La femme de la rue      

 

Marie Justin

      

Allongée dans une obscurité sans étoile, je reste immobile, pétrifiée par la terreur. Je m’agrippe à ce morceau de bois, qui me porte, et me sert de couche. J’ai entouré mes cheveux, avec un foulard de damier noir et blanc pour masquer mon visage de femme.

Le vent me griffe et me pèle la peau des mains et de la figure, arrachant des lambeaux de chair rouge. Il me lacère de sa langue de glace.

Dieu ce que j’aimerais fuir cet endroit de néant et de peur pour regagner un abri sûr, un endroit où je pourrais m’étendre au creux d’un matelas de chaleur.

Mais je ne peux pas.

Autour de moi il n’y a que la nuit, et elle pourrait m’avaler. Elle m’engluerait de sa bouche de suie opaque. Et puis il y a les autres, les dangereux, les carnassiers, qui rôdent autour de mon banc public. Ils sont là, à tourner autour de moi, attendant que je me dévoile pour me dévorer. Pour me prendre un morceau de moi-même.

Non je dois rester là, grelottante, de faim, de froid et de terreur.

Et les heures s’écoulent interminables.

Le jour me découvre allongée, au même endroit, gelée par la froidure. Il me découvre les yeux gonflés d’un sommeil qui n’a pas réussi à venir. Il me découvre aussi terrorisée, seule et perdue que la veille.

Je marche, je déambule, dans ce fracas, dans ce tumulte de vie auquel je n’appartiens déjà plus. Je me heurte, au fil de mes rues, aux regards, aux mouvements de dégoût, aux grimaces de mépris, qui n’ont même pas la décence de se dissimuler derrière une main.

Et je me sens sale, laide, et mauvaise.

Peut-être bien que je devrais m’asseoir, comme tous les autres. Peut-être bien que je devrais poser mes fesses de sans-abri, de SDF, de moins que rien, sur une marche de perron pour mendier. Oui peut-être que je devrais tendre un gobelet de métal vers ces mains propres et blanches de savon, pour réclamer de quoi survivre. De quoi désaffamer mon estomac qui se tord. Oui je devrais peut-être, mais je n’y arrive pas. Du moins pas encore.

Alors me voilà, ombre parmi les vivants, qui marche entre ses rues bondées de jambes qui courent, d’yeux aveugles, d’oreilles sourdes, et de bouches vomissantes sur la misère. Oui me voilà, gémissante, hagarde, les yeux trop rouges de sommeil, et les cheveux pendant de gras. Me voilà femme de rien, femme de puanteur et de vessie pleine de pisse, qui ne sait plus où se vider, où se soulager dignement.

Et les heures ressemblent à des années.

Les trottoirs s’assombrissent au fil des passages. Et les pots d’échappement continuent à vider leurs poisons sur le ventre et le ciel de la terre. Et les hommes continuent de s’étaler sous le soleil des terrasses. Et les femmes continuent de s’extirper, à regret, des boutiques de luxe, pendant que l’autre moitié du monde se meurt en silence, la bouche dans la boue. Oui le monde recommence, son incessant balai de va et de vient…de rats et de rien.

Et moi je marche, je rampe dans cet enfer.

Je trouve, en farfouillant dans le fond de ma poche, une ou deux pièces. Je gravis, péniblement, sans conviction, mais poussé par la faim, le perron d’une boutique, d’un maraîcher, pour m’acheter une pêche.

Elle est là ronde et douce comme le velours d’une jupe de femme chic. Elle repose doucement parfumée de promesse juteuse, entre ses ronds de papier qui croustille. Et je la salive déjà. Je la devine déjà, cette perle de bonheur simple. Elle va me coûter les dernières pièces qui me séparaient encore de la mendicité, mais je me la rêve trop pour y renoncer.

La vendeuse me gifle au visage avec son sourire trop méprisant, et ses yeux de fausse tristesse. Elle me l’emballe ma pêche, dans un papier de gens riches, et j’ai presque envie de rire devant tant de simagrées !

Je m’assois dans un rayon de soleil, découpant le doux papier qui crachouille délicieusement à mes oreilles. Je la caresse, comme la peau d’un amant de chambre d’hôtel. Je la palpe, je la regarde de ma langue et de mes yeux. Et puis je l’aspire…Je sens son jus qui s’écoule en doux papillotement, contre mon palais depuis longtemps sec de plaisir. Je plante mes dents de caries, et de carence, dans ce morceau de pure chaleur. Elle diminue autour de son noyau, et je voudrais qu’elle ne cesse jamais d’être grosse.

Et puis c’est la fin. Le triste retour à ce bout de trottoir que j’aurais voulu être mon devant de porte.

Et l’estomac qui se remet à couiner lamentablement, à crier plus fort, à m’engueuler de ce faux repas de délice. Je lui ai menti, je lui ai fait croire que j’allais l’assouvir, le guérir de sa tourmente de faim.

Et la nuit va revenir, avec son lot de dangers de prédateurs toujours plus avides de chair fraîche, et de seins pulpeux…Et je vais devoir regagner le bois dur de mon banc, retrouver mes hallucinations de sommeil introuvable…

Dehors le monde continu son incessant balai de tourmentes…Je suis la femme de la rue…

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