Corinne Jeanson
Campagne de Chine : c'est la
dernière des cartes postales que mon père m'a envoyée cette année. Je ne sais
pas de quelle région de montagne il s’agit. Regardez, le gros rocher semble
tombé du ciel depuis la veille, vous ne trouvez pas ? Voulez-vous boire un café
? Asseyez-vous, je vous le sers bien chaud. Mon métier ? Je suis calligraphe. Je
recopie avec des plumes à bec d'anciens textes sacrés ou désuets. Je m'applique
devant mon bureau tout le matin et tout l'après-midi, c'est un rituel
indispensable. Je reste là des heures jusqu'à la tombée de la nuit. Lorsque la
nuit tombe, je ne sais plus recopier. Je ne sais pas écrire non plus. Je me
couche tôt sous les draps blancs de mon lit étroit. Mon père n'est pas venu ici
depuis des mois. Il voyage. Pour ses affaires, dit-il. Je reçois ses cartes
postales que je colle sur le mur de la cuisine au-dessus de la machine à café.
Je bois beaucoup de cafés, je regarde souvent ses cartes. C'est un bout du monde
qui arrive jusqu'ici.
Mon éditeur parfois me rend visite pour connaître l'avancée de mes travaux. Ce
sont des visites courtes. Je crois que je l'ennuie. Souvent j'ennuie les gens.
Je parle peu. Avec vous, je parle beaucoup, c’est inhabituel.
Mon père, lui, est capable d'amuser des inconnus tout au long d'une soirée. Ma
mère était comme moi, dit-il, distraite et effacée, mais je n'ai pas connu ma
mère. Longtemps mon père a gardé dans son portefeuille une photo de moi, prise à
l'école maternelle avec mes dessins d'enfant accrochés au mur derrière mon
bureau d'écolière. En ce temps-là j'avais les cheveux longs. Cela n'a pas duré.
Mon père ne supportait pas mes cris chaque fois qu'il tentait de me coiffer. Je
n'avais pas d'autres moyens pour communiquer avec lui que pousser des petits
cris, enfin seulement quand il me coiffait.
Le matin, je bois mon café debout devant la machine à café, je regarde les
cartes postales des pays que mon père traverse, voilà mes seuls lieux
imaginaires. Mon père a rapporté de tous ses voyages des objets encombrants,
poussiéreux qui me donnent tant de travail, des meubles en bois précieux, des
peaux de tigre, des boîtes en corne d'éléphant. Parfois j'en dépose dans la
benne à ordure non loin de ma rue. Ma tante, qui est une vieille dame, me traite
de folle, jeter des objets aussi rares ! Pour moi, ce ne sont que des objets
poussiéreux et ennuyeux, comme ma vie. Heureusement, mon père m'envoie des
cartes postales.
Vos yeux sont tristes mais doux. J’aime bien vos yeux. Non, je vous assure dans
mes copies calligraphiques, je me livre bien plus que je ne l'oserais avec un
livre que j'écrirais. Surtout je n'ai rien à écrire d'important sur ma vie, elle
manque de fantaisie, aucun fantasme non plus ne m'habite. Ah si, le jus de
grenade. Parce que j’utilise la grenade, mon fruit préféré, pour mes encres.
Vous savez dans la grenade ce qu’on mange ce sont les graines, pas la chair. Et
avec la peau on fait de l’encre. Mais surtout, chut, écoutez, c’est lui le fruit
défendu. Parce que, réfléchissez, si c’est la graine qu’on mange, ce fruit ne
peut pas se reproduire, voyez-vous. Oui, je sais, c’est embrouillé dans ma tête.
C’est pour ça que je préfère recopier les textes d’auteurs anciens, oubliés, la
critique me laisse en paix avec mes complications. Mais laissons ça. Je vous ai
tout dit de ma vie. Pourquoi prenez-vous ma main ? Oui, la nuit tombe, je veux
bien que vous restiez ce soir chez moi. De toute façon je ne pourrais plus
travailler, il fait nuit. Ne craignez-vous pas de vous ennuyer avec moi ?
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