis, la décadence est arrivée. Ils
ont tous disparu, un par un. Je suis resté le dernier. Avant de mourir, mes
congénères me confièrent une mission : transmettre notre héritage spirituel et
moral, qui est incommensurable pour la race humaine. En effet, nous avions
accumulé une immense sagesse et nous ne pouvions la laisser s’évaporer. Ma
mission était donc de la transmettre. J’ai alors conçu un moyen : la Porte des
Étoiles. Elle devait permettre à quelqu’un de parvenir jusqu’ici. Et j’ai fixé
un code pour l’ouvrir, le Code. Un « sésame », diriez-vous sur la Terre. Celui
qui dessinerait les étoiles exactement comme tu les as dessinées ouvrirait la
Porte. Tu l’as fait. Sur un tableau, tu as tracé ce qu’il fallait. Tu croyais le
faire par instinct. En fait, c’était moi qui, de loin, te transmettais
silencieusement l’inspiration à travers ton inconscient. Ainsi donc, tu as peint
le tableau que tu devais peindre. La Porte des Étoiles s’est ouverte, et tu as
été propulsée jusqu’ici, devant moi. Tu n’imagines pas ma joie. Mon attente fut
si longue… Des millénaires dans l’espoir de voir arriver quelqu’un, pour lui
transmettre notre héritage. »
« Mais comment… ? »
« Oh, rassure-toi, tu n’auras rien à faire. Il te suffisait d’être présente
devant moi. Á présent, j’ai transféré dans ton âme et ton corps tout notre
savoir, toute notre connaissance. Des millions d’années de sagesse, de
spiritualité, de réflexion, de force morale, dont tu es désormais dépositaire.
Je ne te demanderai qu’une chose : fais-en un bon usage. Tu vas retourner sur la
Terre. Efforce-toi de répandre notre héritage parmi l’humanité. Tu la rendras
meilleure. Et un jour, à force de s’améliorer, elle deviendra peut-être capable
de comprendre qui nous étions et ce que nous voulions faire. Voilà quel était le
pourquoi de la Porte des Étoiles, et voilà comment tu es venue jusqu’ici.
Maintenant, ma mission est accomplie. Avec un immense soulagement, je vais
disparaître et rejoindre enfin mes congénères défunts. »
Le silence retomba sur la planète. Laurence ressentit une curieuse impression de
froid. Elle comprenait, sans bien comprendre, que le « triangle » venait de «
mourir », si c’était bien le mot à employer. Jamais elle ne saurait ce qu’était
exactement cette forme de vie qui venait de s’adresser à elle.
Mais il fallait repartir. Elle s’arracha du sol et regagna l’espace. Une
dernière fois, elle observa cette petite planète dont elle ne connaissait pas le
nom, si elle en portait un. Elle s’élança pour le voyage de retour.
Elle se déplaça entre les étoiles incandescentes et aveuglantes. Sortie de la
galaxie, elle frôla d’autres galaxies. Au bout d’un moment, elle vit
réapparaître la Voie Lactée. Elle s’y plongea. Encore des milliards d’étoiles
entre lesquelles elle louvoyait. Et toujours des planètes, absolument
innombrables. Enfin, elle reconnut le Soleil. Elle retrouva avec joie le système
solaire. Á nouveau, elle passa tout près de l’énorme Jupiter qui demeura aussi
indifférente qu’à l’aller. Un peu plus tard, une planète bleue qui grossissait.
La Terre.
Elle fut toute près. Elle distingua les océans, puis le tracé de l’Europe. Elle
descendit, plongea dans l’atmosphère. Ses yeux virent l’hexagone. Elle descendit
encore, aperçut la grosse tache de Paris. C’est dans cette direction qu’elle se
laissa tomber.
Un moment après, elle passait à travers le tableau, dans le sens inverse, et se
retrouvait dans son atelier de peinture. Debout, entre les quatre murs.
Stupéfaite, elle se retourna et vit la toile représentant l’espace. Trois
étoiles sur la droite, deux autres sur la gauche, une seule au milieu, et la
silhouette d’une galaxie qu’on devinait au loin. La Porte des Étoiles. Le
passage.
Laurence se posait mille questions. Mais elle se découvrait épuisée. Il valait
mieux se reposer. Elle pourrait mieux réfléchir ensuite. Elle alla donc se jeter
sur le lit et dormit comme une marmotte.
La journée était largement avancée quand elle se réveilla. Aussitôt, elle bondit
au sol et courut jusqu’à l’atelier. Au fond de la pièce, sur le chevalet, le
mystérieux tableau attendait toujours. Elle s’approcha lentement. Avec
appréhension, elle tendit le bras. Mais sa main se posa sur de la toile peinte
et ne put aller plus loin.
Un soupir lui échappa. Elle comprenait. La Porte des Étoiles s’était
définitivement refermée. Le passage n’existait plus. Le tableau n’était plus
qu’un tableau.
Elle se rendit dans la cuisine et s’offrit un grand café. Quand ce fut fait,
elle enfila un blouson et quitta l’appartement. Elle déboucha dans la rue,
marcha sur le trottoir. Son cœur battait très fort.
Elle était toujours Laurence Gossart. Mais elle portait désormais en elle un
héritage spirituel et une force morale d’une dimension incommensurable. Sa
mission était de les répandre parmi ses semblables.
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2007 -
Manuel Ruiz -
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