Annie Mullenbach-Nigay
La petite tenait la main de sa mère bien serrée, s’efforçant de régler ses
courtes enjambées de quatre ans sur celles de l’adulte. Trop jeune pour
rejoindre le bataillon d’enfants en première ligne, elle trottinait sur le bord
du cortège, le nez en émoi au-dessus des pétales de rose dont sa mère avait
rempli la corbeille pendue à son cou, pour son plaisir et son plus vif
étonnement : c’était la corbeille à pain. N’y aurait-il plus jamais de pain à la
maison ? Le croûton étant sa nourriture de base, elle s’inquiétait un peu. Mais
le panier de raphia était si joli tout embrumé de dentelle. Le satin du ruban
lui barrait le cou qu’elle faisait régulièrement pivoter pour obtenir de
délicieux chatouillis sur la nuque. De sa main libre elle plongeait dans la
vannerie, glissait les doigts sous la caresse des pétales, s’enivrant de leur
sourd parfum musqué.
Abusée par tant de douceur, elle avait tenté d’y goûter pour tout recracher,
vite déçue comme à chaque nouvelle bouchée d’aliment qu’on lui faisait avaler.
- Ce sont des fleurs, ça ne se mange pas !
C’était bien une contradiction de mère, et le chou-fleur, alors ?
La douceur, les odeurs la nourrissaient en suffisance, pourquoi les ingurgiter ?
Elle ne mangeait plus le sein de sa mère, mais elle tenait sa main…
Sa main, elle s’y agrippait, non, elle se cachait dedans, au plus profond de la
paume dans le confort douillet des petits bourrelets de chair rose entre les
sillons, des lignes de vie, disait la voisine qui regardait dans les mains, et
pas seulement pour voir si elles étaient propres ! Elles annonçaient des choses
bizarres, ces lignes. Il y en avait même une qui avait fait pleurer maman, elle
était brisée. La petite aurait voulu la consoler, lui dire que la voisine ne
racontait que des bêtises, pouvait-on sérieusement se fier à des lignes qui
n’étaient même pas droites ! A l’école, la maîtresse vous tapait sur les doigts
pour moins que ça en vous traitant de vilaine fille…Mais là encore, ce n’était
pas bien grave, ce n’était que la maîtresse d’école du village, une vieille fée
maigre et grise dont la voix suraiguë sciait les syllabes et les tympans ; sa
vraie maîtresse, celle qui sentait bon et lui murmurait de si jolis noms, la
jolie demoiselle d’école était restée à Paris, où l’on reviendrait un jour, papa
l’avait promis.
En attendant ce retour béni, il fallait s’arranger de tout, du beuglement des
vaches, de l’odeur du crottin, de la brûlure des orties, de la peau sur le lait,
des aliments étranges, des pleurs et des humeurs de maman.
- Vous allez partir toutes les deux quelque temps à la campagne chez le cousin
de maman, avait dit papa, vous prendrez le train, là-bas vous serez à l’abri.
C’était combien de temps, quelque temps ? Papa avait pris un ton si grave que la
petite n’avait pas osé demander.
Peut-être que ce temps là avait à voir avec la pluie et le beau temps, peut-être
qu’il fallait de la pluie pour faire avancer les trains.
Il n’avait pas plu depuis leur arrivée, les gens du village en étaient si
contrariés qu’ils avaient sorti une vieille statue de bois de l’église pour la
promener dans les rues et même dans les champs.
Encore une drôle d’idée !
A la ville on aurait pu sortir la belle dame en robe blanche avec son diadème de
perle, mais là, cette figure au nez rongé cachée sous un manteau de chagrin…
Enfin, peut-être qu’en chantant bien fort et de tout son cœur, ainsi que l’avait
expliqué monsieur le curé, la pluie arriverait, et avec elle, le train et papa
venus les chercher.
Elle leva les yeux vers sa mère, bien au-delà de la main qui les reliait, et vit
qu’elle remuait les lèvres. Elle s’appliqua à en suivre les contours et à
répéter des bribes de mots qu’elle modulait d’une voix de gorge, entraînée par
ces sonorités nouvelles et mystérieuses : ave maria, salve régina… et d’autres
plus obscures encore.
Le charme se fana très vite. Le ruban de satin qui tout à l’heure la
chatouillait agréablement lui rompait le cou. Elle baissa la tête et sa mélopée
l’abandonna.
Dans la corbeille, les pétales se soulevaient doucement au rythme de ses
enjambées. Elle se hissa sur ses chaussures à bride et s’appliqua à sauter d’une
pointe à l’autre. Les pétales sautillèrent, minuscules crêpes roses dans la
panière volantée.
Un regard vers maman qui chantait, une drôle de buée dans les yeux : aucun
rappel à l’ordre de ce côté-là ; avec elle on ne savait jamais ce qui était bien
ou mal, du moins ici au village parce qu’à la maison, la vraie, tout était
toujours très clair.
Rassurée, la petite accéléra les sauts, insensiblement puis de façon plus
provocante. Les roses effeuillées tressautèrent, folles petites salades
odorantes, là-haut, maman chantait toujours, des perles au bord des cils. Une
détente de mollet plus violente, et une poignée de pétales du plus bel effet
bascula par-dessus les dentelles.
- Tiens-toi tranquille ! gronda la voix maternelle redescendue sur terre, et la
grande main soudain sèche et raide secoua la petite sans ménagement, la faisant
trébucher.
- Papa ! Je veux voir papa !
Et ce fut une litanie sans fin, la voix de la fillette se mêlant aux répons de
la procession :
Ave maria…Papa !...
Gratia plena…Papa !...
La mère l’avait reprise en main et la tirait, les gens se retournaient,
réprobateurs, et la petite, inlassablement, jusqu’à la fêlure :
Papa…papa…papa…
Et puis de la même manière impromptue qu’elle avait commencé, elle s’arrêta,
dégagea sa main d’une brusque secousse, et courut droit devant elle, sa
corbeille chavirée semant une pluie de roses.
Et c’était une sensation nouvelle et délicieuse, sa peau chahutée par le vent,
jupe et cheveux dans les airs. Elle écartait les bras, ivre de cette liberté
offerte et riait, riait…
Elle riait encore lorsque les premières gouttes de pluie s’écrasèrent sur ses
joues l’aveuglant de pétales.
- Papa !
Elle buta contre un corps et sentit deux bras forts la retenir.
- Papa !
- Ah non ! moi c’est Gustave… et toi, t’es la fille du Juif !
Maman arrivait, la prenait dans ses bras, l’embrassait mêlant ses larmes à la
pluie et la fillette intriguée par ce mot nouveau dont elle ne soupçonnait pas
l’existence quelques instants avant :
- Maman, c’est quoi du juif ?...
… du juif… elle mâchonnait les syllabes avec l’application qu’elle mettait dans
tout ce qu’on lui faisait avaler ici…elle voulait bien être la fille du juif…si
cela pouvait arrêter le chagrin de maman qui répétait en sanglotant :
- Rien… ce n’est rien…
Pourquoi pleurer, si ce n’était rien ?
La petite, grandie par sa récente liberté, se sentit tout à coup protectrice.
- Maman, ne pleure pas, il pleut !
Et comme maman ne donnait pas à l’information l’importance qu’elle méritait, la
fillette, fière de son savoir, cria dans le cou de sa mère :
- Il pleut ! Le juif va revenir !
16 juillet 1942, à Paris au Vel’ d’hiv’ le ciel était serein. Les trains
partiraient.
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