L'amour suprême 

Régine Garcia

      


Toute la journée, le docteur Valle Philippe, assis derrière son bureau, un stylo bleu de la marque Boiron dans les mains écoutait ses patients se plaindre de petits bobos : Mde Richard et ses éternels problèmes gastriques, Mr Spinosa avec ses soucis de prostate ou encore Mde Soler qui souffrait d’hypocondrie. Plutôt que d’avoir à diagnostiquer des cancers ou à soigner des maladies incurables, il préférait encore entendre ces jérémiades.
D’un naturel désordonné, des piles de documents s’entassaient sur son bureau. Les chemises rouges étaient pour les nouveaux patients, les chemises vertes renfermaient les dossiers des enfants. À l’ère de l’ordinateur, voir autant de papiers était incongru. En fait, il utilisait aussi l’informatique mais refusait de se débarrasser de toute cette paperasse. Il craignait la panne irréparable qui verrait tous ses dossiers disparaître à jamais. On l’imaginait vieux, dépassé par le progrès. Pas du tout, c’était un médecin à la trentaine bien tassée et moderne. Comme nombre d’entre nous, il était fait de paradoxes.
À l’intérieur d’une armoire vitrée, des pommades répondaient au doux nom d’«A-Derma » ou des antidépresseurs « Xanax ». En fait, elle renfermait toutes sortes de médicaments offerts par les visiteurs médicaux, mandatés selon les groupes pharmaceutiques. Une sorte de caverne d’Ali Baba. De temps en temps, le Docteur Valle donnait à ses patients quelques boîtes. Surtout aux personnes âgées, elles raffolaient de ce genre d’attentions car elles comptaient les économies effectuées.
Sur son bureau, un petit halogène miniature pour les journées d’hiver, une boîte à stylos, des rouges, des verts, des bleus, un pot à feutres pour les enfants. Il y avait aussi des feuilles blanches afin qu’ils s’occupent en silence et laissent leur mère tranquille. Il ne restait pas un centimètre carré de libre pour poser autre chose.
Son cabinet était étroit, juste ce qu’il fallait pour s’asseoir et ausculter les malades. Ses journées étaient monotones et se succédaient sans surprises.


Heureusement qu’il avait ce soir, un rendez-vous avec Rita ! Son cœur cognait dans sa poitrine et son souffle s’accélérait à la seule évocation de cette soirée. Pourtant, ils s’étaient déjà vus. La première fois, chez des amis, il lui avait murmuré quelques mots à l’oreille. Rita avait apprécié. Ce fut un coup de foudre réciproque. À l’aube de la quarantaine, c’était une rencontre inespérée. Blond aux yeux bleus, il avait un charme certain, malgré une petite bedaine.
Ce soir, ils allaient souffler leur première bougie : un an qu’ils se fréquentaient. Le docteur Valle avait pensé à un repas de fête qui scellerait leur relation, rien que tous les deux, seuls au monde.

Mde Soler, l’hypocondriaque, le sortit de ses rêveries en répétant inlassablement son nom :
– Docteur Valle, docteur Valle, dès que je mets un pied dehors, je m’enrhume. Je suis sûre que j’ai une pneumonie. Prescrivez-moi des radios.
Le docteur Valle lui parla avec douceur et réussit un peu à calmer l’angoisse de la patiente catastrophée. Il dut la pousser hors du cabinet afin qu’elle s’en aille. Puis il appela le suivant, referma la porte, s’assit à son bureau, écouta le monologue du patient :
– J’ai mal au ventre ou plutôt du côté de l’estomac. Ça me prend toujours au moment des repas. Il faut dire qu’ils ne se passent jamais calmement. Ma femme se lève cinquante fois et s’assoit sur le côté bien que je lui dise de s’asseoir correctement et mes enfants crient, se chamaillent sans arrêt…
Et ses pensées s’envolèrent de nouveau vers sa Rita chérie. Elle lui avait plu, entre autres qualités, parce qu’elle ne parlait pas ou si peu- ça le changeait de ses malades. Elle le regardait en silence et tout son amour se lisait dans ses yeux. Grâce à elle, il existait : elle avait réussi à combler le vide de sa vie.
Avant de la connaître, les femmes s’étaient succédé. Avides d’argent, elles recherchaient sa compagnie. Aucune n’avait éprouvé un amour véritable, désintéressé. Elles jouaient la comédie afin de lui passer la corde au cou. Mais, il n’était pas dupe : elles ne l’aimaient pas. Toutes des hypocrites. Il avait même eu la surprise, un jour, d’en trouver une dans le lit d’un copain. Il avait cru ce jour-là ne plus rencontrer l’amour authentique.
Rita était arrivée dans sa vie comme un ouragan, balayant toutes ses certitudes. Jamais, il n’avait éprouvé pareille émotion, ni amour si intense et absolu. Alors, il l’avait tout naturellement installée chez lui. Elle était son oxygène, son rayon de soleil. Ils partageaient la même passion de la nature et partaient de longues heures en randonnée, à la découverte d’endroits splendides. Elle possédait un caractère joyeux et une volonté à toute épreuve. Incapable de tricher, d’un naturel sincère, elle charmait tous ceux qui l’approchaient avec ses grands yeux marron, si expressifs, aux cils recourbés. Si vous la connaissiez, vous comprendriez mieux, pourquoi le docteur Valle en était fou.

Le cabinet ne désemplissait pas et les clients se suivaient inexorablement. En ce moment, il y avait une épidémie de grippe. Un sourire de convenance, accroché aux lèvres du docteur Valle annonçait un diagnostic presque identique, au fur et à mesure des visites. Impatient, il attendait la fin des consultations. Cette journée lui paraissait plus longue qu’à l’accoutumée. Sans arrêt, il regardait avec discrétion sa montre, une Rolex qu’il s’était offerte pour ses trente-cinq ans.
Aussi loin qu’il se souvienne, il avait manqué d’amour. Malgré la présence de ses parents, issu d’une grande fratrie, il avait grandi tout seul. Ils n’avaient pas voulu ou su prendre le temps nécessaire, à lui donner confiance en la vie. Son père, surtout, l’avait fait souffrir. Jamais un baiser, jamais un mot d’encouragement. Comme un leitmotiv, il avait répété qu’il n’était pas digne d’être son enfant et qu’avait-il fait au bon dieu pour avoir engendré un idiot pareil ? Ses paroles cinglantes fouettaient son cœur d’enfant, encore plus durement qu’un martinet.
Sa seule protection contre sa méchanceté était de lui prouver qu’il se trompait. En réponse à ses cruautés, il était devenu médecin. En vain, il avait attendu des paroles de reconnaissance, de fierté. Son père était mort sans lui avoir jamais dit un seul mot d’amour. Tous ses efforts réduits à néant. Il était un bon médecin malgré tout et essayait de pratiquer la médecine avec une conscience professionnelle exemplaire.
Comment expliquer à ses relations ce manque ? Il ne serait pas pris au sérieux. De quoi se plaignait-il ? Il possédait un cabinet médical, la nature l’avait doté d’un physique satisfaisant, la vie lui avait tout donné. Ils ne connaissaient que la façade extérieure de son être.
Jusqu’à sa rencontre avec Rita, le docteur Valle recherchait ce que tout être humain désire jusqu’à la fin de sa vie : l’amour, le véritable, l’unique amour. Cet amour sans limite que son père ne lui avait jamais prodigué.
Rita l’avait aimé dès le premier regard sans se préoccuper de son compte en banque ni de son statut social. Elle donnait son amour sans a priori, sans passer de contrat. Elle l’aimait, tout simplement. Depuis un an, il se sentait enfin comblé. Alors ce soir, il avait tout prévu afin de lui rendre son amour. Vous auriez agi de la même manière si vous étiez à la place du docteur Valle.

Enfin, sa journée était terminée, la porte du cabinet fermée et sa secrétaire partie. Il lava son matériel, s’essuya les mains et ôta sa blouse blanche. Un dernier coup d’œil dans la glace et il sortit.
Il portait un jean clair et une chemise noire froissée. Son élégance était une évidence, un don de naissance. Un ciel printanier l’accueillit sur le trottoir. Il chantonna d’un air gai. Les jeunes filles autant que les femmes se retournaient sur son passage. Il les ignorait, perdu dans ses pensées. Il descendit l’allée de Font blanche, récupéra sa voiture au croisement de l’avenue du 8 mai 1945.
Il ne lui restait qu’une heure avant le rendez-vous. S’il arrivait quelques minutes en retard, Rita ne lui en voudrait pas, elle était au-dessus de ce genre de considérations. En plus, sa bonne humeur serait intacte, il en était certain. Mais il évitait de la faire attendre.
Il manquait juste un petit détail : le cadeau. Il prit la nationale en direction d’Aix-en-Provence. Il laissa la gare de l’Arbois sur sa gauche et roula en prenant garde aux limitations de vitesse, ce n’était pas le jour de provoquer les policiers. Il se gara dans son parking personnel - à Aix, c’était mission impossible de se garer en centre ville.
Au 31 Boulevard Aristide Briand, il observa la belle devanture et pénétra à l’intérieur.
– Cette fois-ci, je veux le plus beau collier, avec des brillants, que Rita rayonne de mille feux.
Le vendeur, un homme expérimenté, lui sourit avec connivence. Il sortit ce qu’il avait de plus beau. Le docteur hésita, écouta les conseils du professionnel qui connaissait bien Rita. Le magasin était situé à quelques mètres de leur appartement rue des Meunières.
Le docteur Valle ressortit un peu plus tard, avec dans les mains, un paquet rouge enrubanné d’un bolduc doré. Il se réjouissait comme un gamin, d’offrir un beau cadeau.

Il marqua un arrêt devant la porte et savoura cet instant précieux de l’attente. En quelques secondes l’année écoulée revint en sa mémoire: leurs balades en forêt, leurs fous rires, leurs câlins quotidiens. Pas une journée sans penser à elle ! Il était sûr d’emporter dans la tombe leur amour indestructible.
Il inséra la clef dans la serrure et comprit que Rita savait : son sixième sens était infaillible. Dès que la porte s’ouvrit, elle sauta sur lui. Ses yeux immenses l’inondaient de bonheur et d’amour. Elle lui lécha le visage de plusieurs coups de langue et aboya de joie.
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