La dame du parc
Claude Romashov
Jules descendit lentement les marches raides des étages en s’aidant de la rampe
et tira le loquet de la lourde porte de chêne. Sapristi ! Il n’arriverait jamais
à l’ouvrir. Après plusieurs tentatives infructueuses, il allait renoncer quand
elle tourna enfin sur ses gonds avec un bruit d’instrument désaccordé.
Essoufflé, il reçut en plein visage l’agressivité, le bruit et la poussière de
la rue. Il chancela, ébloui par la clarté, se retint au mur d’un immeuble mais
décida, malgré sa faiblesse, de profiter de cette belle journée pour aller au
parc. Un joli petit parc soigneusement entretenu. Il en appréciait les allées
bien ratissées, les bancs de fer forgé, les parterres de fleurs et l’ombre des
grands arbres en été. On était fin mars et bientôt les premiers bourgeons
éclateraient dans la roseraie. Jules aimait par-dessus tout flâner dans cet
endroit poétique où poussaient des fleurs majestueuses et délicates. Des roses
infiniment belles aux savants noms latins comme dans les livres de botanique
qu’il affectionnait.
Il s’arrêta au kiosque de la marchande de journaux qui avait toujours un mot
gentil pour lui. Ils se connaissaient depuis longtemps. Elle était bien jolie.
Personne n’est insensible à des yeux myosotis et à la beauté féminine en
général.
Elle lui tendit le journal avec un sourire.
« Comment allez-vous Mr Jules ce matin, vous partez en promenade ? Vous en avez
de la chance, Je vous donne le journal ? »
Il eut soudain envie d’embrasser ses joues rondes. Il rougit et l’esprit plus
léger, continua son chemin. C’était une matinée superbe. Les toits s’allumaient
de rose sous la caresse du soleil et, il faisait déjà chaud. Jules tâta la poche
de sa veste pour vérifier s’il n’avait pas oublié sa pipe et son tabac.
« Je sais, le médecin me le déconseille, mais à mon âge, je ne vais pas
m’interdire ce plaisir, tout de même ! »
Il avait parlé tout haut, en fut un peu confus, s’énerva un peu, commença à
transpirer et arriva enfin devant les grilles du parc.
A cette heure matinale, les allées étaient presque désertes et les bancs de fer
forgé totalement vides.
C’était le sien. Confortable et un peu humide de rosée. De ce point stratégique,
il embrassait une grande partie du parc. Les pelouses vert émeraude, la buvette
et le carré des boulistes où il retrouvait souvent ses copains. Il s’installa
confortablement, tira une bouffée de sa pipe, ajusta correctement ses lunettes
et parcourut le journal. Un article retint son attention. Des malfaiteurs corses
poursuivis par la police après un braquage s’étaient réfugiés dans le maquis.
Ils s’étaient perdus et avaient appelé les secours en urgence. Jules éclata de
rire. Voulaient t-ils se faire passer pour des touristes. Il allait raconter
cette histoire à Armand son grand ami. Mis en joie par la lecture de l’article,
il replia son journal à la page dix, la page des sports, s’en désintéressa et le
posa à côté de lui.
Un choc le fit sursauter. Le banc grinça. Une vieille femme lestée d’un énorme
cabas s’assit sur son journal. Elle était lourde et prenait ses aises. Il
n’allait pas lui dire qu’il voulait récupérer son journal mais elle engagea la
conversation.
« Vous venez souvent ici ? Moi, c’est la première fois »
Elle minaudait, les mains croisées sur sa robe à rayures, attendait une réponse.
Jules lui jeta un regard peu amène. Elle avait le visage large, les yeux
inquisiteurs et détail amusant : une verrue tremblotait sur son menton. Cette
verrue ! Allait-elle tomber ? Il se retint de rire, se dit qu’il n’était pas
très charitable, mais il ne voulait parler à personne et surtout pas à une femme
laide. Il lui tourna le dos ostensiblement. Et là… Dans la lumière changeante,
il la découvrit.
Plus belle que dans ses rêves… La Dame du Parc…
Les yeux de Jules s’arrondirent…
Elle était si vibrante dans la clarté diffuse de ce début de printemps. Tout en
ombre et lumière, en modelé et rondeur. Il admira en connaisseur le galbe de ses
bras. Il devina la courbe de ses seins pleins sous le lourd vêtement rugueux.
Elle n’eut pas un geste pour chasser les oiseaux qui voletaient autour d’elle,
semblait douce et sereine.
Jules se frotta les yeux. Elle s’était arrêtée, le fixait gentiment et lui
souriait…
Il ne l’avait jamais vue auparavant et pourtant, il venait souvent s’asseoir sur
le même banc, quand son dos, ne le faisait pas trop souffrir. Mais elle, c’était
peut-être la première fois qu’elle se promenait dans ce parc. « Elle est bien
trop belle pour appartenir à ce monde » pensa Jules en se frottant les tempes.
Depuis peu, il était sujet à des vertiges, passagers certes, mais qui le
laissait en état d’hébétude. Il se dit qu’il devrait consulter son médecin.
Cette fois, c’était peut-être sérieux. A son âge, il valait mieux être
régulièrement suivi mais il avait un peu peur du diagnostic…
On lui effleura le bras d’une main sèche. Furieux d’être interrompu dans sa
contemplation rêveuse, il se retourna, le visage fermé. C’était encore cette
vieille qui cherchait à lui parler.
Elle grimaça un sourire édenté, lui tendit une banane à la peau tavelée comme la
fourrure d’un léopard. Jules frissonna de dégoût. Il remercia un peu
brusquement, tira sur son journal qui se déchira et se leva pour chasser les
fourmillements dans ses jambes. Il se dirigea à pas mesurés vers la sortie en
jetant un coup d’œil dans la direction de sa belle dame, mais elle avait disparu
entre les arbres...
Les joueurs de boules, ses copains, lui demandèrent de se joindre à eux pour une
partie, mais il n’avait pas envie de rester plus longtemps. Il voulait rentrer
chez lui, pour ne penser qu’à Elle, pour prolonger le rêve…
Il marcha au travers des rues où montait une chaleur écrasante. Ce mois de mars
éclatait de soleil. Les météorologues promettaient un été de sécheresse. Jules
avait perdu quelques camarades lors de cette horrible canicule de 2003. C’était
bien triste de partir dans une telle solitude. Il sentit des larmes de
découragement lui monter aux yeux. Ses épaules s’affaissèrent…
Il passa du côté impair de la rue. Il ne se sentait plus très bien, ses jambes
ne le portaient plus. Lui si vaillant jusque là effectuait chaque pas avec
difficulté, avait du mal à se concentrer, tournait en rond, ne retrouvait pas
son chemin. Il s’énervait car ce matin, il se sentait bien. Peut-être grâce à la
belle dame entraperçue dans le parc…
Un peu de courage lui revint, puisqu’il n’était plus seul, puisqu’elle
l’accompagnait dans le moindre recoin de ses pensées. Le rouge lui enflammait
les joues.
Il lui fallait reprendre ses esprits. Ce banc sous un abribus était une
bénédiction. Un jeune homme s’écarta et lui céda la place. Il était en nage. Il
sortit un grand mouchoir à carreaux pour s’éponger le front. S’asseoir à l’ombre
lui fit du bien…
Après un quart d’heure, il avait repris des forces et continua son chemin.
Et de détours en détours, il arriva enfin devant sa porte…
L’escalier qui grimpe à son petit logement du troisième était dur à ses jambes
fatiguées. Marche après marche, il redoublait d’efforts. Jules maudissait l’âge
et son cortège de douleurs. Enfin… son palier… Il se retourna… Elle le suivait.
Mais non, voyons, elle n’était pas une femme facile, prête à suivre un inconnu.
Elle était toute en retenue. Mais Dieu, qu’elle était belle et semblait si
compréhensive…
L’atmosphère de son deux-pièces était fraîche. Une odeur de moisi persistait et
la tapisserie se décollait par endroits. Cet hiver, l’eau avait suinté du
plafond, et bien que la fuite fût réparée, l’humidité imprégnait chaque pan de
mur, chaque objet. Il ouvrit bien grand l’unique fenêtre pour renouveler l’air
puis entra dans la cuisine à la peinture écaillée.
La mairie lui avait proposé une aide ménagère que Jules avait toujours refusée.
Il ne voulait pas d’employée fouineuse chez lui, Il contempla son intérieur
poussiéreux et ressentit une certaine gêne. Des piles de vieux journaux
s’entassaient dans un coin, la bibliothèque débordait de livres défraîchis et
mal rangés. Des objets hétéroclites, accumulés au gré des brocantes
envahissaient le salon et la chambre. Un vrai capharnaüm. C’était consternant
mais que pouvait-il y faire ?
- « Armand avait raison » pensa-t-il. Son plus vieil ami adorait le taquiner :
- « Jette donc toutes ces vieilleries, une chatte n’y retrouverait pas ses
petits »
Pour Jules chaque objet avait une histoire, une vie propre et une place dans son
âme de collectionneur. Une évidence le frappa. Il fallait une touche féminine,
de la douceur, des vases emplis de fleurs. Elle allait vivre ici, partager son
petit logis. Elle laisserait de côté sa pudeur, on était au vingt et unième
siècle, que diable ! Ragaillardi par la perspective de partager l’intimité de sa
Belle Dame, il retourna à la cuisine, sortit la bouilloire pour se préparer un
thé. Thé de Ceylan, Lapsang sou chong, thé à l’hibiscus, Darjeeling… Il aimait
le thé, toutes sortes de thés. Les étiquettes étaient ses cartes de voyage, les
noms exotiques, les saveurs épicées, les odeurs d’orchidées l’emmenaient sur un
voilier, à la découverte de pays mystérieux : l’Inde des maharadjahs, la Chine
des empereurs, et le Japon de l’art de vivre. Bien avant le modernisme. Tous ces
pays lointains dont il découvrait enfant, la beauté des paysages et la
sauvagerie de ses habitants, dans les magnifiques aquarelles de l’Illustration :
son magazine favori. Il se revoit gamin, protégé par l’amour de sa mère. Il
s’installe sur la grande table du salon, l’odeur de bois ciré lui remonte aux
narines. Il découpe des photos pour des collages, recherche un timbre pour sa
collection. C’est le temps heureux de l’avant guerre, le temps de la lampe à
pétrole car l’électricité est chère et sa mère l’élève seul. L’hiver, il écoute
la radio, blotti contre elle devant la cheminée où flambe une grosse bûche.
Comme il aimerait remonter la pendule du temps et retrouver la douceur des bras
maternels. D’ailleurs la Belle Dame lui sourit avec la même tendresse que sa
maman.
Tout à ses rêves de bonheur, Jules s’assit dans son fauteuil et ferma les yeux.
Elle était là, présente, palpable. Il avait connu bien des femmes avant elle. Sa
plus belle histoire d’amour avait duré cinq ans. Puis, elle était partie avec un
autre car les belles femmes sont inconstantes et infidèles. Jules avait
pardonné, mais aucune autre ne l’avait remplacée. Il était resté célibataire. Il
avait eu une vie agréable, mais maintenant, il échangerait bien sa liberté
contre la présence d’une femme aimante à ses côtés. Cette dame correspondait à
son attente. Tout lui plaisait en elle, son sourire timide, sa peau blanche, sa
réserve, signe d’une éducation parfaite. Allait-elle répondre à la force de son
amour. Il n’était plus sûr de rien. Pour bien la connaître Il l’emmènerait en
croisière, vers ces pays de rêve à bord d’un paquebot blanc, pourfendeur
d’océans. Seuls tous les deux !
Un coup de sonnette intempestif le fit sursauter. C’était elle, il reconnaissait
son souffle derrière la porte. Il passa une main nerveuse dans sa chevelure en
bataille, rajusta ses vêtements et sauta maladroitement sur ses jambes raides,
il faillit tomber, se rattrapa en jurant au coin d’un meuble. Zut et zut, il
n’était pas à son avantage. Il ouvrit honteux du désordre et… La Dame du Parc
s’évanouit. C’était Armand. Un peu ennuyé, Jules se réjouit cependant de la
visite de son ami.
- « Tu en fais une tête, mon vieux. Tu n’as pas l’air enchanté de me voir, on
dirait » Ce disant, Il mit dans les mains de Jules un énorme Paris-brest et un
bordeaux moelleux. Jules touché de l’attention, oublia pour un temps sa Dame.
Armand était plus jeune que son ami et depuis peu à la retraite. Il avait
toujours mille idées pour occuper ses loisirs. Il voyageait beaucoup, s’adonnait
à la peinture et s’occupait de jeunes en difficulté scolaire. Mais c’était
surtout un ami attentionné et généreux. Il s’avança dans le petit deux-pièces,
occupa tout l’espace avec des gestes amples, sa faconde, ses rires sonores.
Jules lui servit un fond de porto, pour lui, jamais d’alcool, et fila à la
cuisine où la bouilloire sifflait. Pendant ce temps Armand inspectait le contenu
du frigidaire.
- « Dis donc, vieux, tu n’as presque rien à manger, tu as pensé à prendre une
aide-ménagère. »
Du frigo, il sortit une salade composée, un morceau de fromage dur et fit la
grimace. Son ami ne changerait jamais, rêveur, solitaire, il n’avait aucun sens
pratique et avait vraiment besoin qu’on s’occupe de lui.
- « Je sais, je sais, mais cela va changer. » Jules allait lui parler de sa Dame
mais s’arrêta net. Armand ne manquait jamais une occasion de le railler.
Aujourd’hui, il le regardait avec perplexité. Jules avait changé. Il avait
l’esprit ailleurs, était devenu plus susceptible, plus irritable, plus lent dans
ses raisonnements. Un soir, qu’Armand visitait son ami alité, il avait appelé et
interrogé le médecin qui suivait le vieil homme. L’homme de science n’avait
diagnostiqué qu’une mauvaise grippe, mais rien de plus alarmant. Il expliquait
les absences de Jules par le stress dû à l’âge et la solitude. Mais Armand qui
aimait bien Jules avec son ironie tendre, son côté poète, commençait à
s’inquiéter de la santé mentale de son ami.
Il partait en voyage organisé. En Italie et demanda si Jules voulait se joindre
à lui.
- « Il reste des places, viens cela te changera les idées, et tu verras du pays.
Des amis que tu connais seront du voyage. Et puis, c’est tellement beau ce pays
! Chargé d’histoire, comme tu aimes. »
Jules se plongea dans une intense réflexion.
Il était tenté. Il était passé autrefois en Toscane. Le calme, la beauté des
paysages et l’accueil chaleureux des italiens lui laissaient un souvenir ému.
Rome, la magnifique, Venise et sa beauté, Florence, ville d’art, la baie de
Naples. Oui, il était vraiment tenté ! Partir en joyeuse bande, lui ferait
certes du bien, mais il devrait se séparer d’elle. C’était difficile, elle était
dans sa vie désormais, il devait la voir tous les jours, construire une relation
vraie. Elle penserait qu’il est inconstant s’il disparaissait après leur
première rencontre.
- « Décide toi mon vieux, il faut réserver, et les places partent vite. »
- « Je te donnerai ma réponse demain, tu sais je suis fatigué en ce moment et… »
Armand le dévisagea, Jules avait les traits tirés, les gestes lents, une
élocution difficile. Et il vivait seul, sans famille. Qu’allait-il advenir de
lui ?
- « Demain, tu viens au parc pour la partie de boules. On a de l’avance sur les
adversaires, c’est sûr, on les aura ! »
- « Oui, oui, pour çà, tu peux compter sur moi. »
Armand se rasséréna. Il pria son ami de s’asseoir, découpa le gâteau, servit le
thé. Jules n’avait pas d’appétit et cette énorme part dans l’assiette
l’écœurait. Il le mangea cependant pour faire plaisir à son ami. Ils passèrent
l’après-midi à parler. Armand ne tarissait pas d’éloges sur les jeunes qu’il
encadrait. Ils étaient sensationnels selon ses dires, très sensibles aux
problèmes de la planète, à la misère car ils venaient de quartiers difficiles.
Jules appréciait l’enthousiasme de son ami, même s’il avait du mal à saisir tous
le sens de ses propos. Armand était dans la vie de Jules, une bouffée d’air
frais, un concentré de vie. Le vieil homme se détendait, plaisantait, bourrait
sa pipe de vieux boucanier d’un tabac à l’odeur chaude et blonde. Ils rirent
beaucoup de l’histoire corse, Jules parla aussi de la vieille à la verrue
tremblotante mais pas de la Dame de ses pensées. Ils passèrent un excellent
moment et Jules se coucha après le départ d’Armand, épuisé...
Le lendemain après-midi au parc, l’atmosphère n’était pas la même. Des nuages
annonçaient la pluie. Il faisait un peu frais. Jules eut peur. Serait-elle là, à
l’attendre ? Il avait mis son beau costume gris à fines rayures bleues pour lui
plaire.
- « Ce n’est pas une tenue de bon joueur de boules » plaisanta Armand.
Jules la chercha entre les arbres, entre les bras de ses copains qui
gesticulaient haut et fort. Il eut un battement de cœur. Elle était là, toujours
aussi sereine, le teint pâle cependant. Des gosses se cachaient dans ses jupes.
Elle les regardait avec bienveillance. Jules aussi la regardait, la contemplait.
Il essayait de distinguer chaque veine de sa peau blanche. Elle lui sourit. Il
se décida, il fallait qu’il lui parle, lui avoue qu’il était tombé fou amoureux
d’elle. Il s’avança dans sa direction, un peu hésitant, comme s’il marchait sur
un nuage. Armand surpris le héla :
- « Mais qu’est-ce que tu fais ? Viens, c’est ton tour de pointer. »
Jules ne l’entendit pas. Il courait maintenant vers elle, vers la chaleur
rassurante de ses bras.
Jules était si heureux, il caressait son visage, les plis de sa robe, ses seins.
Il essayait avec frénésie de desceller ses pieds pris dans la pierre.
Le bonheur était là, accessible à qui savait le prendre.
Armand interloqué vit son ami, le visage extatique, enlacer à bras le corps une
statue blanche. La sculpture d’une très jolie femme au regard énigmatique.
Une Joconde de marbre.
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