Fabrice Berro
Le plancher fait écho à chacun de mes pas, battant mon sillage sobre de
poussière de coton, pendant éthéré d'un fumeur centenaire qui aux yeux des
badauds semble une ruine hantée. C'est un de ces vieux planchers de chêne aux
lattes de déroute. Irréelle horizontale qui se drape de noir, le colosse est
couché sous les poutres pourries, et le manoir grinçant grimace à la face du
temps, victorieux, comme toujours. Ma main s'attarde et traîne sur le mur de
velours, glisse à la cadence de ma triste avancée, et son frôlement lisse les
feulements saccadés de mes inspirations dont je n'ai plus contrôle. Les cristaux
superflus ne scintillent plus depuis des lustres, et ma route s'ouvre à la
faveur d'une unique chandelle. Je trouble le repos des ancêtres au mur,
impassibles, dont les regards profonds semblent me déchiffrer. J'ai la
singulière impression que la maison m'observe, qu'elle souhaite mon âme.
Et moi je veux la sienne, la fille de mes hôtes. La petite est contrainte à
tenir le lit. Sans toutefois être instruit du mal qui la ronge, je m'en vais de
ce pas lui tenir compagnie.
Je crois marcher longtemps lorsque soudain se dresse ma destination noire : la
porte massive entonne sa complainte de vieille gardienne quand j'entre dans la
chambre. Dans le fond se détache une silhouette claire. Je hasarde un salut qui
se perd dans la nuit ; silence. Intrigué, je m'approche.
Il est de ces beautés qui enflamment tout coeur. Des splendeurs descendues des
sphères oniriques. La bougie vacillante me dévoile la sienne, toute de claire
pureté. Ses lèvres entrouvertes offrent à ma contemplation une finesse
indicible, presque transparente. Je m'approche et entreprends de l'effleurer. Si
sa peau, douce, comme nimbée de soie, ne répond pas, ses yeux sont des astres
fous qui virevoltent hystériques. Je comprends qu'elle ne peut rien bouger
d'autre, statue articulée d'un ange précieux, enclose d'idéal.
Je soulève ses draps rustres, et m'assieds tout contre elle. Elle me fixe
maintenant. Ses yeux humides, tout chargés des mots que ses lèvres ne peuvent
souffler, sont un amer océan, sa peau sèche un désert. Je devine ce qu'elle
craint... Mais je ne suis qu'un homme, et elle est tellement belle : je crache
sur le bout de mes doigts et entre en elle.
Ai-je rêvé ou a-t-elle bougé? Une ruade violente pose à terre nos deux corps
emmêlés. Le temps est suspendu, sous le choc, arrêté.
Un craquement incroyable, les murs soudain s'ébranlent, le sol se dérobe, la
chambre s'affaisse. Nous tombons. Une fine pluie d'échardes, de poussière de
chêne, labeur microscopique de générations de termites, un torrent de meubles,
un déluge de bois vieux s'abattent sur nos têtes un étage plus bas, comme si la
Terre avait éclaté. Choc cruel sur ma nuque, résonne dans mon crâne comme un
écho lugubre. Tout se calme, quelque chose s'est rompu. Le manoir mutilé,
toujours debout.
Je sens ma sueur salée se souiller de sciure sale. Mes poumons s'en emplissent.
Je souhaiterais courir, mais mon corps ne répond plus. Alors que j'essaie de me
mouvoir en vain, elle, je la sens vibrer. Doucement, elle dégage ma carcasse
inerte, avec la maladresse fragile d'une nouvelle née.
Et pendant qu'elle se traîne à la salle de bain, hoquetant, le pas lourd des
parents résonne sous le toit. Je crois qu'ils viennent pour elle et qu'ils
viennent pour moi. C'est la nuit.
© 2007 - Fabrice
Berro - Tous droits réservés.