Régine Garcia
Elle a tout le temps devant elle, à présent. Lentement, Aurore ôte ses bas
blancs, en les roulant sur ses mollets. Elle ne les mettra plus et ses jambes ne
seront plus assujetties à cette contrainte. Puis, elle détache la bride de ses
chaussures marron qu’elle dépose, avec délicatesse, sur l’herbe verte, avant de
remonter son jupon de dentelle à volants. Ensuite, elle plonge ses pieds dans la
rivière. L’eau scintillante coule telle une anguille tranquille et s’entortille
autour de ses chevilles, happées par l’eau vive, transparente.
Avec indifférence, la jeune femme regarde la clairière où des fleurs
multicolores tachètent par milliers un tapis de verdure. Aurore pense à son mari
Pierre, et à ses enfants qu’elle n’a pas revu depuis si longtemps…ou peut-être
quelques jours…elle ne sait plus. Elle a perdu la notion du temps. Ce jour-là,
lui et ses deux jeunes garçons étaient partis en charrette, rendre visite à son
oncle Jean, à Venelles, par l’unique route d’Aix-Meyrargues tandis qu’Aurore
était restée à la bastide.
Son dos la faisait terriblement souffrir à cause d’une mauvaise chute à cheval.
Après cet accident, le docteur Brémond lui avait prescrit du laudanum afin de
calmer ses douleurs. Par malheur, Aurore s’était accoutumée à ses effets. Chaque
soir, il lui fallait boire son sirop, rehaussé de girofle et de cannelle. Plus
le temps passait et plus le docteur Brémond augmentait les doses journalières.
Son mari, impuissant, s’éclipsait dans son atelier de peinture, laissant le soin
aux servantes de s’occuper des enfants, ou bien, trouvait tout autre prétexte
afin d’échapper à sa femme qui, tout au long du jour, s’épuisait dans
d’innombrables cauchemars et délires obsessionnels.
Maintenant, Aurore est près d’une immense bastide où des arbres fruitiers,
donnent les plus beaux fruits : des prunes, des abricots, des pommes vertes et
rouges. Elle n’a pas choisi ce lieu, on le lui a imposé. Elle se sent bien, ici,
comme si elle se trouvait en un lieu familier et rassurant. Le ciel bleu,
auréolé d’une lumière vive et chaude, contraste avec l’eau fraîche. Pas un nuage
ne vient le voiler.
Aurore ôte ses jambes de l’eau. Lorsqu’elle les sort, il ne reste plus que de la
chair sanguinolente et des moignons. Juste des moignons ! Le sang coule en
gouttes épaisses et rosées, se mélangeant à l’eau. Elle n’éprouve ni douleurs ni
surprise. Sans doute une illusion due à sa grande fatigue et au laudanum.
Elle se relève et poursuit la visite du domaine. Elle ne marche pas. Pourtant,
elle progresse puisque la demeure disparaît au fur et à mesure de sa promenade.
Il semble qu’elle survole l’herbe verte. De nouveau, elle aperçoit ses pieds en
dévalant une pente. En bas de celle-ci, un vieux monsieur, est assis sur une
énorme souche de chêne. Il est élégant, habillé d’une veste en velours ras et
d’un gilet brodé. Son visage rond est encore très beau malgré son âge avancé.
Quel chemin a-t-il parcouru ? Qu’est-ce qui a bien pu l’amener jusque dans la
Basse Provence ? Pourquoi est-il venu jusqu’ici ? Auparavant, elle ne l’a jamais
vu.
Arrivée à sa hauteur, elle le salue.
— Vous aussi, ma petite dame ?
— Que voulez-vous dire ?
— Ah ! Il est encore trop tôt pour vous.
Un sourire fugace file sur le visage du vieux monsieur voûté qui se relève tout
doucement. Les mains accrochées à son gilet comme à une canne, il la dépasse et
continue sa route. Lorsqu’elle se retourne, il s’est évanoui dans la nature.
Elle décide de le suivre parmi la forêt. La terre humide libère une odeur de
pins mais elle ne la sent plus, elle l’imagine. Leurs aiguilles tapissent le sol
moussu et craquent sous ses pieds sans la blesser. Elle écarte les branches des
cèdres qui égratignent son visage de cire. Par instant, elle se fige pour
écouter les gazouillis des oiseaux. Un rossignol chante une mélodie triste. Le
jour va se lever ou se coucher… Elle ne sait plus.
Un long moment plus tard, elle n’a toujours pas retrouvé le vieux monsieur
élégant. Elle abandonne son idée et rejoint la rivière où elle s’incline vers
l’eau transparente et s’observe. Son visage est pâle sous la coiffe blanche. Pas
une émotion ne transparaît. Elle arrange son caraco, ajuste son fichu de tulle
et se met à danser pieds nus, telle une fée des bois, aérienne, presque
évanescente. Le cotillon, en indienne imprimée, virevolte autour de ses hanches.
Elle valse, intemporelle. À l’intérieur de son cœur et de ses pensées, il y a le
calme. Elle est consciente de cette métamorphose : sans contraintes, ni désirs,
ni souffrances.
Rassasiée de danses et de silence, elle replonge dans l’eau froide ses pieds
dont les chaussures n’entravent plus les mouvements. Plus de bas, non plus :
elle les a abandonnés la première fois. Elle observe encore la clairière
fleurie, les arbres fruitiers. Elle dévale la pente douce et le vieux monsieur
voûté est encore assis sur la souche.
— Alors, toujours là, ma petite dame !
— Il est encore trop tôt ? Dites-moi !
— Je le pense, effectivement.
Le vieillard s’évapore. De nouveau, elle survole la grande propriété, un peu
plus longtemps cette fois-ci. À chaque instant de la journée, Aurore s’amuse à
poursuivre les papillons aux ailes poudrées ou les coccinelles aux taches rouges
et noires. Le sifflement des oiseaux n’a plus aucun mystère pour elle. Le vent
léger dans les feuillages bruit à ses oreilles aiguisées.
Aurore replonge ses pieds dans l’eau fraîche comme chaque jour, depuis son
arrivée. Et le même voyage recommence….Elle dévale la pente. Le vieux monsieur
est encore là, sur la souche. Cette fois-ci, malgré sa jupe lourde, elle
parvient à se hisser sur la branche d’un pommier en fleurs.
— Vous êtes prête à présent.
— Je le suis.
— Adieu, ma petite dame.
— Adieu, monsieur.
Il s’en va les mains toujours accrochées à son gilet. D’un bond, Aurore descend
de l’arbre et s’assoit sur l’herbe. Elle arrange les plis de son tablier bleu à
rayures marron puis, avec soin, elle rattache la dentelle blanche sous son
menton. Enfin prête, elle s’allonge sur le lit de verdure et ne bouge plus,
figée pour l’éternité.
Pierre applique une dernière touche de jaune sur les fleurs de la clairière.
Contemplant son oeuvre, deux larmes irisées coulent le long de ses joues. Il
pose sa palette, lave ses pinceaux et les sèche avec délicatesse. Tristement, il
s’avance vers la fenêtre derrière laquelle deux jeunes garçons jouent à
colin-maillard. Sur la gauche, il y a la tombe de sa femme qu’il a voulue proche
de la bastide, afin de la fleurir chaque jour.
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2008
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