Corinne Jeanson
L'objet inerte était tombé sur
le tapis sans bruit, aux pieds du comte qui le fixait sans bouger. Le comte
Umberto d'Alessandro se tenait seul dans le salon du premier étage de son palais
romain. Sa longue silhouette se profilait dans le miroir vénitien aux reflets
argent qui surmontait la cheminée incrustée de mosaïque. Le comte était un homme
de haute taille, au visage ciselé comme ses pensées, aristocratiques par leur
hauteur de vue, démocratiques par leur générosité et leur sens du réel. Le
regard du comte savait éloigner les profiteurs et rapprocher les hommes
sincères. Les hommes jugeaient son regard franc, certes énigmatique mais empli
d'une profonde humanité. Quant aux femmes, si elles baissaient les yeux à son
passage, ce n'était que pour cacher leur trouble.
On entendait les bruits d'une fête s'élever des grandes salles d'apparat du
rez-de-chaussée. Dans son hôtel romain, le comte fêtait les fiançailles de
Chiara, sa fille unique. Il se devait de rejoindre ses invités. Pourtant Umberto
ne bougeait toujours pas. Il ne parvenait pas à toucher l'objet qui avait glissé
de ses doigts pour tomber à ses pieds sur le tapis du petit salon : un long
chapelet de perles grises qui avait appartenu à la mère de Chiara. La jeune
fille l’avait négligemment oublié dans le petit salon, et il venait d'échapper
des mains du comte. Ces quelques perles avaient si souvent tourné entre les
doigts fins de Maria, son épouse ! Le chapelet le ramenait des années plus tôt,
du temps de sa jeunesse, du temps de sa vie heureuse avec Maria. Cette période
de sa vie avait peu duré. Très tôt, le comte s’était retrouvé veuf et depuis la
mort de Maria, il élevait seul sa fille. Umberto s'attardait à ces souvenirs.
Juste avant son dernier soupir, Maria avait déposé dans la paume de leur fille
le fin chapelet. Et ce matin, juste avant la bénédiction, c'est lui, Umberto,
qui avait tenu la main de leur fille.
Dans le petit salon, solitaire, le comte releva la tête et son regard se laissa
absorber par le ciel immense, satiné d'étoiles qui pénétrait jusqu'à lui par la
porte-fenêtre ouverte. Umberto vieillissait et la mort, cette nuit-là, était
peinte sur un tableau en rouge et marron. Dans la toile accrochée au mur, un
vieil homme, assis dans un fauteuil de velours, regardait s'agiter les vivants à
ses pieds. Le vieillard du tableau aurait pu converser avec Umberto dans cette
soirée : une même médiation les rapprochait curieusement. Umberto se baissa
enfin pour ramasser sur le tapis le chapelet qu’il glissa dans la poche de sa
veste redingote.
C'est à ce moment que les portes, sous la poussée de sa fille, s'ouvrirent d'un
seul coup. Elle arrivait, tout essoufflée, en riant, suivie ou poursuivie par
son jeune fiancé, Tazio. « Père, que faites-vous ici ? Tout le monde vous
cherche. Le bal a déjà commencé. Vous ne pouvez pas me refuser la prochaine
valse. Je vous en supplie. C'est si rare de danser avec vous. Toutes les femmes
chuchotent que vous êtes un merveilleux danseur. » Elle avait raison, le comte
s'arrangeait toujours pour éviter de la prendre dans ses bras, toucher sa
chevelure, serrer sa taille. Là, le jour de ses fiançailles, il ne pouvait
refuser. «Comme si j'avais l'habitude de dire non à tes caprices ! J'accepte ton
invitation à la valse.» Il se baissa pour lui poser un court baiser sur la
tempe. Chiara, accrochée à son bras, l'entraîna dans la salle de bal, sous le
regard mi-amusé, mi-jaloux de Tazio.
Dans la salle de bal qui scintillait sous la lumière des lustres de cristal, le
père et la fille entrèrent, salués par les convives. Chiara, dans son habit de
lumière, et le comte, dans son habit noir, avançaient sous le regard de leurs
invités. Les femmes, intriguées et même, pour certaines, envieuses, suivaient du
regard le couple qui s’avançait sur la piste de danse. Elles n’avaient d’yeux
que pour le comte, qui avait gardé sa beauté féline. Les hommes, quant à eux,
s’inclinaient devant la fraîcheur de Chiara. Elle avait hérité de son père un
port de tête noble et de sa mère la délicatesse de ses yeux mauves.
L’orchestre était prêt, les couples se déployaient sur la piste. Le tempo de la
valse commença lentement. Umberto enlaça délicatement Chiara. Ils tournaient. La
bouche d’Umberto effleurait la chevelure de Chiara, au parfum de jasmin, et son
bras pressait à peine sa taille. Le tempo s'accéléra. Le tourbillon les emporta.
Les autres couples de danseurs s’écartaient à leur passage. Le couple élégant
dessinait des cercles de plus en plus rapides. Il tournait. Umberto enlaça
pleinement le corps de Chiara. Sa main et son bras retenaient toute sa taille et
sa jambe glissait entre les plis de sa robe de bal. Si près de devenir une
femme, Chiara tressaillit en reconnaissant le plaisir que son fiancé lui avait
donné à la précédente valse. Sur la piste de danse, ils tournoyaient. Ils
tanguaient. Ils chancelaient. Chaque pas glissé leur rappelait une douleur de
plaisir. Aucune larme ne perlait à leurs paupières. Aucun soupir ne s'échappait
de leur bouche. Ils valsaient à trois temps au même rythme que les violons.
Chiara regarda le comte, sans détour, pour lui avouer, pour qu'il comprît bien,
ce qu'elle ressentait dans les temps de la valse. Leur corps épousait la
pression de la danse. Cette pression se voulait civilisée sous le regard de
l'assistance et de son fiancé. Elle devenait sauvage et sans loi au-dedans de
leur corps. Leur bouche aurait pu les trahir, si l'on avait entendu leur souffle
précipité. Ce n'était que le tourbillon de la valse.
- Entends cette valse... Ta mère valsait divinement. Toi…
- Parlez plus bas, père, on pourrait vous entendre, mais parlez encore.
A la fin de la valse, quand il desserra sa taille, il ne baisa que son front
alors que, dans un instant d’illusion, elle sentit leur bouche se mêler. Chiara
frissonna, mais le comte, déjà, s'éloignait après l'avoir saluée
respectueusement. Il touchait, dans la poche de sa veste redingote, les perles
froides du chapelet. Il se saisit d'un mouchoir et épongea ses tempes grises,
perlées de sueur. Il se dirigea vers la terrasse de la bibliothèque pour goûter
à la fraîcheur de la nuit. Ce fut la dernière valse que le comte Umberto
d’Alessandro dansa.