Patrick Pierre
Le notaire t’avait prévenu. Vous aurez probablement du mal à trouver la maison,
le quartier a bien changé. Il avait raison, tu l’as retrouvée presque par
hasard, à bout de patience. Tu ne reconnais rien, même le nom de la rue n’est
plus le même, elle est maintenant devenue une « cité résidentielle ». Des villas
crème, presque toutes identiques, déjà défraîchies, avec un carré de pelouse et
une boîte aux lettres prétentieuse. Des cubes préfabriqués, faits pour durer
trente ans, juste le temps de les payer. Avec, au milieu de ces impasses aux
noms de fleurs, une maison en pierre, sur deux étages et un grenier. La maison
familiale, que tu n’as plus vue depuis des années. Ton héritage.
Tu t’attendais sans doute à la trouver décrépie, une vieille maison abandonnée,
un cliché. Mais ils l’ont entretenue jusqu’au bout, le jardin est propre, malgré
l’herbe trop haute, et les volets sont blancs, comme avant. La porte ne grince
pas, et tu ne marches pas, en l’ouvrant, sur un tas de courrier, comme au
cinéma. Qu’est-ce que tu imaginais ?
Le courant a été rétabli, le notaire te l’a dit, mais il fait encore jour. Ta
main s’arrête pourtant sur l’interrupteur, à gauche, puis sans réfléchir tu te
diriges vers l’étage. L’ombre sent encore la cire, et la poussière que tu vois
dans les rayons du dehors. Ta paume reconnaît la boule, la rampe de l’escalier.
La tapisserie du couloir a été changée, sans doute pour l’étudiant à qui ils
louaient la troisième chambre. Tu ouvres celle qui fut la tienne. Qui est
toujours la tienne. Quand es-tu sorti d’ici la dernière fois ? Hier ? Ce matin ?
Rien n’a bougé. Ce couvre-lit que tu haïssais. Les meubles d’avant une guerre,
le secrétaire ouvert comme si quelqu’un allait s‘asseoir pour finir la lettre.
Et ton tapis, devant le lit. Deux enfants, deux divorces et une fâcherie
définitive, mais le tapis est toujours là. Milou, Tintin et le petit nègre ont
tous les trois la même couleur maintenant, et leur vieille voiture aussi, gris
passé. Tu ouvres le placard, qui ne couine plus. Les posters sont là. Clash ou
Genesis, tu n’as jamais voulu choisir, comme entre Tintin et Spirou. Douze
classeurs, huit années de Spirou hebdomadaire, six jours d’attente pour un
mercredi béni… La poussière t’irrite un peu les yeux, mais tu arrives à lire
encore. A chaque « fin de l’épisode » tu pourrais raconter la suite. Classeur
numéro 1, numéros de 1689 à 1725. Manque le 1692. Ne l’avais-tu pas reçu cette
semaine-là ? Ou te l’avait-on confisqué et jamais rendu ? Peu de publicité, des
produits jeunes et démodés. « Avec le bon chocolat Cécémel, commande cette
magnifique imitation d’un bijou aztèque. Porte-le autour du cou, ou au front,
comme les hippies, et il te portera bonheur. » Avec les huit bons et trois
timbres, tu l’avais acheté, bien sûr. Où l’as-tu caché, ce médaillon en
plastique que tu n’as jamais porté ? Aurais-tu moins honte aujourd’hui ? Tu
remets le classeur en place, comme si c’était important. Dans le secrétaire,
entre les autocollants, ta boîte aux trésors. Avec le fameux médaillon
porte-bonheur, et quelques photos, noir et blanc, bords dentelés. Toi bébé. Ton
frère. Ton grand-père, dans le jardin. Ta grand-mère, dans sa cuisine.
Quand tu redescends, il fait déjà plus sombre. Tu traverses le salon, et tu sens
que personne n’a vécu ici, dans cette pièce que l’on gardait propre et nette
pour les visites. Il te prend une colère, comme l’envie d’arracher les housses
et les couvertures, d’étaler tes chaussures crottées sur la table et de boire de
la liqueur au goulot. Mais tu ne le feras pas.
Tu sais que ce n’est pas possible, et pourtant dans la cuisine tu crois bien
sentir la soupe. Tu la détestais, cette soupe, alors pourquoi te fait-elle envie
maintenant ? Pourquoi voudrais-tu entendre le frigo se refermer dans
l’arrière-cuisine ? Pourquoi as-tu envie de savoir ce qu’il y aura à manger ce
soir ? Et ne regarde pas vers le fauteuil, tu sais qu’il est vide.
C’est un de ces fauteuils de repos à dossier très haut, avec un oreiller
suspendu par deux lanières de toile nouée. Les accoudoirs sont lustrés, comme le
siège et le dos, qui se sont par endroits marbrés de noir. Les années y ont
creusé des présences familières, et on sent que les corps reconnaissaient et
retrouvaient ici leur place. Un système de boutons crantés permet de le pencher
vers l’arrière, et tu te rappelles que personne ne le relevait jamais. Ton
grand-père y a fait la sieste pendant des années. Pour toi l’été ce sera
toujours cette pénombre striée de lumière vive, avec dans le silence imposé le
bourdonnement d’une mouche, un souffle lent et calme semblant venir du fauteuil
lui-même. Des dernières lettres reçues en cachette, tu sais que c’est dans cette
chaise que ton père dormait quand il est mort. Et tu réalises que tous ceux qui
se sont assis dans ce fauteuil sont partis. Ta main caresse l’oreiller, puis
l’accoudoir, et, maladroitement, tu t’assois. Après toutes ces années, ta tête
est enfin à bonne hauteur.
Au bout du couloir, une lumière s’allume doucement.
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2007 -
Patrick Pierre -
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