La fleur de Baltimore
Danielle Labit-Trédé
Vers dix heures du soir, François Fournier coulait à pic dans le sommeil. A
trois heures du matin il se réveillait, et reprenait sa lecture où il l’avait
laissée la veille.
Invariablement, il refermait son livre d’un geste sec, et sortait des
couvertures avec un air d’accablement.
François Fournier abordait la cinquantaine avec tristesse. Si dans sa jeunesse
la vie s’était montrée douce, lui offrant tous les plaisirs qu’il avait cueillis
avec légèreté, le tournant de sa quarante-sixième année lui était apparu sombre
et injuste.
Depuis quatre ans, la solitude qui pesait sur ses épaules avait affaissé sa
silhouette. Il avait changé tout d’un coup.
La chambre exhalait la mélancolie de l’aurore. Il s’avança dans l’ébrasement et
tira l’épais rideau qui occultait la fenêtre. Dans le paysage grumeleux, il eut
l’impression que la terre, le ciel et sa vie confondaient leurs gris. Son
existence était une suite de jours tristes et sans relief.
François Fournier habitait une lourde demeure construite au siècle dernier. Il
occupait le premier étage, qui depuis qu’il vivait seul, lui semblait immense et
inutile. Le long couloir distribuait toute une enfilade de chambres dans
lesquelles il ne pénétrait jamais. En traversant le vestibule il rumina un
instant le suc amer des souvenirs, et allongea le pas pour atteindre la salle de
bain. En se brossant les dents, il cherchait des yeux son poste de radio dont la
musique l’extirperait des braises du passé. Il donna un coup d’œil circulaire
dans la pièce noyée par la lueur de l’aube et ne trouva pas son poste qu’il
promenait toujours avec lui. Il pensa qu’il avait dû l’oublier hier soir au
rez-de-chaussée, dans son cabinet de consultations.
Il s’enroula dans son peignoir et descendit l’escalier de marbre. Au moment où
il saisit le bec de la porte, il entendit un bruit mat qui le fit sursauter. Il
se retourna. Tout semblait calme. Il recula car il était certain d’avoir entendu
le choc d’un objet sur les dalles.
Dans le renfoncement du hall, sous l’escalier, un vieux fauteuil Voltaire
faisait face à un tableau et une plante verte s’anémiait à la faible lumière que
dispensait la porte d’entrée.
C’était un coin de la maison qui avait toujours été délaissé, et François
Fournier s’aperçut qu’Inès Fereira, pourtant propre et efficace, l’avait encore
négligé. Une pellicule de poussière recouvrait les bras du fauteuil. Au bord des
plinthes une énorme araignée attendait sa proie dans les fils tissés à l’angle
de l’encadrement du tableau.
François Fournier fronça les sourcils. Il n’aimait pas cette araignée du matin.
Il l’attrapa avec la ceinture de son peignoir, l’écrasa dans l’étoffe et la
laissa retomber sur le sol en soupirant. « Araignée du matin, surprise en
chemin! » se dit-il en voyant le corps recroquevillé à côté d’une grosse feuille
jaune et vernissée.
Il comprit alors que la chute de cette feuille morte était l’origine du bruit de
tout à l’heure.
L’air de la pièce lui parut soudain humide et il frissonna en resserrant autour
de sa taille l’éponge de son peignoir. Puis il voulut s’asseoir dans le fauteuil
qui fit grincer ses ressorts, et regarda avec attention le tableau oublié et
pourtant familier. Il l’avait toujours connu chez sa grand’mère où il trônait
dans le salon, au-dessus d’une cheminée qu’on n’utilisait plus.
C’était un tableau assez grand. Il représentait un clipper, gréé en goélette et
pris dans la tempête. Il battait pavillon britannique. Des vagues déchaînées
fouettaient sa coque élancée, le vent en furie gonflait ses voiles, enverguées
sur trois mâtures élevées. Sur sa proue affinée, soulevée par une lame, on
lisait en lettres jaunes: « BALTIMORE FLOWER » L’équipage groupé sur le pont
s’apprêtait à réduire la voilure. Les visages des hommes apparaissaient
empreints d’épouvante.
La scène baignait dans un climat fantastique causé par l’intensité irréelle de
la lumière d’orage. Le peintre avait nourri son pinceau de coloris sombres pour
traduire un ciel tourmenté.
La violence des couleurs déchiquetées restituaient aux vagues la force de la
houle. Les personnages fantomatiques et glacés inspiraient par des effets de
clair-obscur un mélange d’horreur et d’espoir.
François Fournier éternua et esquissa un nouveau frisson. Il allait sans doute
s’enrhumer ici, pieds nus et il se leva avec une sensation de malaise étrange.
Il avait oublié ce qu’il était venu chercher et dut faire un effort pour se
souvenir du poste à transistors. Il passa les doigts dans ses cheveux et les
sentit humides et poisseux, comme mouillés par des embruns . Il se rappela alors
sa maison des Landes et le corps de sa fille morte que l’océan cruel avait
rejeté un matin d’août sur une plage déserte. Une vive douleur lui étreignit le
cœur. Il se croyait guéri et l’odeur de varech qu’il semblait percevoir raviva
son passé. L’image de sa fille vint encore rouler dans sa mémoire et il se hâta
d’entrer dans son bureau où il trouva son poste sur le lit d’examen à côté du
stéthoscope.
Il remonta dans la salle de bain en écoutant les informations. Un avion s était
écrasé, un kamikaze s’était fait exploser dans une foule, et il se surprit à
penser qu’il n’y avait rien d’intéressant. Il changea plusieurs fois de
longueurs d’ondes puis arrêta son choix sur une station qui diffusait une
mélodie agréable. Il se rasait et la musique ressuscitait en lui les paroles
d’un air démodé. Un couplet racontait: « Elle est partie avec un grand crétin
frisé »….Machinalement il accompagnait le refrain et réalisait que c’était sa
propre vie qu’il chantait. Sa femme l’avait quitté alors que rien ne l’aurait
laissé présager. Un jour, lors d’un cocktail, elle fit la connaissance d’un
bellâtre, beau parleur à la peau bronzée et aux idées marginales. Il était
passionné de voile et un mois plus tard ils filaient tous les deux dans les îles
Grenadines .
En quelque sorte, la mer une deuxième fois lui avait ravi ce qu’il possédait de
plus précieux.
Il éteignit le poste avec un sentiment de lassitude et de découragement.
Il remâchait la rancune qu’il nourrissait contre l’océan et cette odeur iodée
qui le poursuivait attisait sa rage sourde.
Rien ne parvenait à le distraire. Après les évènements qui avaient troublé sa
vie il avait recherché dans l’alcool une complicité secourable. Il
s’étourdissait un moment, mais lorsqu’il remontait à la surface de ses pensées,
son malheur se dressait plus grand et plus douloureux encore.
Il avait tenté de guérir sa solitude brutale avec des femmes dont il attendait
un peu d’enchantement. Mais après l’amour, étendu contre un corps moite et repu,
alors qu’il n’avait ressenti qu’une faible jouissance, il se retrouvait accablé.
Il éprouvait une sorte de dégoût devant son existence et retournait dans le feu
de ses souvenirs. Il aurait souhaité un peu de passion dans la monotonie
grisâtre de sa vie, mais ni ses rares amis, ni son travail ne parvenaient à lui
procurer quelque réconfort.
François Fournier avait fini de se raser et regagna sa chambre tristement.
Lorsqu’il ouvrit la porte, une odeur de roussi toucha ses narines, mais il n’y
prêta pas attention.
Il ouvrit le placard pour choisir une chemise et s’inquiéta à la vue d’une
volute de fumée. Il lâcha le cintre et suivit l’écharpe de brume âcre qui
glissait dans le couloir.
Il toussait et arriva dans la cuisine en courant. Il se précipita pour forcer la
fenêtre mais quand il se retourna, rien ne cuisait sur le foyer des plaques. Il
ouvrit le four, pensant trouver un plat qui brûlait. Il était vide. De plus en
plus inquiet , il commença à inspecter les pièces au rez-de-chaussée, lorsqu’en
traversant le hall, il fut attiré par un reflet brillant. Il s’approcha du
tableau et distingua dans le creux d’une vague une bouteille qui flottait.
François Fournier s’avança d’un pas et plongea le bras dans la mer. L’eau froide
le saisit jusqu’au coude. Il attrapa le flacon qui avait conservé son étiquette
et l’arracha au tableau en accompagnant le mouvement de la vague. Ses mains
tremblèrent quand il enleva le bouchon.
Un message était froissé à l'intérieur, contenant des nouvelles du large.
Avec fébrilité il le déplia et lut: "HELP! FIRE ON BOARD ! HELP! SAVE US! SAVE
TEA!"
François Fournier lâcha la bouteille qui partit rouler devant l'araignée et
observa le tableau. La tempête agitait le clipper et les marins accrochés au
bastingage dardaient sur lui des regards angoissés. Une épaisse fumée
s'échappait sur le pont, enveloppant les mâts qu'on ne discernait plus dans la
noirceur de l'air.
François Fournier remonta, enfila le premier costume qui se présentait dans son
placard, redescendit les marches à toute allure, se retrouva dans son garage et
dans sa précipitation emballa le moteur de sa voiture. Ses doigts tremblaient
sur le volant. Le regard des hommes le poursuivait. L'épouvante imprimée sur les
traits des visages lui poignardait le coeur. Sa poitrine cognait à se rompre. Il
essuya de sa main son front emperlé de sueur.
Le gravier crissa sous les roues. Il fit claquer la porte juste sous le panneau:
"SILENCE HOPITAL".
Il entendit le pas feutré d'une infirmière, le souffle rauque d'un respirateur
et la plainte oppressé d'un malade. Il décrocha les deux extincteurs du grand
hall., puis il les déposa sur la banquette arrière. Son calme revenait peu à
peu. Il conduisait vite avec des gestes assurés. Il arriverait à temps et une
ébauche de sourire éclaira faiblement son visage.
L'océan l'appelait. Il allait sauver ces hommes et gagner la course du thé. Ce
serait sa revanche.
Quand François Fournier disparut dans l'eau froide, il s'aperçut en voyant les
étoiles qu'il avait changé d'hémisphère.
Inès Fereira franchit la porte d'entrée. Elle arrivait essoufflée. Son coeur
battait fort et elle jugea préférable de s'asseoir cinq minutes avant de se
mettre au travail. Elle avisa le fauteuil au bout du couloir et s'abandonna
énergiquement sur le siège.
Par un bref coup d'oeil professionnel elle constata que l'endroit était vraiment
sale. Elle ramassa le bout de papier, le lut, mais ne comprit pas le sens des
mots.
La bouteille de whisky lui fit penser que le docteur Fournier s'était remis à
boire, et elle s'apitoya un instant sur le sort de cet homme seul.
Sa respiration reprenait son rythme régulier, mais avant de rentrer la poubelle,
elle prolongea son moment de repos et regarda le tableau.
C'était une toile qui représentait un clipper, un de ces grands voiliers rapides
qui distançaient avec tant de facilité les frégates et les corvettes lancées à
leur poursuite. Ils faisaient vers 1830 le trafic d'esclaves devenu illicite, ou
la contrebande de l'opium.
Mais certains, entre la Chine et l'Angleterre, entreprenaient la course du thé
pour apporter en Europe la première récolte de l'année qui faisait prime sur le
marché. Ces courses étaient l'objet de défis homériques et de paris importants à
travers toute l'Albion. Le bateau se trouvait présenté de biais, et
curieusement, la partie la plus visible était la poupe.
Le voilier semblait fuir vers l'horizon dans l'océan tranquille.
Une lumière de clair de lune baignait l'ensemble. Par la douceur des coloris et
d'un camaïeu d'émeraude, se dégageait une atmosphère tamisée et d'apaisement.
Parmi l'équipage, Inès Fereira crut reconnaître la silhouette du docteur
Fournier.
Elle s'approcha alors tout près de la toile pour détailler la physionomie du
dessin car la ressemblance était frappante. Elle s'avança encore, mais le
personnage qui hissait la brigantine avait un sourire qui illuminait un visage
lisse et rieur.
Elle s'étonna d'avoir pu confondre cet homme avec celui qu'elle connaissait.
Inès Fereira soupira profondément.
Avant d'aller chercher son balai, elle jeta un dernier coup d'oeil sur le
tableau où la lune n'était plus qu'un grain lumineux dans un ciel sec.
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