La
maison avait des corniches en or
René Goyette
Le téléphone
bondit et retomba à l'envers. C'était Pascale ; elle me demanda si je voulais
aller à une fête. J'acceptai et griffonnai l'adresse sur la table.
Les
gens qui faisaient le party devaient être riches, car le 13, rue de l'Intrigue
avait des corniches en or. Une peinture argent ornait les murs encadrant les
portes en marbre. J'arrachai la chaîne de la sonnette, le battant gris à
veinures roses s'ouvrit. Une chaleur parfumée m'envahit, cette maison avait
bonne haleine. Spacieux, l'intérieur était de style anglais, avec des
boiseries françaises, une décoration espagnole, et du jaune.
Une
foule diaprée formait de petites îles de fêteurs joyeux. En ôtant mes
couvre chaussures, je tombai à pleine face dans le buffet de chips et fruits de
mer. Je secouai les escargots de mon veston, les crevettes de mes jeans. L'humus
qui me couvrait le visage contenait un peu trop d'ail.
Un
nain, entouré d'un groupe qui l'admirait, me cria à tue-tête. J'approchai et,
rendue près du petit homme, il me lança le contenu pétillant de son verre à
la face. Tout le monde s'esclaffa, même moi qui, après un moment de surprise,
ne pus résister à ces rires sympathiques. En fouillant dans ma poche pour une
cigarette, je trouvai un vieux morceau de pâté de foie du temps où je portais
ce veston. Vite comme l'éclair, je l'écrasai en tournant la main dans la
figure du type riquiqui. Là, ce fut l'hystérie, les gens se tenaient le
ventre. Je pleurais de rire lorsque je reçus une bonne portion d'un gros bol de
salade de fruits, le reste frappa un groupe derrière moi.
C'est
à ce moment que la guerre générale éclata. Parmi les cris et les bruits de
missiles, les olives truffées de poivron rouge croisaient les oeufs farcis de
leur jaune salé. Le buffet froid se confondait au buffet chaud dans un feu
nourri. Je me pris une cigarette dans l'autre poche.
En même
temps que je recevais une large portion de pâté au cognac, je m'aperçus que
je fumais une crevette rose du Pacifique et en plus, à l'envers. Après une
heure de combat sans relâche, le salon commença à manquer de munitions ; il ne
leur restait plus que quatre plats de petits canapés de pain rouge et vert à
la mortadelle. La salle à dîner, avec encore une pleine table de mets chinois,
préparait l'assaut final, lorsque la cuisine les prit par le flanc. Ses troupes
fraîches, armées en tourtières de gibier fumantes et de muffins aux bleuets
tout chauds, eurent vite fait de terrasser cet adversaire exténué qui ne
savait plus où donner du riz frit.
Tout
était couvert de bouffe. Pas un espace plus grand qu'une petite pizza n'était
resté intouché. Les convives ressemblaient à des échantillons de tables d'hôtes,
de brunchs ou de buffets mixtes. Miraculeusement, un endroit restait intact : le
petit bahut hérissé de bouteilles cosmopolites. Son entourage immédiat
semblait très sec car tout le monde s'y poussait en remplissant son verre.
Je
fis comme eux pendant une heure, puis je tombai dans le nouveau buffet que les
traiteurs finissaient d'installer. Je n'avais plus le contrôle de mon balayage
vertical et mon horizontal était très faible. Une moitié de ma tête reposait
dans un punch très froid. L'idée folle que la vie est étrange me passa par la
tête. De mon oreille à la surface j'entendis une musique endiablée qui fit
sauter, gesticuler chaque forme floue qui m'entourait. De l'autre oreille,
j'entendais une demi tranche de citron qui macérait.
On
essaya de m'enfoncer plus creux pour pouvoir servir mais, le plat n'étant pas
assez profond, on dut m'en extraire. N'ayant plus les commandes de ma suspension
générale, on m'accrocha avec les manteaux dans l'entrée. Je restai là, un
certain temps, à écouter un grand trench gris courtiser une cape en
chinchilla. Le pardessus gris n'avait aucune chance, il était d'une grossièreté
étonnante. La mante lui fit savoir, assez clairement, qu'elle ne fréquentait
pas les habits de si basse mode. Elle le traita de sous-vêtement synthétique
lavé à l'eau froide.
Le
nain apparut soudain, il mit ses couvre chaussures et, avec grand naturel, il
m'enfila sur ses épaules. Deux coupe-vents, scandalisés, se regardèrent,
ahuris. Mes jambes, traînant à l'arrière, imitaient très bien la queue d'un
toxédo. Je me dis qu'aussitôt que je n'aurais plus le goût de vomir, je
ferais noter au lilliputien que je n'étais pas son manteau.
2
Je m'éveillai
le lendemain encore accrochée dans une garde-robe. Mais les manteaux de ce
placard étaient mieux élevés. Ils discutaient de l'implication de la
relativité dans l'émancipation du féminin nucléaire. Je me dégageai du
crochet ; ce fut facile car il était bas. Par intermittence, ma tête devenait
grosse comme une citrouille puis redevenait normale. Je défonçai la porte qui
n'avait pas de poignée à l'intérieur. Les chaises, tables, tablettes, rampes,
poignées, armoires, qui peuplaient l'endroit, étaient basses.
Je
sortis de la maison car il n'y avait personne, même pas un tout petit bout de
personne. Je marchai un moment, j'atteignis la rue des cafés. Un homme en haut
d'une échelle tomba. Une affiche le suivit : «LE VIEUX MATELOT». Je franchis
les petites barrières blanches. Le monsieur avait une belle bosse, mais rien de
cassé. Je l'aidai à se lever, cependant je dus le transporter à l'intérieur
sur mes épaules.
Le
café tenait du bar de sous-sol de mon oncle Fernand. Une roue en bois, suggérant
la barre d'un navire, pendait dangereusement au-dessus des tables centrales.
L'individu me servit un café en disant : «Vous savez, jeune fille, il m'en est
arrivé des choses sur les dix mers...». Je l'interrompis en lui disant qu'on
en avait assez des gens vieillis par mille vents et marées qui avaient, toute
leur vie, trempé dans un vaisseau, comme un savon dans un savonnier contenant
un peu d'eau.
J'expédiai
mon café et partis. Le vieux me suivit en criant comme une hyène. Il sortit
sur la pelouse et, avec son dentier qui dansait, il cassa son affiche sur la
petite clôture en bois blanc pointu. A mon dernier regard en arrière, il était
en train de tuer un flamant rose en plastique.
*
* *
La rue des cafés descend jusqu'au port. Je me demande toujours si elle va
prendre un bateau. Près du havre, il y a plein de cafés de vieux serpents de
mer. Je les évite tous et entre dans un petit café jazz qui semble assez
paisible pour qu'on puisse écrire sur le napperon.
Je
m'assois, demande un café et un napperon. Le serveur ou la serveuse revient.
Elle ou il me donne le café, me tend une tablette de vélin teinté, avec une
plume fontaine de nacre verte.
«Les
napperons, on les réutilise.»
Je ne
dis rien et, en sirotant le café, j'écrivis quelques lignes. L'employée ou
l'employé revint. Elle ou il me dit : «Vous êtes écrivaine?»
«Quand
j'écris, oui.»
«Vous
écrivez de la musique?»
«Non,
des paroles.»
«Bien.
Je regrette madame, ici on n'écrit que de la musique.»
Il ou
elle s'approcha de moi et saisit la tablette et la plume. Je tenais si bien la
liasse de papier que la serveuse ou le serveur me tira de ma place. Un court
moment plus tard, nous baignions dans les crudités, viandes froides et fruits
de mer du buffet froid jazz. Le cuisinier jaillit de sa cuisine et, avec le
boulanger qui passait, le gérant et sa femme, me jeta dehors, toute dégouttante.
Je
n'avais pas payé mon café, j'avais des côtes levées à l'ail dans ma poche
gauche et de la fondue parmesan dans l'autre. À un certain moment, je trouvai
une vieille crevette parmi les côtes levées.
3
Sur le trottoir, je pensai à un film en trois dimensions que j'avais vu. On
devait porter un casque avec des lunettes incorporées, et le son. Les
personnages venaient dans la salle, ils cognaient nos casques avec des bouts de
décors. Je fus frappée par l'héroïne avec un régime de bananes. Des gens se
savant d'un monstre sautaient de l'écran et sortaient par en arrière. On me
vola même mon casque. Dès lors, je n'étais plus bousculée que par des formes
floues, aux lignes doublées et incompréhensibles. N'entendant plus le son
qu'en sourdine, je sortis.
Dehors,
quelqu'un m'offrit une crème glacée molle, mais ce n'était qu'un hologramme.
Je trébuchai sur un ivrogne. En fait, ce n'était pas un soûlard, c'était
moi. Je venais de me faire jeter dehors d'un café. Je me relevai, faisant comme
si de rien n'était, et je marchai en mangeant quelques olives trouvées dans la
poche gauche du haut de mon manteau. Je me demandai soudain qu'est-ce que je
faisais dans la vie. Sans emploi, sans nom ni provenance. Comme le personnage
qu'un auteur paresseux n'aurait pas eu le goût de décrire. Qu'étais-je ? Où
allais-je ?
Une
femme apparut au coin. Elle venait droit vers moi. Elle me demanda où était le
film tridimensionnel. Je le lui indiquai et elle passa à travers moi en
courant. Je me remis à marcher en me demandant si la vie était faite d'un
court passé et d'un peu d'avenir. Le passé était-il fait par l'avenir? Je
pensai que le passé n'était rien d'autre que le rebut de l'avenir.
Je
reconnus une fente dans le pavé, j'étais devant chez-moi. Je décidai
d'entrer, mais je n'avais plus mes clefs. Je grimpai sur le balcon, par le
lierre à racines crampons ; j'ouvris mes fenêtres. Il y avait quelqu'un dans
mon lit. C'était moi, harassée, morte de fatigue.
4
Je roupillais depuis une bonne heure lorsque j'entendis un bruit. Quelqu'un
marchait sur le balcon. J'entrouvris un oeil et surveillai l'intrus.
Heureusement c'était moi qui venais dormir ; je me rendormis.
Le
lendemain je n'étais plus dans le lit , j'étais seule. Je me demandai si je
souffrais d'un dédoublement, ou si c'était l'autre. La porte émit un
frappement. C'était le voisin d'en haut, un Irlandais. «Madame, ça peut vous
paraître étrange, mais j'ai ma «Renault» qui est coincée sur votre palier.
Pourriez-vous nous aider?»
J'enfilai
des vêtements et j'allai les aider. C'était vrai, l'homme du dessus tenait le
volant et tous les locataires forçaient pour décoincer l'auto.
Quand
je les joignis, la femme d'en bas me dit que ce n'était pas une bonne voiture
dans les tournants. Je dis que oui en forçant. En descendant, j'appris que le véhicule
avait été fabriqué de pièces détachées, données en prime, une à une dans
des boîtes d'huîtres fumées.
«Je
ne croyais jamais l'avoir au complet. C'est pourquoi je l'ai faite chez moi,»
criait le voisin d'en haut en riant.
Quand
l'auto fut en bas, monsieur Le Rat (son vrai nom était Rathier mais il
s'appelait lui-même ainsi) nous serra tous la main. Puis il se mit en quête
d'un espace de stationnement. Le voisin d'à côté à droite nous invita à
prendre un café, mais la madame d'en bas nous amena voir l'appartement de
monsieur Le Rat. Elle y faisait l'entretien de l'électricité, de la plomberie
et y faisait un peu de mécanique. Elle disait vouloir partager avec nous une
vision incroyablement étonnante.
Une
cavité un peu plus grande qu'une «compacte» béait dans le mur de monsieur
Rathier. En entrant éclatèrent des: «Wow!», «Incroyable!», «Inouï!», «Inimaginable!».
Tout était constitué de parties de boîtes d'huîtres fumées. Pareilles aux
boîtes de sardines, elles possédaient toutes une clef. En fait, elles avaient
toutes la même clef, mais chacune avait la sienne. Les rideaux se composaient
de couvercles assemblés par des fils de fer. Les portes réunissaient des
milliers de clefs soudées côte à côte. Naturellement, les fonds formaient
les meubles, servaient de cendriers et de vaisselle. Une épaisse odeur de
perles brûlées stationnait fortement dans le logis. Le groupe descendit vers
le café du voisin d'à côté à droite. J'avouai que je préférais retourner
chez moi déjeuner et on me salua.
J'entrai
et me pris un yogourt dans le frigo. En mangeant je frappai un morceau dur, il
s'agissait d'un fragment de motocyclette. L'idée folle que la vie est étrange
me repassa par la tête. Le téléphone bondit et retomba à l'envers. C'était
Pascale; elle me demanda si je vo
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