La pépite d'or
Véronique Audelon
Dimanche 8 avril
Aujourd'hui, j'ai fêté mes huit ans ! Les parents avaient permis de faire une
petite boum avec les copains et copines de l'école. Ils sont partis discrètement
pendant quelques heures tout en nous surveillant de la fenêtre de la cuisine :
c'était génial ! Il y avait plein de ballons, de musique, de cadeaux ! Et il y
avait David ! Il m'a donné un baiser sur la joue en partant ! C'est la première
fois !
Dimanche 15 avril
Comment imaginer qu'une semaine seulement est passée depuis mon anniversaire. Ce
matin, mes parents, oncle Jonathan et tante Amélie (les parents de David)
étaient assis sous la tonnelle, un verre à la main. David et moi, allongés par
terre sur la terrasse, essayions de reconstituer un puzzle... l'odeur divine qui
s'échappait de la cuisine faisait danser la gigue à nos estomacs. Soudain... un
bruit terrifiant a fait voler en éclats les vitres de la maison... Maman et
tante Amélie ont crié... et quelques minutes plus tard, tous les gens du
quartier étaient dans la rue, se demandant ce qui s'était passé : un accident ?
Une explosion ?? Une bombe ???
Papa nous a dit de rentrer dans la maison, puis il est parti avec oncle Jonathan
pour aller aux nouvelles. Lorsqu'ils sont revenus quelques heures plus tard, ils
avaient un air étrange. Oncle Jonathan a appelé tante Amélie et David du jardin,
sans vouloir rentrer dans la maison, et ils sont partis chez eux, de l'autre
côté de la rue, sans un mot. J'ai demandé à Papa ce qui se passait... il n'a pas
voulu me répondre. Il m'a ordonné de monter dans ma chambre, que c'étaient des
affaires d'adulte, qu'il devait parler à Maman. Je suis montée au premier
étage... j'ai entendu crier Papa, pleurer Maman... j'ai eu peur de descendre...
Je suis allée à la fenêtre pour dire bonsoir à David... pour la première fois il
n'était pas là... Papa est rentré dans ma chambre en hurlant que les volets
devaient rester fermés désormais, que je n'avais plus le droit d'aller chez
David. J'ai demandé pourquoi, que David était mon ami... que je voulais le
voir... je me suis mise à pleurer... Papa m'a giflé ! Il n'avait jamais fait ça
! Je l'ai regardé les larmes aux yeux, mas il est parti sans un mot...
Lundi 16 avril
J'ai pleuré, beaucoup ! Je ne sais pas ce qui se passe, pourquoi oncle Jonathan,
tante Amélie et David ne peuvent plus venir à la maison, pourquoi je ne peux
plus aller faire mes devoirs chez eux. Maman m'a dit que je ne pourrais pas
aller à l'école pendant quelques temps parce qu'il y avait eu un accident...
mais je sais bien que c'est une bombe qui a explosée... j'ai entendu les gens en
parler quand j'étais dans le jardin cet après-midi. Mais David n'a rien à y
voir, ni oncle Jonathan, ni tante Amélie... David ! Je le connais depuis ma
naissance. J'ai ouvert les yeux sur le monde il y a huit ans et la première
chose que j'ai vue, c'était le sourire d'un petit garçon de deux ans, penché
au-dessus de mon berceau : David ! Et son regard d'azur ! Depuis, nous ne nous
sommes plus quittés. Nous allons à l'école ensemble, le soir nous goûtons puis
nous faisons nos devoirs tous les deux sous l'oeil vigilant de Maman, parce que
tante Amélie rentre assez tard de son travail. Mais aujourd'hui, pour la
première fois, je n'ai pas vu David ! Il me manque...
Mercredi 18 avril
Le courant est coupé... plus de télévision. Papa qui restait devant la télé pour
voir les nouvelles gronde et part pendant des heures pour aller je ne sais où...
Il ne dit jamais où il va , et Maman pleure en lui demandant de ne pas sortir...
mais il part quand même. Il ne peut plus traverser la frontière pour aller
travailler et il crie que si nous mourons de faim, ce sera leur faute à eux, en
face, et tous ceux qui sont comme eux. J'y comprends rien à ces histoires ! Je
ne peux pas aller jouer dehors, Papa me l'a interdit... Je ne peux pas aller à
l'école... mes copines me manquent... David me manque...
Jeudi 3 mai
J'ai vu David... de loin !
Papa m'a autorisée à sortir un peu dans le jardin, parce que c'est calme depuis
quelques jours . David était là, immobile, fixant notre maison. Papa et oncle
Jonathan se sont regardés d'une drôle de manière et Papa a retenu le signe de la
main que je voulais faire, et m'a traîné dans la maison. Tout çà c'est à cause
de la religion, je crois... c'est Maman qui m'a dit ça, hier. Papa dit que leur
dieu n'est pas bon ! Moi, j'y comprends rien à tout ça ! Il y a deux mois, ça
les gênait pas la religion ! C'est depuis cette bombe... Oncle Jonathan a jeté
une pierre dans le jardin en criant quelque chose que je n'ai pas compris. David
a retenu le bras de son père... il l'a giflé... je suis montée dans ma chambre
et j'ai pleuré !
Samedi 12 mai
Papa ne veut pas que je retourne à l'école. Il dit qu'ils sont partout... qu'ils
guettent et tirent sur tous ceux qui essayent de passer le barrage ! Je m'ennuie
de l'école, de mes amies, de David... Je travaille avec Maman... les volets
restent fermés tout le temps. Nous avons une réserve de bougies. Papa en
ramène... je ne sais pas où il va les chercher ! Nous entendons des coups de
feu, des explosions... Les gens se terrent chez eux dés la tombée de la nuit.
Maman pleure beaucoup... je me blottis contre elle pour la consoler, mais elle
continue de pleurer... Papa crie sans cesse... je ne le reconnais plus, lui, si
doux, si gentil... Jamais un mot plus haut que l'autre, jamais un cri... Maman
lui disait toujours qu'il était trop gentil avec tout le monde.
Mardi 22 mai
Papa et oncle Jonathan se sont lancés des insultes. Maman a pleuré parce qu'elle
ne pouvait plus voir tante Amélie. Papa a crié très fort sur elle... je n'avais
jamais vu Papa crier contre Maman, jamais ! Elle est montée dans sa chambre et
je l'ai entendue pleurer derrière la porte. J'ai tapé doucement, je l'ai
appelée... Elle n'a pas répondu. Je suis allée dans ma chambre, et j'ai pleuré
aussi... je ne sais pas pourquoi... tout ça... Maman et tante Amélie sont nées
le même jour, dans la même clinique... Lorsqu'elles étaient enfants, on les
appelait « les jumelles », bien qu'elles ne soient pas soeurs ! Et c'est vrai
qu'elles se ressemblaient : même taille, même silhouette fragile, même cheveux
roux, même regard clair, dont David et moi avons hérité. Leurs mères, déjà,
étaient des amies d'enfance et elles ne se sont jamais quittées... elles se sont
même mariées le même jour ! David... comme il me manque... il y a si longtemps
que je ne l'ai pas vu. Et tout ça à cause de leurs histoires idiotes... j'en
veux beaucoup à Papa et oncle Jonathan... Et puis il y a tous ces bruits... le
jour encore ça va, mais la nuit... j'ai très peur. Je cours me réfugier dans le
lit de Maman. Papa passe sa main dans mes cheveux. C'est le seul moment où je
retrouve "mon Papa".
Vendredi 15 juin
David a eu dix ans aujourd'hui... et je n'étais pas avec lui. C'est la première
fois... nous avons fêté tous nos anniversaires ensemble ! J'ai pu sortir un
moment dans le jardin... il était là... immobile... fixant notre maison... il
m'a vu... s'est approché et a accroché ses mains au grillage... Papa m'a ordonné
de rentrer... je n'ai pas bougé, alors il m'a tiré par le bras dans la maison.
Je suis montée en courant dans ma chambre... j'ai pleuré ! Je veux revoir
David... retourner à l'école avec lui... m'amuser et rire avec lui... je veux
retrouver Annie,Yamina, Sofia... et toutes mes copines... je veux revenir à ce
dimanche de printemps, m'allonger par terre sur la terrasse avec David et
terminer notre puzzle...
Dimanche 24 juin
Il a fait chaud, mais on na pas pu sortir... une bombe a explosé, hier, tout
près. J'ai demandé à Papa où elle était tombée, la bombe... il m'a dit qu'il ne
savait pas, mais je sais qu'il a menti parce qu'il est sorti hier, après
l'explosion, et quand il est revenu, j'ai vu qu'il avait pleuré. Et je sais que
c'est la maison d'Annie, parce que j'ai ouvert le volet quand je suis allée me
coucher, malgré l'interdiction, et j'ai vu sa maison qui brûlait au bout de
l'avenue. Annie, c'est ma meilleure amie. Avant tout ça, elle passait nous
chercher tous les matins, David et moi, pour aller à l'école ! Mais ce soir,
j'ai très mal dans mon coeur... par les trouées du volet je vois les lueurs du
feu qui n'est toujours pas éteint et je sais qu'Annie ne viendra plus me
chercher...
Dimanche 1er juillet
J'étais assise cet après-midi sur la terrasse, essayant de finir ce puzzle que
j'avais commencé avec David... il y a si longtemps... Je m'ennuyais, mais je ne
risquais pas de le laisser voir... c'était si rare de pouvoir sortir ! Et je
préférais m'ennuyer dehors que dedans ! David était là, tout à coup, dans son
jardin... il me fixait... je sentais son regard sur moi... j'ai regardé vers la
maison... Papa n'était pas là... je suis allée vers le grillage... je ne savais
pas quoi faire... David ne bougeait pas... Oncle Jonathan est sorti et a appelé
David en lui faisant signe de rentrer... David est resté là... puis il a sorti
quelque chose de sa poche et l'a jeté à mes pieds. Je l'ai regardé sans
comprendre... je ne pouvais pas y croire. David avait jeté une pierre sur moi...
les larmes coulaient sur mes joues... j'étais paralysée... le chagrin... la
peur... Alors, Papa avait raison ! Je n'arrivais pas à détourner mon regard de
la silhouette de David, dans le jardin d'en face... David... soudain, il s'est
mis à courir vers sa maison et a disparu ! Je suis restée longtemps, comme
clouée au sol, ne pouvant plus faire un geste, fixant le jardin d'en face,
désert, le regard noyé de larmes... puis, mes yeux se sont baissés vers LA
PIERRE qui gisait à mes pieds... LA PIERRE que David avait jetée... Elle était
bizarre, cette pierre... C'était... Oh ! non, c'était... c'était... Papa s'est
approché de moi en m'ordonnant de rentrer. J'ai ramassé la pierre et l'ai
fourrée dans ma poche, puis je suis montée à toute vitesse aux toilettes (c'est
le seul endroit de la maison où je pouvais fermer la porte à clé)... J'ai sorti
la pierre de ma poche... mais oui ! C'était bien elle ! C'était NOTRE PIERRE !
David et moi l'avions trouvée dans la colline et peinte d'une couleur dorée...
nous l'appelions "notre pépite" et jouions les chercheurs d'or ! Nous la
gardions à tour de rôle et c'était son tour avant le jour de la bombe ! Mais
qu'est-ce que cela voulait dire ? Me l' envoyait-il pour me dire qu'il était
toujours mon ami ? Ou pour me dire qu'il ne l'était plus ? Cette question me
torture...
Dimanche 8 juillet
J'ai tout oublié... les explosions... les nuits... la peur... les colères de
Papa... les pleurs de Maman... les menaces d'Oncle Jonathan... le regard fuyant
de tante Amélie... David m'a souri... oui... pendant une seconde... une toute
petite seconde... à l'abri des regards... il est passé devant la maison... et
j'ai su... et j'ai serré très fort mon trésor au fond de ma poche... "notre
pépite"... DAVID !
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2006
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