La marche de Brahim
Véronique Audelon
Des jours et des jours qu'il marche, Brahim !
Dans un brouillard flou, il voit encore la maison, la rue ensoleillée, le
marchand ambulant qui passe en criant, le bruit des petites clochettes
accrochées à sa carriole, les enfants qui courent derrière...
Il est si petit, Brahim !
Et il marche, il marche... pour seul horizon la jupe de Maman, bleu sale après
tous ces jours, qui se balance lentement... il marche parce qu'elle marche...
sans se plaindre... porté par la douce voix : "Encore quelques pas, et tu
pourras te reposer... la frontière, le camp, un lit pour toi, un repas chaud...
encore quelques pas, Brahim, sois courageux, on arrive, la frontière est là,
tout près...".
Et il continue, Brahim, bercé par la voix de Maman... et il marche, jour après
jour... Il ne sent plus ses pieds, il ne sent plus ses jambes, il ne sent plus
son corps... il ne voit presque plus la maison... la rue est désertée, plus
d'enfants, plus de cris, plus de marchand...
- La frontière ! La frontière !, crie quelqu'un dans la colonne.
Le militaire, d'un regard dédaigneux, leur fait signe de s'éloigner... rien ne
peut l'attendrir... ni la vue des enfants qui pleurent, épuisés, ni le regard
suppliant des femmes, ni l'argent que les hommes sortent de leur portefeuille.
Il faut repartir, chercher une autre frontière, trouver un garde plus sensible,
ou plus cupide... et marcher, marcher encore...
Quelques heures de repos à même le sol... le corps meurtri, les pieds en sang,
et la douleur lancinante qui jamais ne s'arrête... Maman donne un petit biscuit
sec à Brahim... il le mâchouille lentement, enroulé dans une vieille couverture
à l'odeur de moisi... il ferme les yeux... et le marchand ambulant revient...
c'est bien lui, sa carriole colorée, sa voix criarde, son sourire jovial... et
toutes ces pâtisseries dégoulinantes d'huile... et ces morceaux de pastèque...
le jus sirupeux qui coule dans la gorge... si frais... si doux... si bon...
Brahim sort de ses songes sucrés, secoué doucement par Maman. Il faut reprendre
la route, déjà... Maman refait délicatement les pansements de ses pieds... les
bandes sont collées, et Brahim pleure doucement... il ne veut pas repartir.
Maman le rassure en caressant ses cheveux sales... Papa a trouvé quelqu'un qui
accepte de les prendre dans sa camionnette jusqu'à un poste frontière...
aujourd'hui, on n'aura pas besoin de marcher !
Brahim se blottit contre sa mère... des gens entassés, des enfants, des bébés
affamés qui pleurent accrochés à un sein sans lait, des hommes, des femmes, des
vieux... le même regard partout, la même saleté, la même peur, le même
désespoir... à pied, en voiture, en charrette... des fantômes... une colonne de
fantômes jetés sur les chemins de l'exil...
Encore un refus... encore une nuit... et la route encore demain... une fuite
sans fin...
Brahim ne parle plus, ne se souvient plus... tout s'efface... Accroché à la robe
sans couleur de Maman, il réunit les dernières forces de son petit corps torturé
pour faire un pas, puis un autre... puis un autre... Brahim s'écroule... Papa,
épuisé par les paquets qu'il portent depuis des jours et des jours, les siens...
ceux de Maman qui ne pouvait plus... attache Brahim sur son dos. Maman passe la
main sur son front... Brahim gémît faiblement, et s'endort bercé par le
balancement irrégulier de la démarche hésitante de Papa.
Le militaire regarde la colonne qui s'avance vers lui... pitoyable... il les
laisse passer...
Papa dépose délicatement Brahim sur le matelas : "On y est mon garçon, tout va
bien aller maintenant, tu verras ! Tu vas pouvoir te reposer, reprendre des
forces...". L'enfant ouvre lentement les yeux... regarde Papa qui sourit... sent
la chaleur de la main de Maman sur la sienne. Il s'endort !
L'aube pointe à l'horizon... Premier jour d'un nouvelle vie... Brahim est mort
dans la nuit.
©
2006
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