La légende de la lande

Emmanuelle Urien

 

 

Le vent s’engouffre et souffle, gémit dans le passage étroit.

      Ce n’est pas vraiment une porte, tout au plus une ouverture dans le mur, entre deux pierres, un passage qu’ont abrasé le vent et la pluie, que la fantaisie de l’érosion et du temps qui passe ont élargi un peu, sans que la main de l’homme y soit pour quelque chose. Sur cette lande sombre, sous le ciel toujours chargé de torrents, les murs serpentent et se heurtent entre eux, délimitant des espaces depuis longtemps abandonnés. On dit que les esprits s’égarent parfois dans ce labyrinthe rocailleux … le mien aime à venir s’y reposer. Je vais d’un mur à l’autre, j’enjambe prudemment les pierres, les caresse de la paume, m’y assois quand la douleur est trop forte. Ce paysage bouleversé a un secret bien conservé, rien ne transpire dans la lande grise, les pierres se taisent, les murs restent muets. Et pourtant, il est bien arrivé quelque chose.

 

Le village est plus bas, il faut scruter longtemps, les yeux mi-clos, pour l’apercevoir de là-haut. C’est là que je vis, quand je ne promène pas mes idées noires entre les murs bas de la lande.

Les gens d’ici, de ce village, sont comme ces murs : taciturnes, gris et imperméables. Ils essuient les orages sans broncher, sur eux l’eau, toutes les eaux, ruissellent sans pénétrer, ils courbent le dos, arrondissent la nuque et attendent la fin.

Ce sont de vieilles gens, et je ne suis pas des leurs.

Dans ma maison habite une autre femme, une du village, elle y est née, pas comme moi. Ses yeux sont de deux couleurs différentes, l’un est brun, l’autre d’un vert profond à s’y noyer. Nous partageons les lieux en bonne entente, tout a été dit à mon arrivée dans la place, cette chambre est à elle, le cabinet de toilette me revient mais elle se réserve l’usage de la cuisine, nous nous croisons de temps en temps, nous nous saluons d’un signe de tête, et voilà pour les mondanités. La nuit je l’entends qui ronfle, de l’autre côté du mur. Je mets mon oreiller sur ma tête et je rêve de la lande.

Je n’ai pas dit pourquoi je suis venue ici, si loin de tout. Et ils ne me l’ont pas demandé.

Ils me regardent partir, le matin : je les sens derrière leurs fenêtres quand je quitte le village à l’heure du premier café. J’ai ce petit geste, chaque fois : je remonte d’un coup sec les bretelles de mon sac à dos, j’espère qu’ils le remarquent, c’est pour eux, derrière leurs rideaux, que j’accomplis ce rituel . Ce pourrait être un geste d’adieu.

 

Le chemin sinue à flanc de colline, mal tracé, glissant, dissuasif. Je le connais par cœur. Lui aussi doit me reconnaître, à présent, au rythme lourd de mes pas, à celui de mon souffle de plus en plus court. Lui et moi sommes de vieux amis, bien que nous n’ayons pas été présentés.

 

Je n’ai été présentée à personne, ici ils ne savent rien de moi. Si je disparais, happée par la lande, ils pourront prétendre que je n’existais pas, qu’ils m’ont rêvée. Je deviendrai une légende de plus sur leur langue râpeuse de vieilles personnes.

Une heure de marche. Les muscles de mes jambes me le disent plus sûrement que ma montre.

La lande est devant moi. Les murs étalent leurs tentacules de pierre en signe de bienvenue. Le fouet glacé du vent me gifle, je vacille et tremble de froid, je ne sais plus pourquoi je suis venue jusqu’ici et pourtant je sais que c’est bien là que je dois me trouver.

Je commence mon lent cheminement entre les murs de pierres, franchissant les éboulis, contournant les gravats. Je cherche quelque chose, peut-être une pierre, ou peut-être pas, cela me prendrait toute la vie, s’il m’en restait une…

Quand la fatigue se fait trop vive, je m’assois, sur un mur plus bas que les autres ou sinon par terre sur l’herbe rare. Le silence. J’entends le silence. J’entends les nuages chargés de pluie qui se déplacent au dessus de la lande, j’entends comme ils se gonflent d’eau avant de se répandre, et, avant que le gémissement du vent ne vienne l’interrompre, j’entends mon esprit murmurer.

Et j’écoute.

Dans cette solitude glaciale, sur la lande déchirée de pierres, mon esprit apaisé parle à mon corps malade, l’encourage à chercher encore. Et je cherche, absurde comme les pierres plantées dans ces terres stériles.

C’est mon corps qui me ramène au village avant la nuit. Il lui faut du repos, du sommeil, et les drogues que j’enferme à clé dans la grande armoire de ma chambre. Mon esprit, lui, vagabonde encore un peu sur la lande, il me rejoindra plus tard, quand j’aurai besoin de soutien.

Je dîne mal, d’un reste de soupe réchauffé par la vieille dame, posé sur une table à côté de ma porte. Je me ressaisis et ouvre la grande armoire. Je remplis des seringues et puis les vide, dans mon bras, ma cuisse, mon ventre.

Des drogues pour durer. Pas de drogue pour guérir.

Je vais me coucher entre les draps glacés qui sentent le vent et les pierres, le ronflement de l’autre côté du mur a des accents de tonnerre, je m’endors sous l’orage, l’oreiller sur la tête et l’esprit dans la lande.

 

Une fois, je suis entrée dans le café du village. J’ai tiré une chaise dans un coin, tout au fond ; j’ai bu du thé et fait semblant de lire, en attendant que cesse le silence des voix. Autour du bar et des tables bancales les murmures ont repris, par à-coups, comme un robinet qui crachote avant de couler. Personne n’a tourné la tête vers moi. Et pourtant, c’est pour moi qu’ils parlaient, ces hommes aux rides profondes et au regard toujours soucieux.

Ils m’avertissaient. Des dangers de la lande à qui ne la connaît pas, cette lande plus qu’une autre, ses pierres sont autant de pièges pour les chevilles fragiles, la foudre frappe parfois d’innocentes victimes, ses murs sont un labyrinthe dont certains ne sortirent jamais … et puis le temps est à l’orage, et comment va ton arthrose … Plus tard, quand je me serai levée de ma chaise et que j’aurai quitté le bar, ils se diront qu’ils ont fait leur devoir. Si je tombe, si je m’égare, si je meurs, ils se diront qu’ils m’avaient prévenue.

Je hausse les épaules : croient-ils me faire peur ? M’empêcher de remonter là-haut demain matin ? Il n’y a rien qui me retienne de courir ces dangers qu’ils racontent. Au contraire, mon esprit me pousse tandis que mon corps cède, je dois chercher encore, chercher et puis trouver.

Quelque chose. Pour que ma vie ne s’arrête pas là, dans l’étau d’une maladie qui se resserre inexorablement autour de mon corps jeune.

 

Bien avant de partir quitter la ville pour ce village sanglé au cœur de la lande, j’ai fait publier un avis de décès dans les journaux. Pour ne plus voir la pitié dans le regard de mes amis, le tremblement de leurs lèvres qu’ils pincent pour ne pas pleurer, le frémissement de leurs mains glacées par dessus les miennes. Ni fleurs ni couronnes, sans tambour ni trompette. Pas d’obsèques. C’est mieux comme ça, voilà ce qu’ils ont dû se dire, passée la surprise de cette trop brusque disparition. A présent ils m’ont oubliée, je n’existe plus que dans de vagues souvenirs, et je reste libre de ne pas pleurer sur mon sort. Mieux comme ça.

Ici ils ne savent rien. Ils m’épient en silence, ils n’ont pas pitié de moi et si je meurs, ils diront qu’ils m’avaient prévenue. Que pouvais-je espérer de mieux ?

Mais les semaines passent, et mon corps s’épuise. Les drogues le font durer, à petit feu, mais il faudrait l’attiser, mon corps jeune qui s’éteint.

 

Je monte, pour voir encore la lande et ses pierres. Le chemin glisse, mon sac à dos est lourd de promesses qui ne sauraient être tenues, les muscles de mes jambes se durcissent, mes genoux tremblent, mes tempes bourdonnent.

Enfin j’y suis. Je marche encore un peu pour pénétrer dans la lande, à l’intérieur des murs, c’est encore mon esprit qui me porte, me pousse, va, va, cherche ! Je ne sais pas quoi.

Je me laisse tomber entre deux murs, m’étends, dans le sac des flacons s’entrechoquent, je ferme les yeux et la douleur afflue. Ils diront qu’ils m’avaient prévenue …

Le ciel est gris foncé, les premières gouttes de pluie sont lourdes et m’assomment, je sombre, chavire sous l’orage, l’eau claque sur les murs, ruisselle sur les pierres, le fracas du tonnerre m’assourdit, je n’entends même plus mon esprit, faut-il encore que je cherche, que faut-il que je trouve ?

Les torrents du ciel s’abattent sur moi, la lande noire est devenue un océan où les vagues déferlent, dans cet ouragan le frêle esquif de mon corps ne lutte pas, seul mon esprit surnage, à grand peine, dans ma tête c’est le radeau de la Méduse.

Et puis le calme, enfin, que le cri lancinant du vent vient troubler. La tempête est finie. J’ouvre les yeux et il fait nuit, la lune ronde éclaire la lande blafarde et mon corps frissonnant  enfoui dans la boue froide. Je tends la main vers mon sac, tout près de moi. Il me faut un peu d’aide pour redescendre. Mais les flacons sont brisés.

Ce bruit sourd dans ma tête, c’est le glas de mon cœur qui meurt.

C’est la fin. Je ne peux plus lutter.

Mon esprit virevolte, et me souffle, moqueur : « non, pas encore, cherche, cherche ! »

« Tais-toi »,  murmurent mes lèvres.

« Non, cherche ! »

« Chercher quoi ? »

« Une porte ! »

Le vent gémit sa plainte, s’engouffre dans le mur, près de ma joue.

Je tourne un peu la tête.

Ce n’est pas une porte, tout au plus un passage …

Je soulève ma tête, elle est si lourde, il faudrait être plusieurs pour la porter.

Mon œil s’avance au bord de la fente. J’approche ma main de l’ouverture.

« Entre ! » crie mon esprit.

Ma main tremblante flatte la pierre comme elle l’a fait cent fois. D’un doigt j’effleure les contours de cette bouche bée par où le vent s’engouffre.

« Entre ! » me dit la bouche.

Ma main plonge à l’intérieur de cette porte ouverte et je tombe de l’autre côté, le vent me hurle son chant d’adieu, je quitte la lande grise, je tombe, mon corps que la mort a rongé par petites bouchées délicates tombe plus vite encore, je n’ai plus rien à quoi me retenir. Je me laisse aller, j’accepte et ce renoncement a un goût de victoire.

 

De l’autre côté de la porte la lande resplendit sous le soleil. Les pierres sont des étoiles tombées du ciel, les murs qu'elles forment sont des maisons ouvertes, je foule de mes pieds nus la bruyère écarlate et suis la brise tiède qui se faufile en chantonnant dans le labyrinthe dont je ne veux jamais sortir.

Tous les gens du village sont venus m’accueillir. Ils ont tendu sur quelques murs de longues nappes blanches. Je marche vers eux qui me tendent les bras, à chaque pas je j’émerveille de la force que je sens dans mon corps, je cours, je peux courir, je sais qu’à présent je pourrais parcourir la lande ma vie durant, ma longue vie, sans trébucher, sans tomber, en courant, et me rouler dans l’herbe et grimper sur les pierres et enjamber les murs et danser dans le cercle des enfants qui sont venus m’accueillir, les bras tendus …

Ils sont là, je les reconnais tous, tous les enfants du village d’en bas, ils se dressent maintenant, le dos bien droit dans la robe blanche, leurs yeux sont bleus et leurs cheveux dorés, ils étincellent dans la lande claire, je les touche de ma main d’enfant, ils m’emmènent et nous formons un cercle. La petite fille à ma droite serre très fort ma main : « Je savais que tu finirais par trouver . » L’un de ses yeux est vert, on pourrait s’y noyer.

Nous dansons, dans le secret bien gardé de la lande.

 

 

De l’autre côté, la porte s’est refermée et les pierres se taisent. Le sol est creusé près du mur, la boue sèche a gardé l’empreinte d’un corps. Le rabat du sac claque dans le vent incessant.

Les vieux dans le village diront en hochant la tête qu’ils l’avaient prévenue.

 
  ©  2002 Emmanuelle Urien – Tous droits réservés.