L'acteur
Roland Goeller
Dès le matin, il y eut une belle lumière. La fenêtre donnait sur une cour
étroite, prisonnière entre les maisons hautes, obligeant la lumière à se
contorsionner jusqu’à sa chambre. Gina se leva avec la certitude d’une journée
faste. Il était trop tard sans doute pour déjeuner, l’hôtel servait jusqu’à 9
heures. Mais qu’importe, il faisait beau, il ferait beau toute la journée, le
lendemain aussi, elle avait eu bon nez de choisir ce week-end. Elle prit une
douche, rapide, s’habilla et sortit. L’hôtel occupait le fond d’une impasse mais
le dédale de ruelles conduisant à la Croisette n’était pas dépourvu de charme.
Lauriers et bougainvillées se disputaient les façades. Sa robe n’était pas de la
dernière mode mais son allure décidée lui donnait une nouvelle élégance.
Souriante derrière ses lunettes noires, elle survolait le pavé. Déjà les
commerçants affairés à leurs étalages s’arrêtaient pour la regarder passer. Il
n’y avait pas loin entre elle et ces jeunes actrices venues chercher aventure et
fortune. Pas loin, et son air joyeux en diminuait encore la distance.
Elle évita le Régent, les consommations y étaient hors de prix. Elle préféra
entrer au Café des Artistes, choisissant une table un peu à l’écart. Le garçon
ne vint pas tout de suite. Elle l’observa bavarder avec deux filles qu’il avait
l’air de connaître. D’autres garçons étaient attablés autour d’elles, leurs
éclats de voix se hissaient au-dessus du brouhaha. Très vite elle ne put
s’empêcher de rire de leurs plaisanteries. Assises à côté d’elle, deux personnes
âgées commentaient la presse en sirotant leur café. Elles ne faisaient pas
attention au groupe de jeunes gens.
Lorsque le garçon s’approcha, elle demanda, avec désinvolture :
- Café croissant !
Café croissant, répéta le garçon qui enchaîna avec une autre commande, ailleurs.
Elle se laissa aller en arrière sur la chaise, les jambes croisées, les bras
ouverts, le soleil lui chauffait les genoux. C’était une agréable journée.
- Voici, entendit-elle.
Café, croissants, sucre et addition apparurent sur la table comme par
enchantement. Le garçon s’était mis en travers de son soleil et l’observait.
Elle était sûre qu’il avait envie de lui poser une question. Mais il retourna
auprès des deux filles. Il retournait vers elles chaque fois qu’il avait un
instant de répit. Elle l’observait. Elle prenait son temps. Rien ne pressait.
Devant elle, elle avait toute la journée. Demain aussi. Elle avait envie de
laisser faire les choses. Lorsqu’elle partit, elle se dit que les consommations
n’étaient pas beaucoup moins chères qu’au Régent. Elle se promena le restant de
la matinée. Il faisait beau. Elle trouva très vite à calquer son rythme sur
celui des autres promeneurs.
A midi, elle déjeuna de quelques unes de ces tapas que l’on pouvait acheter à
chaque coin de rue. Elle n’avait nulle envie de s’attabler seule. Mais, à
l’heure du café, sans raisons qui lui fussent claires, elle entra à nouveau aux
Artistes. Il y avait une table où deux hommes discutaient. Elle s’installa à
proximité. Le garçon la reconnut, cela lui fut une connivence. Les événements se
courbaient lentement devant elle. Les deux hommes parlaient de cinéma. Elle
tendit l’oreille. Ils étaient acteurs, se persuada-t-elle, oh pas des acteurs
déjà connus, ils étaient jeunes, mais qui d’autre que des acteurs évoqueraient
ainsi des tournages, des studios et raconteraient des péripéties parmi
lesquelles de temps à autre elle reconnaissait un nom.
Ils n’étaient pas encore célèbres mais ils tutoyaient la célébrité. Pour quelles
raisons seraient-ils ici, du reste ? Elle, elle avait pris quelques jours de
vacances, mais eux, ils travaillaient. Cela faisait partie de leur travail de
parler ainsi, de choses et d’autres, de tournages qui ont eu lieu, qui auraient
lieu, à propos desquels ils racontaient telle ou telle anecdote, évaluaient
leurs chances, dénigraient une connaissance qu’ils estimaient injustement
favorisée. Ils n’avaient pas trente ans, beaux, avec quelque chose d’asymétrique
dans la coiffure et de provocateur dans les attitudes, un quelque chose qui ne
laissait aucun doute quant à leur statut d’artiste.
L’un d’eux finit par se lever et partir. L’autre resta un moment à tourner la
cuillère dans la tasse de café vide. Elle cessa de prendre des précautions pour
l’observer. Il était à deux mètres d’elle, peut-être pas. Il semblait réfléchir.
La vie d’acteur n’est pas un long fleuve tranquille, se dit-elle. Elle
l’imaginait apprendre les répliques d’un rôle, affronter les mille et un
obstacles dressés autour de ceux qui décident et, le dernier franchi, essuyer un
refus sous un prétexte ou un autre. Il songeait à cela, pensa-t-elle. Il ne
regardait pas l’heure qu’il était, il n’attendait personne d’autre. Alors une
pensée absolument audacieuse lui traversa l’esprit. Il était seul, assis à une
table. Seule, elle l’était, elle aussi, il n’y avait entre eux qu’une table …
Elle n’avait jamais autant tenu les choses à portée de main …, mais aussi que
lui dirait-elle ? Sa vie était-elle d’un quelconque intérêt, comparée à la
sienne, déjà riche de tant de rôles appris ? Elle ne dirait rien sur sa
banlieue. Elle lui parlerait des actrices et des acteurs qu’elle aimait, des
films qu’elle était allée voir. Oui, la conversation ne manquerait pas.
Cependant aussi, comment l’engager ? Elle n’allait pas se tourner vers lui et
lui dire, est ce que je peux vous demander quelque chose. Cela la situerait
d’emblée en débitrice. L’acteur se tournerait vers elle en marquant de la
surprise, peut-être même de la condescendance.
Mais il arrive parfois qu’un désir intense se cristallise pour coordonner les
multiples petits événements liminaires. C’est peut-être ce qui se produisit
lorsque le garçon eut l’idée de demander, à brûle pourpoint :
- Je vous sers autre chose ?
Il se tenait derrière eux, à mi chemin de chaque table. Sa question pouvait
s’adresser aussi bien à l’homme qu’à elle. Alors, ils se tournèrent, l’homme et
elle, l’un vers l’autre, presque en même temps et, au lieu de répondre,
échangèrent un petit sourire, autant par connivence pensa-t-elle, que par
surprise.
- Je vous offre un café, demanda-t-il à son adresse à elle, contre toute
attente.
Son sourire était clair comme un ciel d’été.
- Volontiers, s’empressa-t-elle de répondre.
- Deux, fit-il à l’adresse du garçon.
Puis elle tourna sa chaise en direction de l’autre table. Elle connaissait un
acteur.
Ils passèrent le reste de l’après-midi ensemble, à se promener. Le long de la
croisette. Dans le quartier du vieux port où étaient amarrés des yachts
somptueux. Il lui expliquait que celui-ci appartenait à B, celui-là à C. Il
avait passé une soirée d’anniversaire à bord ce cet autre là. Le champagne
coulait à flot. A minuit, les filles, nues, ont plongé dans la piscine. Il lui
expliqua d’autres choses. Le tournage de la Lune dans le ruisseau avait duré
plus longtemps que prévu. L’actrice était déjà accro à l’époque. Il s’attarda
peu sur les rôles de figurants qu’il enchaînait, parce qu’il faut bien vivre, ce
n’est pas donné à tout le monde d’entrer par la grande porte. Il faut certes du
talent, mais beaucoup de chance ou un solide coup de pouce. Lui, il préparait
quelque chose, il avait bon espoir. Il ne pouvait pas en dire beaucoup plus, par
superstition sans doute, ou alors plus tard. Il avait d’autres idées encore.
Elle lui posa mille questions. L’après-midi n’était pas assez longue pour toutes
les poser. Elle voulait savoir tant de choses. Depuis si longtemps. Quant à ce
qui l’avait poussé à vouloir être acteur, il lui répondit avec honnêteté. Et
pour ses galères, aussi. Elle comprenait qu’il faille galérer. Elle avait
toujours pensé que c’était le prix à payer pour s’élever. Elle apprit avec
avidité ce qu’elle voulut toujours savoir. L’après-midi passa sans qu’elle ait
eu à dire ce qu’elle faisait, elle. Qu’en aurait-elle dit du reste qui ait pu
l’intéresser ?
De même, elle se contenta de prendre note de ce fait, finalement sans
importance, qu’il ne pouvait pas l’emmener chez lui en ce moment. La saison
cinématographique battait son plein et, là où il logeait, il y avait plein de
monde, avait-il dit. Quoiqu’elle aurait aimé savoir comment c’était, l’endroit
où habite un acteur. Alors ils étaient entrés dans son hôtel en fin
d’après-midi. En demandant les clés elle évita le regard du portier dont elle
voulut ignorer le visage mal rasé, les mauvaises façons et la chemise
déboutonnée. Ils montèrent dans l’ascenseur dont elle eut envie de rire du
caractère désuet et délabré. Parfois, se dit-elle, on tourne des scènes
d’anthologie dans des endroits comme celui-là.
Plus tard, le jour déclinait, il lui dit qu’il ne pouvait pas passer la soirée
avec elle, il avait un rendez-vous important. C’était pour son travail. Une
grande partie de son travail se passait dans des soirées, des réceptions, des
festivals, où il fallait être vu sous peine de tomber dans les oubliettes, de
disparaître de l’affiche, expliqua-t-il. Il prit son numéro de téléphone, lui
laissa le sien. Il l’appellerait le lendemain sans faute. Avant de sortir, il
eut l’air embarrassé. Pouvait-elle lui prêter un peu d’argent ? Elle en fut
seulement surprise mais se refusa à en déduire quoi que ce soit. Il lui expliqua
qu’il attendait d’être payé de sa dernière figuration. Cela se passait souvent
comme ça, dans le milieu du cinéma. Oui, elle s’en doutait. Elle n’avait pas
beaucoup sur elle. Quatre vingt euros. Cela irait. Elle lui rendait service. Il
lui rendrait l’argent demain, elle n’en douta pas, il lui avait si bien fait
l’amour. Quand il fut parti, elle sortit à nouveau et se promena le long de la
croisette, jusque tard dans la nuit, insensible à la fraîcheur, seule. Mais elle
n’était pas seule, habitée par son après-midi, par sa rencontre. Elle voulait
savourer cet instant.
Le lendemain, à midi, il n’avait pas encore appelé. Elle ne s’en formalisa pas.
Il sera encore en train de dormir, se dit-elle, rentré probablement au milieu de
la nuit. Les soirées jet set se déroulaient toujours jusqu’au petit matin, elle
le savait pour le lire régulièrement dans les magasines people. Elle avait passé
une nuit paisible, un sommeil sans rêves mauvais, encore sous l’emprise des bras
qui l’avaient bercée. A 13 heures, il n’avait pas appelé non plus et elle
vérifia que son mobile fonctionnait.
A 15 heures, elle avait déjà laissé 3 messages sur son répondeur. Elle imaginait
alors le pire, il lui était arrivé quelque chose. Il sera tombé du bateau où la
fête battait son plein. Personne ne s’en sera rendu compte. Elle voulut aller au
port, mais le port était grand, où le chercherait-elle s’il n’avait pas encore
été repêché. Mais aussi bien la fête avait pu se dérouler dans une de ces villas
sur les collines. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Alors
elle marcha sur la croisette, de long en large, comme une mère à la recherche de
son enfant.
A 17 heures, elle entra aux Artistes. Au serveur qui vint vers elle, elle osa
demander s’il se souvenait de l’acteur avec qui elle était hier. Elle le
décrivit. Le garçon se gratta le menton, il s’en souvenait.
- Dommage, dit-il, il est passé tout à l’heure, vous l’avez manqué de peu…
- Ah, fit-elle.
- …il vous a dit qu’il était acteur, ajouta le garçon.
Il ne put s’empêcher de réprimer une grimace et s’éloigna. Elle partit aussitôt,
comme abasourdie. Il vous a dit qu’il était acteur … La croisette était jonchée
de mégots, d’emballages alimentaires et de crottes de chien. Elle marcha vite,
pour ne penser à rien. Elle pensa à une foule de choses. Puis elle se dit que le
garçon était jaloux de l’acteur, il l’avait dénigré par bassesse. Acteur il
l’était, certes pas encore tout à fait, il cherchait à l’être, elle savait
combien cela était difficile. C’est la raison pour laquelle il n’avait pas
appelé non plus, il avait eu un contretemps, oui un contretemps, il appellera
plus tard, il finira par la rappeler, ils avaient été si bien ensemble. Et
tandis qu’elle songeait, elle cessa de regarder la mer. A peine eut-elle
conscience de remonter dans le train.
Après, plus tard, elle était rentrée depuis longtemps, rentrée dans sa banlieue,
sa grisaille, derrière sa caisse, elle se demanda pourquoi il n’avait pas
rappelé le lendemain, ni le surlendemain, ni aucun des jours qui suivirent,
alors qu’il avait été de passage aux Artistes. Plus tard encore, elle se dit
qu’il n’avait pas osé, à cause de l’argent. La personne qui lui en devait ne
l’aura pas rendu et il n’aura pas su comment en faire l’aveu. Elle ne lui en
aurait pas voulu pour si peu. Parfois elle feuilletait un magasine, à la
recherche de son nom ou de son portait. Devant elle, les gens vidaient leurs
caddies.
© 14 octobre 2009 -
texte initial, 27 août 2007 - Roland Goeller -Tous droits réservés.