Corinne Jeanson
J'avançais dans le sous-bois. Je n'avais jamais
su distinguer l'odeur des mousses et des herbes médicinales. J'avais passé ma
vie dans les villes et je connaissais bien mieux les parfums artificiels des
courtisanes et celui, âpre et tout aussi envoûtant, des eaux boueuses du fleuve.
Le fleuve, je venais de le quitter, abandonnant la route empruntée par les
voitures à bœufs et les paysans qui allaient charger dans les barques plates
leurs sacs de grains. Je marchais dans les sentiers sous les feuillus, longeant
le flanc des monts.
Encore une heure de marche et je rejoindrais la maison du lac. J'avais demandé à
mes gens d'attendre le lendemain pour monter mes bagages. Je voulais surprendre
ma vieille amie. Personne ne l'avait prévenue de mon arrivée et je riais à demi,
comme un jeune amoureux, si bien que je rougissais et tendais l'oreille de
crainte qu'un voyeur ne surprît mes radotages. Car enfin mes cheveux étaient
blancs, mes yeux plissaient en rides infernales, mes mains tremblaient et ce
n'était pas de désir mais bien de vieillesse. J'avais pris la précaution de
tailler un bâton dans la branche noueuse d'un noyer pour aider mes pas. Bien que
le voyeur eût pu à coup sûr reconnaître les marques de l'implacable vieillesse,
je n'étais pas très sûr moi-même qu'elle régnât désormais : l'air embaumait tout
autant que dans ma prime jeunesse et mon cœur battait tout aussi fort, quoique
ce ne fût pas seulement d'un tendre épanchement. Surtout, ma tête s'emplissait
de sourires émerveillés pour peu que le ciel ait surgi entre les feuillages
denses ou qu'un oiseau, dérangé à mon passage, s'envolât d'un coup, lançant son
cri charmant. Il faisait chaud malgré septembre. J'épongeais mon front avec la
large manche en soie de ma tunique. « Maître, vous ne devriez pas quitter votre
fonction, que ferez-vous si vous renoncez à marchander sur le fleuve ? » J'avais
ri en hochant la tête, sans répondre à la question naïve de mon assistant.
Depuis plusieurs mois, j'avais cédé à d'autres marchands mes bateaux à voiles,
l'un après l'autre. J'avais goûté tous les délices de ce monde de marchands et
il ne restait au bord de mes lèvres qu'une fadeur flétrie. Mes maîtres et les
ancêtres avaient obtenu de moi ce qu'ils attendaient : raison, fortune et
descendance. Je pouvais m'appartenir. A l'aube de ma vieillesse, j'avais enfin
renoncé. La première étape était cette visite.
Le sous-bois s'éclaircissait et le chemin descendait en pente douce, bientôt
j'apercevrais le lac aux reflets de jade. Voilà qu'il apparaissait déjà, son
silence m'avait toujours surpris : il miroitait, morne comme la sagesse avais-je
pensé dans ma jeunesse. Il inquiétait le passant que j'étais, en cet endroit
surtout où la berge tombait tout en roches et en terre noires. Une brume rose
s'élevait en cette fin d'après-midi et adoucissait les contours rugueux,
brouillait les herbages de la prairie qui descendait jusqu'à l'autre rive, plus
apaisante où la maison était posée. Le chemin d'ailleurs se perdait dans les
herbes grasses et je craignais de glisser dans cette terre trop riche. Je
m'arrêtais un instant, pour reprendre mon souffle et mon équilibre -prétextant
que je voulais contempler ce paysage ombré. Au loin, deux traits bruns étaient
en mouvement : un buffle d'eau tirait une herse, guidé par un enfant. J'avais
l'esprit serein, le cœur heureux, je n'espérais rien, même la mort n'était plus
une inquiétude et vieillir était devenu une habitude après avoir été une idée
embarrassante.
Je repris mon chemin. A l'ombre rouge des mûriers, j'entrevis la terrasse en
bois qui avançait son promontoire laqué jusque dans les eaux du lac. Le clapotis
se mêlait à des voix de femmes. Elles étaient cinq, à marcher, à s'asseoir, près
de la maison du lac. Trois se tenaient debout auprès d'une balance à levier, à
peser des boules de jade. Les deux autres étaient assises et je reconnus Wen-k'i. Elle écoutait une jeune lectrice lui lire des poèmes anciens. On entendit
les cloches du monastère dans le lointain. Wen-k'i se leva à ce moment et me
reconnut. A chaque rencontre, je tremblais en découvrant sa silhouette. Tout
comme le lac aux eaux trop calmes, Wen-k'i, visage serein et sourire doux,
m'avait longtemps inquiété. Elle avançait jusqu'à moi, flottant dans ses
vêtements amples, rouge brun, aux accents de sa bouche.
Les émotions revenaient comme en ce temps où je la découvris, étendue dans les
coussins en satin de soie de la maison des courtisanes. Ce jour-là, elle jouait
avec un chat qui mordillait ses bras nus sans qu'elle n'osât le gronder bien que
les larmes lui vinrent aux yeux. La patronne retira le maléfique animal,
craignant pour la beauté de sa protégée. Les mains gracieuses de Wen-k'i se
refermèrent sur le vide, regrettant la boule douce et cruelle qui avait veiné de
marques rouges ses bras graciles. Je pénétrais pour la première fois dans la
maison des courtisanes, lieu réservé aux hommes fortunés, accompagné de mon
oncle qui avait décidé de compléter l'éducation paternelle trop stricte à son
avis, en me dévoyant à ses propres vices. De disciple docile, je devins vite
aussi peu vertueux que lui et j'aurais bien passé toutes mes nuits dans ce lieu.
L'odeur qui régnait là surtout m'entêtait. Tout le jour, les plis de mes
vêtements la conservaient et me rappelaient à lui. Ma peau se chargeait des
douceurs de la veille et se souvenait des corps lisses réservés aux caresses,
préservés des tempêtes du dehors. Mon oncle fréquentait le lieu interdit le plus
somptueux de la ville. Nous retrouvions dans le grand salon les marchands et les
notables et parfois de riches étudiants qui n'en finissaient plus d'accumuler
les années d'études et les nuits de débauche. Dans cette pièce soyeuse, embrumée
par l'opium que quelques-uns goûtaient sans excès, les conversations croisaient
les parfums et les gestes tendres. De temps en temps un couple se dirigeait vers
les chambres, séparées du grand salon par un jardin d'hiver. La patronne
veillait à la réputation de sa maison et ne tolérait aucun geste déplacé en
présence de ses invités, comme elle nous appelait. Elle semblait ignorer pour
quoi nous étions là et le monde des chambres lui était étranger.
Dans le salon d'apparat, dès notre arrivée, Wen-k'i s'était blottie contre mon
oncle. Ses yeux avaient croisé les miens. A peine. Ce n'était pas certain.
Chaque jour, ou presque, je me mis à fréquenter la maison des courtisanes. Les
conversations rappelaient celles des clubs britanniques que j’avais fréquentés
lors d'un bref séjour à Hong-Kong. Ici, la présence des femmes adoucissait
l'âpreté des propos, nous en mesurions leur fugacité.
Je me souvenais de l'entrée du restaurant Jen. Derrière, on se retrouvait dans
un long corridor bordé de loggias. C'était là que se cachait la maison des
courtisanes. Le soir, les lampes et les bougies scintillaient partout. Les
filles maquillées, aux vêtements chamarrés, se penchaient à la balustrade près
des avant-toits et attendaient d'être choisies par les clients. Dans ces nuits,
l'alcool de riz épaississait nos propos, qui se voulaient logiques mais qui, dans
ce lieu, étaient absurdes, indécents. Wen-K'i, que mon oncle tenait par la
taille, balançait son corps au son de la musique. Elle se moquait de nous et
nous rappelait que nous délirions bien plus dans le flot de nos paroles que dans
les couches humides. J'oubliais un instant ce qui m'entraînait si souvent dans
ce lieu, je reculais l'instant de la volupté partagée avec d'autres corps que le
sien.
Un jour d'hiver, mon oncle tomba malade. Rien de grave, mais il fut alité toute
une semaine. Dans la journée, je faisais prendre de ses nouvelles. C'était un
prétexte pour me rendre, le soir venu, à la maison des courtisanes et rencontrer Wen-K'i. Sur la loggia, elle tendit les mains et me parla sans que je
l'entendisse tout à fait. Je lui parlais de la santé de mon oncle et je
répondais au hasard à ses questions. Elle ne remarqua pas mon trouble ou feignit
de l'ignorer. Nos rencontres avaient toujours revêtu cette réserve et bien que
l'émotion fût présente, nous n'en parlions pas. Je repensais au poète : « Il n'y
a là qu'une vérité mais en voulant la dire, j'en ai oublié les mots. » Je
regardais Wen-K'i se courber pour cueillir une orchidée dans le jardin d'hiver
et le mouvement de sa main flottait à l'infini, depuis le ciel jusqu'à la terre.
La fleur pourtant était déjà coupée et la main la tenait. Wen-K'i m'avait
toujours beaucoup parlé et peu écouté. Ce n'était pas qu'elle ne prêtât pas
attention à mes paroles, mais naturellement, en sa présence, je parlais peu. Par
ses paroles, Wen-k'i tissait un voile entre nous et moi, en oubliant les mots,
j'épaississais ce voile. Nous avions involontairement créé les conditions pour
ne jamais écouter nos désirs. Ce soir-là, Wen-K'i était une déesse. Diaphane,
incertaine. Cette transparence venait plus du velouté de sa peau, que de sa
chair. Les plis de sa robe accentuaient les formes pleines de son corps. Elle
avait déchaussé ses sandales et j'admirais la courbure de son pied parfait,
l'ombre des doigts, de la plante, posée là sur le sol. Cette nuit-là, ce sont
nos corps qui tombèrent les premiers sur sa couche, nos âmes au loin se
perdirent. Nous avons jeté des cris de désir et de désespoir au cœur des
ténèbres. Jamais l'amour n'atteignit sa profondeur ailleurs qu'en ce lieu et ce
temps interdits.
Mon oncle guérit vite et je m'empressais de quitter la ville, sur un de mes
bateaux. Je décidais de naviguer dans les villes coloniales de la Mer de Chine,
pour m'enrichir. Pour oublier. Lorsque je revins, Wen-K'i me reçut sans laisser
paraître de trouble, sans me questionner. J'en conclus qu'elle avait oublié. Je
disparus quelque temps de la maison des courtisanes. Lorsque j'y revins, j'étais
marié, je ne fréquentais par conséquent que très rarement le lieu des plaisirs.
A la mort de mon oncle, Wen-K'i reçut en legs le pavillon du lac et une petite
concession de sel. Elle décida de quitter la maison des courtisanes et de se
retirer dans ce paysage minéral et aquatique. Elle avait trente ans. Durant
quinze ans, elle avait vécu dans la maison des prostituées. Jamais son teint ne
s'était fâné et ses gestes, son attitude avaient conservé toute leur
spontanéité. C'en était inconvenant à force d'innocence. Lorsqu'elle rejoignit
la maison du lac, une petite cour l'accompagna depuis la ville pour fêter sa
nouvelle vie. Chaque été, certains faisaient le pèlerinage jusqu'à elle. Je n'y
venais qu'un seul été. Je lui annonçais la naissance de mon premier fils. Elle
me regarda et je soupçonnais une immense tristesse planer dans son regard
qu'elle détourna tout aussitôt pour goûter au thé vert posé dans la tasse en
porcelaine blanche sur le guéridon de la véranda. Je scrutai tous ses gestes et
je compris bien plus tard que je l'avais blessée. J'oubliais Wen-K'i. Mes années
de marchand, mes années d'époux et de père de famille, m'éloignaient d'elle. Il
m'arrivait de voir son regard lorsque je me tenais assis dans un train qui me
conduisait à Shanghai, de m'endormir en entendant sa voix me souhaiter le
bonsoir, de sentir son odeur dans un jardin de Hangzou, d'oublier qui j'étais.
Lors de mon arrivée impromptue, ce matin d'automne, Wen-K'i resta silencieuse.
Tant d'années avaient passé sans que nous ayons pu, ou voulu, nous revoir. En me
retrouvant, elle replongeait dans des temps, des lieux, des circonstances qui
avaient construit sa mémoire. Elle intériorisait tous les moments anciens de sa
vie, traversait sa jeunesse comme le passant franchit le fleuve en marchant sur
l'arche d'un pont. Elle me voyait très loin sur l'autre rivage de sa vie.
J'inventais, pour la vieille dame qu'elle devenait, des histoires sur le soleil,
le fleuve bleu, l'ancienne maison des courtisanes pour tenter de déchirer son
silence troublant. Le soir allait tomber quand un groupe de jeunes gens
rejoignit le pavillon. Deux jeunes filles approchaient, habillées à la mode
Song, en jupe longue et veste croisée courte. De loin, ces deux jeunes filles
-l'une d'elle était la nièce de Wen-K'i- rappelaient les fées de jadis. Wen-K'i
aurait été leur mère. Leur cou vierge brillait sous le soleil descendant. Un
jeune homme les suivait, en pantalon retombant sur ses chausses. Il avançait
sans bruit, n'écoutait pas leurs discours ponctués de rires. Il baissait les
yeux mais près de Wen-K'i, ses paupières lourdes battirent et, noir, son regard
frappa celui de Wen-k'i, immobile et pâle. La soirée passa sur la terrasse, face
au lac aux couleurs changeantes, le grand miroir des plaisirs comme Wen-K'i
l'avait surnommé. Wen-K'i et le jeune homme parlaient à peine. Je me joignis à
l'insouciance des jeunes filles qui racontaient dans le détail leur journée de
baignade. Je leur contais les histoires du fleuve et de la ville. La nuit et ses
étoiles s'installèrent tout à fait au-dessus du lac. Les vagues restaient
blanches sous l'éclairage des lampions mais frappées de noirceur dans les
profondeurs. Le thé embaumait quand les servantes le servirent une dernière
fois. Les jeunes filles se turent. Nous nous retirèrent tous. Wen-K'i prit la
main du jeune homme qui la suivit dans leur chambre. Dans quelques instants, ils
reposeraient sur la même couche. La nuit apaisante les entraînerait dans les
mondes liquides du plaisir. Je me représentais le jeune homme dans le lit de
Wen-K'i. Avait-il vingt ans ? Ses cheveux noirs étaient coupés courts. Sur le
bord de mon lit, je balançais mon corps à jamais renonçant.
Je me réveillais à l'aube. L'aube. Le lac était laiteux, liquoreux à m’écœurer.
J'irais demain dans les montagnes, à l'abri des incertitudes des berges.
Uniquement le ciel à portée de main. Dans sa chambre, Wen-K'i s'éveillait et
elle tendait son bras vers la place du jeune homme. Ce geste la rassurait -elle
était encore capable d'émotions- et l'inquiétait -jusqu'à quand s'endormirait-il
près d'elle ? Longtemps avant cette nuit, ou peut-être était-ce hier, le jeune
homme étendait son bras au petit jour pour la caresser. Elle blottissait alors
son corps chaud contre le sien mais elle gardait la tête en creux dans les
rêves. Ce matin, le jeune homme aux traits lisses s'étendait dans son sommeil
insensible aux gestes de Wen-K'i. Sa main à elle effleurait son épaule, s'arrêta
un instant sur sa chevelure, se retint et se referma sur le vide. La vie
affirmait son pouvoir, les emprisonnait l'un dans sa jeunesse, l'autre dans la
courbure de sa vieillesse. Wen-K'i tâtait son visage. Depuis quelques mois, elle
répétait sa découverte : le visage amolli, tiraillé de rides fines, le ventre
affaibli. Tout cela avait-il encore de l'importance ? Le jeune homme partirait
et ce serait la dernière passion. Elle avait murmuré ce mot pour lui donner
corps. Le jour, ils parlaient l'un près de l'autre, pressaient leurs lèvres,
leurs promenades étaient des prétextes à des mouvements amoureux. Pourtant leurs
regards ne s'arrêtaient jamais dans le regard de l'autre, leurs mains ne
tremblaient pas tout à fait et leurs bouches cassaient leurs aveux. L'impossible
planait sur leur rencontre et la passion de leurs corps ne parvenait pas à
briser l'interdit. Depuis vingt ans, depuis son arrivée au lac, Wen-K’i répétait
la même impossible rencontre. Elle ne savait pas qu'elle cherchait à travers ces
jeunes hommes celui qu'elle avait connu une nuit dans la maison des courtisanes.
Je ne le savais pas non plus.
Wen-K'i se leva sans bruit, ouvrit la porte de la véranda. Le lac, au petit
matin, s'estompait sous les brumes blanches. Silence. Suspension. Les arbres
frileux plongeaient leurs chevelures rousses dans les eaux arrêtées. Le châle de
Wen-K'i ne suffisait pas à la réchauffer et elle goûtait au froid du matin comme
elle avait jadis goûté aux blessures de l'amour. Une main serra son coude. Je
l'avais vue, tremblante, se pencher au-dessus de la balustrade, sans bruit, je
m'étais approché, vibrant à ses pensées. Nos yeux étaient sans mélancolie, sans
regret, sans espoir non plus. Nous attendions le moment où les existences
glissaient, où la vie apparaissait en ultime vainqueur. Il y a longtemps, nous
aurions pu nous comporter en maîtres des jours et des nuits. Ce matin d'automne,
nous nous dressions au-dessus des eaux endormies et nous réalisions, après tant
d'années, que le vertige nous avait toujours habités. Sans que nous ayons besoin
de parler, nous savions, l'un et l'autre, que notre route aboutissait à ce même
plan, douloureusement insensé, et qu'au même instant nos pensées renonçaient.
Nous nous tenions debout, surplombant le lac, ma main pressant le coude de
Wen-K'i.
Une servante nous aperçut. Je lâchai le bras de Wen-k'i. Elle porta une table
basse sous le prunier et nous servit du thé. Elle s'éloigna aussi vite qu'elle
avait fait tous ces gestes. Nous demeurions, seuls, sur la terrasse, les brumes
se dissipaient et la lumière chassait le fond de la nuit. Nous nous taisions. Je
pensais que demain je partirais. Je savais que derrière les monts de la Belle
Endormie se nichait un ermitage où vivait un vieil homme. Une ferme entourée
d'un jardin était abandonnée près de là. J'y resterais le temps qu'il
conviendrait à lire et à écrire. C'était ce que je finis par expliquer à Wen-K'i,
d'un air détaché et persuasif. Elle sourit et avoua que le pavillon du lac était
en quelque sorte sa ferme. Bientôt, elle y resterait seule, elle aussi, avec ses
servantes, renonçant à recevoir quiconque. Elle rectifia : ce n'était pas un
renoncement. Ses désirs, qui l'avaient protégée jusque là, s'effaceraient et un
apaisement nouveau s'installerait. Elle n'en était pas encore très sûre mais
elle le sentait.
Les jeunes filles se levèrent et l'une d'elles plongea nue dans le lac. Elle
nagea calmement et bientôt se hissa de nouveau sur le ponton de la terrasse. Le
jeune homme qui sortait de la chambre de Wen-K'i s'approcha et l'enveloppa pour
la sécher dans un linge blanc. Ils riaient tous les deux, oublieux. Lorsque
Wen-K'i porta à ses lèvres la tasse de thé, je remarquai une ride nouvelle au
coin de sa bouche. Sur la Belle Endormie, les cyprès et les pins fixaient le
monde dans une pause éternelle et contemplative. Demain, je serais là-bas. J'ai
oublié ce que fut le reste de la journée : la peau douce comme le jade de
Wen-K'i, le parfum de ses cheveux et la hardiesse de sa nuque. Rien d'autre
n'avait d'importance.
Le matin de mon départ, Wen-K'i m'avait tendu un rouleau calligraphié retenu par
un lien de soie : « Tu le liras lorsque tu seras arrivé dans ton monastère. »
J'attendis trois soirs avant de me décider à dénouer le lien. Je tentai de
calmer mes émotions en faisant brûler de l'encens. Je déroulai lentement le
rouleau, retenant encore l'instant de la découverte. Je commençai ma lecture. «
A mon aimé». Je me souvins d'une question qu'elle m'avait posée il y avait bien
longtemps : « As-tu déjà livré toute ton âme à quelqu'un ? » Je n'avais pas su
répondre. Avec ses textes, calligraphiés de sa main, Wen-K'i me livrait toute
son âme.
Depuis, je vis dans cette ferme au bord d'un plateau enlacé aux monts de la
Belle Endormie. Je contemple le paysage, le vide empli de ce décor. Peut-être
une vieille Chinoise fardée se penche-t-elle encore sur le miroir du lac,
celui-là même qui a emporté son dernier amant. Le jeune homme aux cheveux
courts, debout dans la barque, venait d'enlever la nièce adorée aux longs
cheveux de soie. La vieille courtisane dormait dans sa chambre close quand les
jeunes gens se sont éloignés, silencieux et criant dans leur tête des mots
insensés, des aveux spontanés. N'était-ce pas d'ailleurs le battement strident
de leur trahison qui l'avait éveillée ? Elle s‘était glissée sur la natte, avait
tiré la baie opaque et là-bas, sur le miroir gris, la barque les emportait au
loin. Wen-K'i n'avait pas gémi. Sa vieillesse, en rides arrondies, pareilles aux
vagues frangées sur le lac, apprivoisait ce sentiment étrange : le renoncement
que certains nomment sagesse. Aux portes de la vie, aux dernières bornes, elle
allongeait le bras pour dessiner dans le vide de l'air -pas tout à fait le vide-
le visage de son aimé.
Retournerai-je un jour à la maison du lac ?