Claude Romashov
La pile de linge à repasser s’est entassée sur la table. Estelle glisse un œil
ennuyé aux chemisiers, jupes, jupons et se saisit de la boite d’amidon. Devant
l’ampleur de la tâche, elle pousse un soupir de découragement. Au dehors, tout
est calme, c’est un tendre dimanche printanier et il est encore trop tôt pour
que les marchands enlèvent les bâches qui recouvrent leurs étalages. Un rai de
lumière inonde la pièce et caresse les couleurs chatoyantes des étoffes. Avec
vivacité, la jeune fille enfile sur la « jeannette » la manche d’un chemisier.
C’est pour soulager sa mère si fatiguée qu’Estelle a proposé de terminer le
travail rapporté à la maison ! Le fer posé sur le couvercle du vieux poêle en
fonte rougit. Elle se brûle les doigts, secoue sa main endolorie. Elle n’aime
pas le repassage, elle n’aime pas le travail manuel en général même si elle est
habile aux dires de son entourage.
Un caraco noir dépasse de la pile. Un vêtement que porte sûrement une fille de
son âge, d’un milieu plus aisé que le sien. Ce monde qui fait rêver les jeunes
filles moins gâtées par la vie. Elle le prend, approche sa joue de la texture
veloutée du tissu. Il est à sa taille. La tentation est trop grande. Estelle
enfile le vêtement sur sa chemise de linon, jette un coup d’œil au miroir et
recule éblouie. Le noir illumine la peau de nacre rosée, met en valeur la taille
bien prise dans une jupe de drap. Elle esquisse un pas de danse et en se
retournant, se heurte à sa mère debout dans l’encadrement de la porte.
- « Oh maman, pardonnez moi, je voulais repasser le linge pour vous faire
plaisir. Ce caraco, je l’ai juste essayé, d’ailleurs vous voyez, je le retire
tout de suite. »
La mère qui adore sa petite, si jolie et si vivante retient un sourire, Estelle
est une enfant gentille juste un peu trop exubérante. Il lui faut un peu de
discipline pour apprendre un métier qui lui assurera une vie décente mais elle
ne se débrouille pas si mal à seize ans. Elle n’a pas son pareil pour repriser
les accrocs des corsets et repasser la tuyauterie compliquée des coiffes de
dentelle. Elle fera sûrement une bonne blanchisseuse. Ce qu’elle ignore c’est
qu’Estelle envisage l’avenir d’une toute autre façon, loin des bacs de lessive
et de la chaleur humide et malsaine des buanderies tout comme sa sœur Jeanne,
dont la mère ne prononce jamais le nom. Cette dure vie de labeur n’est pas faite
pour elle, son avenir est ailleurs, elle en a la conviction.
Mais aujourd’hui, ses pensées volent surtout vers la bande de jeunes gens qui se
proclament artistes, fêtards et non-conformistes qui l’ont aidée un jour à
porter les lourdes panières de linge à livrer. Si elle repasse avec autant
d’ardeur les chemises et autres fanfreluches, c’est pour aider sa mère soit mais
aussi pour disposer de l’après midi et du début de soirée si possible…
Elle est libre. Estelle descend précipitamment la rue des Saules. Elle se
dépêche car il l’attend. La balade avec Caroline, sa meilleure amie n’est qu’un
prétexte pour endormir la méfiance de sa mère, méfiance justifiée car elle a
rendez vous avec un jeune homme aux belles manières et à la moustache
conquérante…
Il la regarde venir dans une robe en soie pastel qui lui sied à ravir. Elle est
tellement charmante cette jeune fille qui avance d’un pas allègre sous le soleil
du début d’après midi. Il en est tout attendri. Estelle hésite, elle a eu raison
de se changer et de mettre son unique robe printanière pour le séduire mais elle
se trouve bien hardie d’accepter l’invitation d’un homme qu’elle ne connaît pas
vraiment. Elle le dévisage avec une pointe d’appréhension. Aujourd’hui il
l’emmène danser dans cet établissement à la réputation sulfureuse, une
guinguette fréquentée par les grisettes et les apaches des fortifs. Un endroit
pas très convenable où les danseuses lèvent la jambe un peu trop haut, où les
messieurs proposent des choses indécentes à l’oreille.
La salle de bal bruisse des conversations, des couleurs estivales des parures.
La joyeuse bande sort sur la terrasse, l’orchestre n’a pas encore accordé ses
violons pour le quadrille. Ils s’installent sous la tonnelle devant une carafe
de vin liquoreux tiré des vignes de la Butte. Les hommes sont drôles et
entreprenants avec les dames. De jolies jeunes femmes habillées de mousseline
qui virevoltent légères et gracieuses, Estelle envie leur nonchalance étudiée,
la chevelure dénouée et la rondeur des bras nus. Le vin commence à chauffer les
esprits, les paroles s’enhardissent et les gestes se précisent. La jeune fille
sent des fourmillements dans ses jambes. Maurice bombe le torse et l’entraîne
dans une valse rapide entre les tables, elle tournoie dans ses bras, ivre de
musique et de liberté. Comme elle aimerait prolonger ces instants d’insouciance,
les suspendre dans le temps. Le souffle court, les joues rosies, elle se rassoit
sous le regard du jeune homme qui s’est rapproché d’elle, un carnet de croquis à
la main, Elle minaude, tend son verre et se prête bien volontiers à la fantaisie
de l’artiste. L’ami de Maurice, le jeune homme brun au regard fiévreux a du
talent. Il a su saisir la fragilité de son sourire, la finesse de ses traits et
les ondes de sa chevelure de miel. Elle est heureuse de lui faire plaisir et
grisée par le vin et la danse, acquiesce avec empressement quand il lui demande
si elle veut devenir son modèle attitré. C’est une révélation pour Estelle. Il
existe d’autres possibilités de gagner sa vie, le milieu artistique est
bouillonnant et si une jeune fille possède la joliesse et un esprit peu
farouche, elle n’est pas obligée de subir un travail exténuant.
Dieu que ce bal est amusant. Les rires fusent, le vin rubis dans les carafes de
cristal dessine des prismes de couleurs sur la nappe blanche, le vent chaud
balance doucement les branches des tilleuls. Parfums sucrés, ombres grises,
bleues, mouvantes. Instants fugaces du bonheur.
Le temps a étendu ses ailes. La vie a bien changé. La guinguette existe
toujours, mais l’atmosphère n’est plus la même. Estelle, rompue par une vie
d’excès, garde un souvenir ébloui des bals de sa jeunesse. Elle l’ignore mais
ces moments d’insouciance resteront gravés dans la mémoire collective car avec
le temps, la ravissante jeune fille qu’elle était deviendra éternelle…
Un siècle plus tard, une foule de visiteurs curieux patiente des heures devant
le Grand Palais pour admirer une rétrospective des œuvres des grands
impressionnistes. Estelle si juvénile, si vivante est l’un des personnages
central de la toile intitulée « le Moulin de la Galette », un des tableaux du
plus célèbre peintre de la lumière. Le jeune homme brun au regard fiévreux,
celui qui avait tellement de talent : Pierre Auguste Renoir.
©
2009
- Claude Romashov - Tous droits réservés.