La chaise      

Alexandre Auriot



La chaise sur laquelle je m'étais assis n'était même pas veloutée. Le bois dur qui la composait était en ferraillé de quatre pieds cylindriques. Tous bien rectilignes, ce qui donnait à cette assise une cambrure sèche, maigre et inconfortable.
Je ne sais pas vous, mais moi je n'ai jamais trop aimé ça les salles d'attente. Ces sortes de lieux morts où il ne se passe jamais rien si ce n'est le toussotement parfois gêné d'un attendant, le chuchotement d'une maman à son enfant pour qu'il cesse de faire tomber les cubes qu'il a entassés ou de gribouiller le dernier Paris Match qui attendait là, lui aussi...
On y croise aussi toujours les mêmes visages étriqués de grimaces furtives, les mêmes gestes discrets comme autant de façon de faire croire qu'on n'est pas là, mais ailleurs, les mêmes mains qui se frottent, s'entremêlent, les mêmes doigts qui tournent les alliances à l'infini, les mêmes oreilles à l'affût du moindre bruit de porte, d'un « au revoir » résonnant derrière le mur... Partout les mêmes sons, les mêmes humeurs, les mêmes tics, couinements de peau, craquements de chaussures, les mêmes froissements d'impatience.
La seule chose de divertissante finalement dans les salles d'attentes, ce sont les toilettes. Cette porte unique généralement bien en vue et qui garantit toute discrétion à celui qui est dans le besoin. J'aime contempler, les visages, de toute façon sans mobiles, des inconnus qui en sortent, leur air satisfait, leur menton boudiné. Mais de tous, je préfère m'amuser de ceux qui en ressortent avec le bout du nez pincé, la mimique encore stressée comme s'ils n'y avaient rien fait...
Je voulus changer d'assises. Je me levai avec les mains désireuses de s'emboîter dans mes poches, l'air de rien histoire de ne pas éveiller les paires d'yeux qui attendaient, tout comme moi. Il y en avait trois ; pas une ne bougea.
Bien décidé à trouver un nouveau repose fesses, je fis un tour d'horizon finalement très restreint. Non seulement aucune chaise n'était libre, mais elles étaient tristement toutes semblables... Bombées, creusées par les kilos de chair et d'os saillants qui s'y étaient affalés. La peinture écaillée, le teint vieillot, toutes avaient l'air de fléchir sous le poids des hommes qui s'y étaient avachis. Rien ne m'incitait à m'y poser.
Avec amertume et soumission, je reluquai la seule postiche injurieuse encore libre. Celle-là même que j'avais décidé d'abandonner quelques piétinements plus tôt. La salive m'écrasa la gorge. Mes mains firent mine de sortir de mes poches. Le bout de mon annulaire se coinça pile entre mes deux incisives. Avec nostalgie, je me mis à titiller mon ongle. J'avais cessé de les ronger depuis vingt mois. Alors, je repris très vite mon ongle en main un peu inquiet que les paires d'yeux eussent remarqué ma défaillance. Mes dents s'agrippèrent les unes aux autres. Je m'assis. Les trois paires d'yeux semblèrent acquiescer. Je sus alors que je venais simplement d'accepter d'attendre...

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