La motbrairie
Alexandre Auriot
- Monsieur Moreau ?
- Oui ?
C'est comme cela que tout a commencé. J'ai ouvert la porte. J'ai répondu en
entendant mon nom et puis, ils sont entrés. Je ne sais plus combien il yen
avait. Je n'ai pas compté. Tous ces uniformes qui défilaient devant moi dans un
tel empressement méthodique m'ont laissé coi. Je n'ai pas compris pourquoi ils
étaient là. Je ne le sais toujours pas. Enfin non, ce n'est pas tout à fait ça.
J'ai peur d'avoir compris pourquoi. Ils m'ont fait descendre les escaliers, nous
sommes passés devant la vitrine du magasin de mon père. Il n'était pas là. Je
suis monté avec eux dans la camionnette qui stationnait devant le magasin.
J'entendais le moteur vrombir sous la caisse. Ils ne m'avaient toujours rien
dit. L'un deux était assis tout près de moi. Je l'ai regardé, pas longtemps. Il
devait avoir une vingtaine de degrés, et encore je suis approximatif. Lui aussi
m'a regardé, mais je n'y ai pas vu grand chose. Alors, j'ai tourné la tête. Mon
père m'a toujours dit que lorsqu'on ne voit rien dans les yeux de quelqu'un, ça
veut dire que c'est mauvais signe.
La camionnette nous a trimballés comme ça, sans rien dire. Je ne sais pas
combien de temps ça a duré, j'avais l'impression que ça n'en finissait pas. Puis
elle a fini par s'arrêter. Ils m'en ont sorti et j'ai entendu la portière
coulissante se claquer derrière moi. C'était étrange comme bruit, à la fois lent
et sec. J'ai suivi celui qui était assis à côté de moi. Les autres étaient tout
autour.
Leurs talons cinglaient mes tympans à chacun de leur pas. Nous sommes entrés
dans un couloir qui ressemblait à un long tunnel. Je me souviens de ce qui m'a
le plus frappé à cet instant: les ombres froides qui glissaient le long des
murs. Elles se déformaient au hasard des murs arc-boutés. Cela avait quelque
chose d'étrangement magique. Ça m'a rappelé les fois, quand j'étais môme et que
je jouais aux ombres avec une lampe de poche, mes doigts et le mur de ma
chambre. Je n'avais pas beaucoup de degrés à l'époque, mais papa disait que cela
n'a pas d'importance, qu'avec le temps, on finit toujours par en prendre.
Au bout du couloir, un petit groupe d'uniformes semblait s'impatienter. Je ne
les ai pas comptés là non plus. En entrant dans la pièce, je suis passé devant
eux. Tout ce dont je me rappelle, c'est que je n'y ai vu encore moins qu'avec
l'autre, le premier que j'avais regardé. Il y en avait un qui parlait. Ce devait
être celui qui avait le plus de niveaux. J'en ai compté cinq, au moins. Et puis
surtout, il n'avait pas la même couleur que les autres, enfin je veux dire que
ce n'était pas le même vêtement qu'il portait. Le sien brillait plus.
Ils m'ont assis sur une chaise qui trônait là, au milieu de la pièce. L'homme
aux cinq niveaux s'est assis lui aussi. Il y avait quelque chose de bizarre dans
cet attroupement soudain, mais je n'arrivais pas bien à savoir quoi. J'ai dû
leur paraître un peu hagard parce qu'ils m'ont secoué deux ou trois fois pour
voir si je ne m'étais pas évanoui. Moi, je ne leur disais toujours rien.
Tant qu'ils ne me parlaient pas... Après tout, il n'y avait aucune raison pour
que je fasse le premier mot. C'est vrai, c'est quand même eux qui sont venus me
chercher ! Bref, à ce moment là, je ne me sentais pas très à mon aise. Je les ai
regardé faire leur va-et-vient silencieux, brasser des papiers sur lesquels de
l'encre était griffonnée. C'est sûr, il allait se passer quelque chose et
j'allais certainement en faire partie. Tous ces uniformes qui s'affairaient
autour de moi sans mot dire, qui s'asseyaient, se levaient et tournoyaient sans
cesse, tous ces uniformes dans lesquels je ne voyais rien... J'ai fini par
m'inquiéter. Pourtant, je suis quelqu'un de plutôt calme. Du moins, ai-je appris
à l'être en lisant des tas de livres et en tendant l'oreille lorsque je
déambulais sur les trottoirs ou encore lorsque je m'arrêtais pour discuter avec
un de mes amis ou même un inconnu. « La sérénité est une force ». C'est mon père
qui disait ça. Et puis il rajoutait toujours en laissant le temps d'un silence:
« elle s'apprend en écoutant ». Je pense avoir compris ce qu'il voulait dire par
ces mots.
Ça, il en connaissait des mots, mon père ! A une époque, ça lui a même rapporté
plusieurs niveaux. Un soir, il y a quelques degrés, il est rentré de la boutique
l'air pâle. On les lui avait tous retirés. Je n'ai jamais su pourquoi. « Ne
t'inquiète pas, mon fils » m'avait-il juste dit. Son ton était posé, rassurant.
Il m'avait expliqué que c'était arrivé à d'autres aussi et qu'on ferait avec. Et
puis, quand même, il a rajouté: « Tu vois, parfois, il vaut mieux ne dire mot
plutôt que d'en dire trop. »
- Monsieur Moreau ?
- Oui ?
Pour la deuxième fois, ils m'avaient appelé par mon nom. Je l'ai regardé
longtemps l'uniforme qui me parlait. C'était celui qui brillait. Je l'ai scruté
de la tête aux pieds pendant que ses questions défilaient: «Nom ? Prénom ? Degré
? Niveau ? Activité ? ».
Il était assez maigre, grand aussi il m'a semblé. La seule chose dont je me
souvienne vraiment, c'est qu'il était maigre. Oui, c'est ça, simplement maigre.
Pour le reste, il faisait trop sombre et je n'y prêtais de toute façon pas
attention. Je ne l'ai regardé qu'une seule fois dans les yeux. Je crois même
aujourd'hui que de tous, c'est celui dans lequel j'ai vu le moins. D'ailleurs,
c'est simple, je n'y ai rien vu du tout. Il arborait ses cinq niveaux comme
certains se pavanent au volant d'une belle sportive rouge feu, d'une belle
blonde plantureuse. Tous les autres semblaient éblouis. Moi, ça me faisait plus
mal aux yeux qu'autre chose. J'ai fini par ne plus le regarder du tout. J'ai
fermé les yeux.
C'était beaucoup mieux ainsi.
- Monsieur Moreau ?.. Monsieur Moreau, vous m'entendez ?
La voix m'était revenue comme un bruit lointain. J'ai fini par lui répondre. Il
m'a redemandé mon nom, mon prénom, bref tout mon état quoi ! Pour être vraiment
sûrs que je ne dormais pas, ils m'ont secoué encore. Je leur ai dit mon état,
que je m'appelais Charles, que j'avais eu mon vingt-sixième degré quelques
douzièmes de ça, que je travaillais dans la boutique de mon père depuis mon
vingt-troisième degré et que l'on n'avait pas encore jugé bon et juste de
m'accorder ne serait-ce que le moindre niveau et forcément, je trouvais ça
dommage. Ca clapotait derrière moi et puis, ça c'est arrêté. Ils se sont levés
et m'ont laissé seul avec celui qui était déjà à mes côtés dans la camionnette.
Nous sommes restés pratiquement un quart dans la pièce. Il ne m'a rien dit. Et
moi non plus. Il est resté droit, comme raidi à quelques mètres de ma chaise.
Sur le coup, il m'a fait penser à ces poteaux autour desquels on retrouve
certains animaux domestiques complètement ficelés.
J'en avais détaché un que j'avais trouvé comme ça, quelques quarts avant qu'ils
ne viennent me chercher. Le pauvre devait attendre là depuis de nombreux quarts
parce qu'il avait fini par uriner sur son poteau. Et là, c'était moi qui devait
supporter ça. J'étais cloué à ma chaise, comme le chien à son poteau.
Il est resté avec cette posture, planté, sans bouger. Si ! Il s'est gratté le
nez une fois en faisant mine de rien, a toussoté sobrement puis s'est figé à
nouveau. J'ai fini par l'ignorer. J'ai fermé les yeux puisque c'est tout ce que
je pouvais encore faire.
Lorsque les autres sont revenus, il était toujours droit, à la même place. Ils
m'ont dit de me lever en me secouant parce que j'avais toujours les yeux fermés.
Ils m'ont emmené dans une autre pièce, différente : plus grande mais plus
fermée, sans autre lumière que celle d'une lampe qui éclairait une vieille table
sur laquelle des choses semblaient briller. J'étais intrigué. J'ai pensé que
j'étais dans une planque de faussaires, un peu comme dans les vieux films en
noir et blanc. Et puis, mes yeux se sont habitués à l'obscurité. De l'autre côté
de la vieille table, j'ai deviné l'uniforme brillant, assis.
Derrière lui, il y avait des fils mollement tendus qui s'étalaient d'un bout à
l'autre de la pièce ;
et, sur la table, des ustensiles qui ressemblaient à des scalpels de chirurgien
ou à des pinces d'horloger. J'étais maintenant face à lui. Je crois que c'est
lui qui leur a dit qu'on pouvait commencer. Je crois seulement, car depuis le
début il n'y avait que lui qui parlait, sans doute à cause de ses cinq niveaux.
Ils m'ont ouvert le crâne. Je ne sais pas comment, mais je l'ai senti, comme
j'ai senti aussi que ça se vidait petit à petit. Une vague impression de quelque
chose à l'intérieur de ma tête qui s'extirpait, sans douleur. Ils ont sorti les
mots, un par un, jusqu'à vider mon cerveau. Je les voyais passer à côté de moi
au fur et à mesure qu'ils les sortaient. Il y en avait de toutes les couleurs,
de toutes les tailles : des blancs, des roses, des longs, des gros, des moyens,
des vilains, des bleus, des gris, des petits...
« Une véritable artillerie ! » a dit l'un deux. Moi, je les regardais faire sans
mot dire. Je regardais tous ces mots, mes mots, qui passaient devant moi et
qu'ils étendaient sur les fils qui traversaient la pièce. Les uniformes les
regardaient aussi. Je me souviens, c'était assez étrange comme situation.
Certains d'entre eux, qui portaient tel ou tel de mes mots, semblaient parfois
presque empatouillés. Ils paraissaient hésitants en les tenant du bout de leurs
gants. On aurait dit qu'ils ne savaient pas dans quel sens les prendre...
Je suis resté assis ainsi à les regarder me défaire une bonne partie de quart.
Ils ont été forcés de rajouter un fil de plus dans la pièce, un peu plus bas que
les autres. Ainsi, ils pouvaient tous les voir. Ils les étendaient comme ils
leur venaient, dans le désordre ; si bien que ça faisait un peu comme une sorte
d'arc-en-ciel qui s'étalait d'un bout à l'autre de la pièce, qui s'assombrissait
à certains endroits et qui s'illuminait à d'autres. Cela ressemblait à un
arc-en-ciel irrégulier qui changeait de couleurs comme on change d'humeur! Je
dois dire que je trouvais ça presque beau tous ces mots accolés les uns aux
autres, en cordée, sans logique,
sans queue ni tête. Cela avait un petit quelque chose de poétique. Je ne sais
pas si c'est parce que je me vidais mais il m'arrivait de me sentir soulagé par
moments, et puis le coup d'après, c'était l'inverse, je me sentais plus lourd.
Ça variait.
Lorsqu'ils ont eu fini de tous les sortir, que les six fils furent presque tous
complets formant un rideau inédit dans le fond de la pièce, ils ont sorti plein
de lettres qui se terraient au fond de mon crâne, toutes seules. Ils les ont
mises dans un pochon, et une fois que j'ai été bien nettoyé, ils les ont étalées
sur la table. Il y avait là des débuts de mots pas terminés, des fins de mots
arrachés ou coupés et même des demi mots entiers ou en morceaux que je ne
m'étais jamais avoués. Il y avait également des tirets, des points, des
virgules, des apostrophes... En regardant le tas sur la table, ils ont dit que
ce n'étaient que des miettes, qu'ils n'y trouveraient rien et qu'il fallait me
les remettre.
Alors, l'un d'entre eux est arrivé avec une balayette et une petite pelle que
mon père appelait ramasse-bourrier. Il a nettoyé la table de bord à bord en
remplissant la petite pelle puis il m'a remis tout ça dans le crâne, d'un seul
coup, sans se soucier de tout ce qu'elle pouvait contenir qui ne m'appartenait
pas. Si ça se trouve, ils m'ont même mis des restes de miettes d'une précédente
intervention parce que je me suis senti tout chamboulé juste après. Une
sensation de saleté que je n'avais jamais ressentie jusqu'alors. Ma gorge était
sèche, j'avais chaud. J'ai voulu leur demander un verre d'eau pour faire passer
tout ça, mais je n'ai pas réussi à retrouver mes mots. C'est là que j'ai
commencé à avoir peur, que tout s'est mis à vaciller, à tourner : la chaise sur
laquelle j'étais assis et les fils suspendus. Je crois que c'est à cet
instant-là que je me suis évanoui.
Enfin, je crois seulement, vu que tout est resté noir et que je ne pouvais plus
sortir un mot. Mon père le disait souvent, « C'est quand on ne trouve plus ses
mots que c'est le pire. Il ne faut jamais se trouver au dépourvu et pour cela,
il faut connaître le plus de mots possible. Ainsi, quand il y en a un qui ne
sort pas ou qui reste collé sur le bout de la langue, on en a toujours un de
remplacement, un qu'on peut dénicher vite fait. Et même s'il ne colle pas
vraiment, on peut toujours s'arranger pour le tourner à sa façon, c'est-à-dire
de façon à lui donner la signification que l'on veut. Plus on a de mots, mieux
c'est ! ». Et puis il ajoutait parfois d'un ton plus grave « un mot, ça peut te
sauver la vie comme ça peut te l'ôter. ». J'ai la certitude maintenant que ce
qu'il disait est vrai.
C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il a ouvert la motbrairie. Il les avait
tous sous la main. Certains disaient que c'était un vrai collectionneur, que ça
en était presque maladif chez lui. Moi, je ne crois pas. Je crois qu'il adorait
les mots plus que tout et que son plaisir était de les partager. S'il n'avait
pas fallu gagner quelques billets pour vivre, je pense même qu'il les aurait
distribués gratuitement. Mais nous aussi il fallait bien qu'on vive, alors il
les vendait.
Beaucoup de gens venaient à la motbrairie. Certains étaient très pressés, ils
avaient besoin d'un mot rare, ou d'un qu'ils avaient perdu et qui leur était
indispensable. Ils repartaient toujours satisfaits. Il arrivait même que mon
père leur laisse un mot en plus, un mot de rechange en quelque sorte, au cas où
ils perdraient le premier une nouvelle fois. Et puis, il y avait ceux qui
venaient juste comme ça, pour le plaisir. Ils regardaient sans véritablement
savoir ce qu'ils cherchaient. Ceux-là repartaient souvent avec un mot qui les
avaient frappés ou qu'ils ne connaissaient pas mais qu'ils trouvaient
formidable.
C'étaient les clients que mon père préférait. D'ailleurs, il leur vendait
toujours leur mot quelques billets de moins que la normale. Ils étaient très
contents et revenaient régulièrement après, même parfois uniquement pour parler
avec mon père, juste parler, de mots et d'autres. Une fois qu'ils étaient
partis, il se tournait vers moi et il me disait : « Tu vois, c'est comme ça
qu'on fait avancer le monde, avec des petits riens qui n'ont l'air de rien... »
Parfois, il lui arrivait aussi de leur donner un mot en plus, un qui était bien
enveloppé et qu'il ne faisait jamais payer parce que « ça n'a pas de prix ces
mots-là » qu'il disait.
Mon père m'avait donné son goût pour les mots. Je les avais appris tout jeune,
sans vraiment m'en rendre compte. Plus tard, je le faisais par curiosité, par
jeu aussi, pour le plaisir de les manipuler. Et, parce que rien d'autre n'était
plus beau à mes yeux, à mon vingt-troisième degré, lorsque j'ai terminé mes
études, je me suis mis à travailler avec lui à la motbrairie.
C'était naturel en fait pour nous, comme si rien ne changeait. La motbrairie,
c'était notre fierté à tous les deux.
Je me souviens d'un jour il y a à peine un ou deux douzièmes de cela où j'étais
seul à la boutique. Mon père avait dû s'absenter. Un homme aux cheveux
ébouriffés et à la barbe presque blanche est entré. Il devait avoir dans les
quarante degrés. J'ai tout de suite été frappé par ses yeux vifs, très vifs,
avec cette pointe d'ironie que je n'ai jamais vu ailleurs que dans ses yeux. Il
semblait excité et se mit à fouiller dans tous les rayons, comme un chien qui
flaire un tas d'odeurs. Puis au bout d'un demi-quart, l'excitation de l'homme
tomba et en même temps, j'ai eu l'impression qu'il tombait aussi. Il resta
désoeuvré, planté au milieu de la boutique sans rien dire. Ses yeux avaient
perdu tout leur éclat.
- Bonjour. Vous cherchez quelque chose M'sieur ? J'peux peut-être vous
renseigner ?
- Je ne sais pas, me répondit-il, je cherche un mot particulier. Je ne sais pas
encore lequel, mais il ne ressemble à aucun autre mot.
J'avais toujours espéré pouvoir montrer à la place de mon père mon aisance à
jouer avec les mots. Je n'ai pas pu résister et lui lançais :
- La motbrairie de mon père, vous savez, est très réputée pour avoir tous les
mots possibles.
- Les bons mots, les mots rares, les mal dits, les mots doubles, les mots qui
font peur ou ceux qui font rire, les mots doux ou les mots fourre-tout, les mots
usés, les mots pense-bête, les mots courants ou les mots figurés, et même les
maux de tête et leur médicavrais...
Sur ce bon mot, je rigolais en pensant que l'homme s'en était aussi amusé. Il
n'en était rien. Son visage ne se dérida pas. C'était comme si je n'avais pas
été là, comme s'il ne m'avait pas entendu.
- Je cherche un mot dénué de sens, vous comprenez ?
- Un mot qui ne veut rien dire alors ? lui répondis-je.
- Non, pas du tout ! Le mot que je cherche, on peut justement lui donner tous
les sens. Il peut tout vouloir dire. Chacun peut le prendre, se l'approprier, le
retourner, l'observer ou le jeter. Chacun lui donne son sens propre et qui ne
sera pas le même que le sens qu'un autre lui donnera. Vous comprenez?
- Non, vraiment, je ne comprends pas ce que vous me dîtes. Des mots qui n'ont
pas de sens, ça n'existe pas. Ce ne serait plus des mots !
- Je m'aperçus que mon incompréhension l'irritait. Je le voyais bien à sa façon
de se triturer la barbe et dans ses yeux. Je les voyais picoter.
- Mais enfin ! reprit-il la barbe toute hérissée, Réfléchissez ! Les mots ils
ont été mis en cage, ordonnés, codifiés par ceux-là même qui décident, ceux qui
ont des niveaux. Les mots vont tous dans le même sens ! Pire, ils tournent dans
le même sens, comme les aiguilles d'une montre, exactement pareil ! C'est ça, le
sens courant, le sens des aiguilles des mots... Tout ça parce qu'un jour ils ont
décidé que les aiguilles tournaient dans ce sens là et pas dans l'autre. Mais
moi, je refuse ! Les mots peuvent tourner dans le sens qu'on veut, ou se
détourner même... ils peuvent aussi se tromper de sens, tourner à contre sens!
Le non-sens quoi ! Vous voyez, c'est un mot comme ça que je cherche.
Moi, des mots comme ça, je n'en connaissais pas. Je ne comprenais pas ce qu'il
voulait dire en me parlant des aiguilles et du sens dans lesquelles elles
tournent ou pas. Heureusement, mon père est entré subitement. Il était resté à
l'écart dans l'arrière boutique, à écouter. Il pénétra alors dans le magasin et
se dirigea droit, sans un mot, vers la vieille bibliothèque, dans le coin le
plus reculé et le plus en désordre de la motbrairie. Je ne connaissais pas trop
ce coin-là. Mon père n'aimait pas m'y voir fouiner. Il ouvrit un petit tiroir
fermé à clé. Lui seul avait la clé et je ne l'avais jamais vu s'en servir
auparavant. Il en sortit une boîte, comme une boîte à lettres, une sorte d'écrin
tout cabossé qui me fit penser à ces vieilleries qu'on retrouve parfois aux fins
fonds d'un grenier. Il se tourna vers le client et il lui dit:
- Les mots que vous cherchez sont dans cette boîte. Regardez-y, mais prenez
garde ! Ce sont des mots dont il n'est pas facile une fois qu'on les a lus, de
se défaire. Ils s'installent dans votre tête pour de bon et ne vous lâchent
plus. On dit que ce sont des mots libres, sans catégorie, sans fonction. Des
mots qui vous chamboulent la tête en passant par les pieds. Des mots sans
illusion en somme.
L'homme regarda mon père avec insistance. Ses yeux ne picotaient plus de la même
manière. Ils n'exprimaient non plus de l'énervement mais d'une sorte de joie
intérieure et impatiente. Mon père et lui semblaient se comprendre et moi, je
n'y pigeais pas grand chose, je l'avoue ! Puis l'homme ouvrit la boîte que mon
père lui tendait. Il l'ouvrit très doucement et il fouilla tout aussi lentement
parmi les mots, en s'arrêtant par à-coups. Il lisait très vite. Mais rien sur
son visage, pas une expression ne laissait voir ce que son cerveau ingurgitait.
Brusquement, sa main s'arrêta pour de bon. Sa bouche sembla s'ouvrir comme pour
lire à haute voix le mot qu'il tenait.
- Chut ! s'écria mon père. Ne le dîtes pas ! Emportez-le, c'est tout. Ne
l'ébruitez pas, surtout gardez-le secrètement ! Je vous le donne. Ces mots-là,
de toute façon, ne sont pas à vendre. Avant que vous ne le trouviez, ce mot
n'avait aucun sens, aucune valeur. Désormais, il vous appartient.
L'homme balbutia quelques mots de remerciements que sa barbe semblait freiner,
comme pour ne pas les dévoiler. Il avait l'air pataud. Ses yeux ne picotaient
plus. Non ils étaient tout mouillés plutôt. Il hésita, avec l'air de ne pas
savoir où aller, rester ou bien déguerpir ? Du bout des lèvres je crois l'avoir
encore entendu remercier, puis finalement serein, il sortit de la motbrairie.
Mon père resta immobile pendant un long quart, l'air absorbé, soucieux même...
Je pouvais tout lire dans ses yeux quand il était comme ça, absent.
- Bizarre ce client, tu ne trouves pas, papa ?
Mon père sursauta.
- Quoi ?... Non... Non, non ! Pas bizarre. Seulement différent. Voilà,
différent, c'est tout ! Oublie-le, ça n'a pas d'importance.
Justement, cet homme là, je ne l'ai jamais oublié, même que ça m'est resté dans
la mémoire jusqu'à m'obséder. Je voulais savoir. Un jour que mon père était
malade (je crois qu'il souffrait de maux de tête, cela lui arrivait de plus en
plus souvent ces derniers quarts), je lui ai dérobé la clé sans qu'il le sache
et j'ai ouvert la vieille boîte cachée dans le tiroir.
A présent, je sais de quel mot ils parlaient tous les deux.
- Monsieur Moreau !
L'eau me coulait sur le visage, ou la sueur, je ne sais plus. Je sentais que ça
me ruisselait jusque dans le cou. J'avais la sensation de baigner dans une
humidité soudaine, froide et agressive. Un peu comme lorsque l'on se réveille
trempé le matin après une longue nuit de fièvre. Mes paupières étaient fermées
mais je devinais parfaitement l'uniforme aux cinq niveaux devant moi. En fait,
je n'avais même pas besoin d'ouvrir les yeux pour voir ce qui m'entourait. Tous
mes sens en étaient imprégnés. De la moisissure, voilà ce que je ressentais
partout autour de moi, de la moisissure ! Cette sorte de moiteur ambiante me
faisait suffoquer.
Ça me rentrait en dedans par les narines, les oreilles et jusque par mes pores.
Je le sentais sans avoir à ouvrir les yeux, lui, l'uniforme. Je le sentais comme
si son souffle venait se mêler à la moisissure. Il était là penché au-dessus de
moi et il me parlait. Seulement je n'entendais rien. C'est au moment où il a
tapé si fort son poing sur la table que je me suis mis à réentendre. J'ai ouvert
les yeux.
Sa bouche vociférait tout un tas de questions et la mienne restait bée. J'ai
bien cru que j'allais m'évanouir encore, mais je n'en avais même plus la force.
Même refermer mes yeux, Je ne pouvais pas. A la moisissure déjà présente
s'ajouta alors le mépris que sa bouche crachait à mes yeux sans doute inertes.
« La différence engendre le mépris », m'avait dit mon père peu après la visite
de ce client étrange. « Ne cherche jamais à montrer ou à affirmer à tout prix ta
différence ! Fais juste en sorte qu'elle ne se voit pas trop, c'est tout. » Pour
la première fois, en regardant la bouche de
l'uniforme et en repensant à ce que mon père m'avait dit, je me sentis
différent, réellement différent. Pour la première fois également, je me suis
sentis coupable. J'ai alors compris que j'étais assis ici, sur cette chaise, le
crâne ouvert parce que j'étais coupable. Mais j'étais incapable d'en percevoir
le motif, pas même le moindre début de réponse.
Y avait-il dans ma tête des mots interdits ? Avaient-ils trouvé les mots issus
de la vieille boîte ? Peut-être qu'après tout je les avais gardés, malgré moi.
Moi qui pensais les avoir oubliés. A vrai dire, je ne les avais pas vraiment
compris ces mots-là. Je les ai juste parcourus, sans savoir quoi en faire ni ce
qu'ils signifiaient. Peut-être simplement ne les avais-je pas tournés dans le
bons sens ?
Face à mon silence, l'uniforme, sa bouche et ses cinq niveaux se dirigèrent vers
le fond de la pièce, là où mes mots séchaient. Ils avaient dû y toucher depuis
parce qu'en les voyant, je n'ai plus du tout eu la même sensation qu'avant. Cela
n'avait plus rien d'un arc-en-ciel, plus rien d'attrayant. Ils étaient classés
par couleur et chaque fil avait sa couleur, si bien qu'il y avait encore plus de
fils qu'avant. Avec ses gants, il les arracha tous un à un et il les jeta devant
moi sur la table, pêle-mêle. Je les voyais, en tas, froissés, salis, déchirés
même.
Je n'ai jamais pu répondre à ses questions. Seulement maintenant qu'ils m'ont
tout remis dans le crâne, je me sens lourd, très lourd. Comme si tout était en
désordre, sans dessus dessous dans mon cerveau. Un brouhaha de mots, de voix, de
sons et d'odeurs qui se cognent avec la poussière et les miettes qui ne sont pas
les miennes. Et tout ça chahute dans mon cerveau avec un tel boucan que j'en ai
la migraine.
Après m'avoir recousu le crâne, ils m'ont laissé tranquille. Puis, ils m'ont
traîné dans une autre pièce, une pièce encore plus vide, fermée, sans rien. Une
pièce sans lumière, sans ombre non plus, aussi sombre qu'un cagibi ou qu'une
arrière-boutique. Seulement, celle-là n'avait pas de livre, pas de fenêtre et
pas de mur ; je veux dire pas de ces murs qu'on peut habiller de tas de choses
pour qu'ils ne ressemblent plus à des murs. Là où je me trouve, les murs sont
nus comme un placard vide, un réduit sans rien. Des murs bruts, à l'état
cervical. Des murs comme à l'intérieur d'un caisson, d'un cerveau avec un oeil
qui me regarde tout le temps mais dans lequel on ne voit rien. Un oeil vide quoi
!
Parfois, depuis que je suis là, je me dis que c'est un cauchemar, que je suis
dans mon propre cerveau, sans aucune issue possible. Je me trouve enfermé avec
des mots pleins partout, des mots humides, visqueux, dégoulinants et sales qui
suintent sur les murs : des mots comme on pisse, comme on vomit quand il y en a
trop ou qu'on a trop bu.
Alors dans ce cauchemar, je me mets à vomir tous ces mots sans pouvoir
m'arrêter. Ce n'est que lorsque je caresse mon crâne avec mes mains et que je
sens sur le bout de mes doigts la cicatrice qui me fait comme une couronne que
je réalise où je suis.
Assis sur ma couchette, entre quatre murs, je me tiens la tête entre les mains.
Mes yeux se sont habitués à l'obscurité. Je regarde bêtement mes pieds. Mes
chaussures baillent, informes, avachies. Elles semblent de grosses sacoches
ridicules qui finissent le bout de mes pieds. Je me dis que ça ira mieux bientôt
quand mes mots auront repris leur place, quand je les aurais rangés, ordonnés.
Je me dis aussi que je vais bien finir par y voir plus clair. Et puis surtout,
papa m'attend à la motbrairie. Mes lacets traînent lamentablement sur le sol
mouillé. Le béton est dur et froid. Ça empeste pire que dans une pissotière. Je
me baisse pour les rattacher. Le haut de mon crâne se détache et je le vois
bêtement tomber sur le sol. Mes mots en vrac m'échappent et s'éparpillent par
terre. Et là, à cet instant précis, devant ce tas que mes yeux vides contemplent
maladroitement, je comprends. Je comprends qu'ils m'ont ouvert le crâne, qu'ils
ont vidé mon cerveau de tout mon être, de tous mes maux et je sais que je
n'aurais pas la force de les ramasser.
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