La bûche
Danielle Labit-Trédé
Il regarda sa main et la considéra comme une chose monstrueuse poussée au bout
de son bras. Ses doigts serraient la bûche, un long morceau de bois rond, avec,
tout au bout, une large tâche brune.
Le visage dur, la bouche crispée, tous ses muscles tendus, Patrick Pelissier
avait frappé. Dans ses nerfs était contenue toute la fureur avec laquelle il
avait battu l’homme plaqué au sol. Poussé par une force invisible, il avait
cogné. Son bras ne lui appartenait plus. Il était devenu soudain une mécanique
incontrôlable, un moteur emballé.
Puis, comme si un ressort s’était cassé, sa main était retombée, ballante.
Le visage sur lequel il s’était acharné ressemblait à une purée de chair et de
sang.
Patrick Pelissier demeura un long moment paralysé. Ses jambes semblaient coulées
dans du plomb. Il contempla devant lui ce grand corps immobile. Une douleur
envahit sa tête et le fit vaciller. Il ferma les yeux et resta un instant,
haletant, à reprendre vie et conscience. Mais, dans la nuit de ses paupières,
l’image de ce crâne écrasé surgit et se dressa comme un spectre. Alors la peur
lui revint, une peur instinctive, insurmontable, et il n’eut qu’une pensée,
s’enfuir.
A toutes jambes, il se mit à courir. Il boitait. Il traversa la parcelle de
terre où gisait le cadavre, ses doigts courts toujours crispés sur le rondin de
bois. Un torrent de haine coulait en lui, épais, charriant de la vase ; toute la
boue de la souffrance avec les morceaux hideux de son enfance.
Un vent furieux giflait la campagne. Il courait, éperdu, et enfonçait avec rage
ses ongles dans la chair dure du bois. Ses yeux, bleus et doux, ne pleuraient
pas.
Pendant combien d’années étaient ils restés secs ? Il n’avait pas le souvenir
des larmes.
Il arriva, essoufflé, au bout du chemin creux. Il ralentit sa course et continua
de marcher à grands pas. L’air glacé le cinglait au visage; un air piquant,
coupant, chargé de lames de rasoir qui lacéraient sa peau.
La douleur cuisante lui rappela une main levée, une ceinture de cuir noir, large
et plate, qui se mettait à onduler.
Dans le coin de la pièce, il revit une forme humaine, sa mère, en boule
ramassée.
Le vent sifflait. Il crut entendre le bruit de la lanière s’abattant sur son
dos.
Alors il se mit à courir. Il dépassa la dernière maison, une bâtisse carrée aux
volets fermés. Un cordon de fumée blanche s’échappait de la cheminée.
Le vent l’étirait et le déchirait en franges qui semblaient aussi fuir
l’épouvante, pour s’en aller mourir dans le ciel de cretonne pâle sur le point
de basculer dans la nuit.
Il arriva à la lisière d’un champ nu, bordé par une haie de buissons et
d’arbres. Une croûte de givre en décorait les branches. Sur le plafond du ciel,
des corbeaux volaient en large cercles, froissant leurs ailes noires, et jetant
dans le silence lourd leurs lugubres jurons.
Des souvenirs surgirent encore, martelant son front au rythme de ses pas. Il
entendait dans les cris des oiseaux les injures d’un homme, de la colère vomie,
de la fureur crachée.
Il secoua la tête pour chasser les images qui s’esquissaient devant lui.
La vision prenait une consistance horrible. C’était une tête avinée, des yeux
fous allumés par l’ivresse, et surtout à la tempe, une grosse veine qui se
tordait comme un serpent coupé.
Épuisé, il courait toujours, pensant qu’il laisserait loin derrière les fantômes
terribles. Mais les ombres galopaient aussi, le rattrapant à longues enjambées.
Le sang fouettait ses artères. Le passé revenait, explosait dans sa mémoire.
Les souvenirs arrivaient un à un, affreux et torturants.
C’étaient des coups, toujours des coups.
C’était son père saoul, fainéant, coléreux.
C’était sa mère revenant des ménages avec des mains calleuses; jamais assise,
tantôt au dedans, lavant ou repassant, tantôt au dehors, courbée dans le jardin.
C’était aussi la honte, à l’école, quand les bleus dépassaient des pantalons ou
marquaient le visage et l’acculaient au mensonge : « je suis tombé dans
l’escalier ».
A l’orée du bois, une racine le fit trébucher, et il tomba sur la terre gelée.
A cet instant, il ressentit durement son immense fatigue. La morsure du froid
l’étreignit et l’ecchymose à la jambe réveilla une douleur sourde qui le faisait
boiter . Incapable de bouger, il eut l’impression de chuter dans un puits.
Un malaise tout à coup l’engloutit.
Quand il ouvrit les yeux, il constata qu’il tenait toujours la bûche. Il roula
sur le dos et renversa la tête.
Il faisait nuit. Le ciel profond était criblé d’étoiles qui brillaient comme des
grains de glace. Une lune énorme, éblouissante, éclairait la campagne. Le vent
s’était calmé et rien ne rompait la solennité nocturne.
Si la vie avait été plus douce à Patrick Pelissier, sans aucun doute il se
serait cru sous l’œil de Dieu.
Les yeux noyés dans ce champ de lumières, il demeura longtemps allongé, la tête
vide, fasciné seulement par la tache ronde et jaune qui flottait au dessus de
lui.
Doucement, il se rinçait le cœur dans le silence.
Mais le froid lui arracha un frisson et sa douleur à la jambe ressuscita,
violente.
Le mauvais film de la soirée se déroula aussitôt.
Il était assis dans la cuisine. Sa mère venait d’essuyer la table recouverte
d’une toile cirée neuve. Son visage étroit, dans la clarté de la lampe, avec ses
boucles blondes qui l’encadraient, lui apparut très jeune.
Elle, si usée, à qui on donnait dix ans de plus ! Elle souriait. C’était un jour
de fête. Elle s’approcha de lui : « dix sept ans, mon Patrick ! », et l’embrassa
tendrement sur le front.
Elle sortit un gâteau du buffet, non pas un qu’elle avait fait, mais un beau
gâteau acheté chez le pâtissier. Il revoyait les petits vermicelles en chocolat,
le papier de dentelle qui dépassait en dessous, la rose en pâte d’amande plantée
au centre avec ses pétales si bien ourlés, et deux feuilles vertes en sucre à
côté.
La joie était complète.
Cela faisait trois jours que l’autre n’était pas rentré. Quelquefois, ils
restaient une semaine sans le voir. Il revenait toujours. Il mangeait, puis
dormait longtemps. Il demandait de l’argent, menaçait, repartait.
Patrick, joyeux, découpait le gâteau : « m’an, on va s’étouffer ».
« Mais non, j’ai pensé à tout ! ». Et la mère apporta deux verres et une
bouteille de cidre qu’elle sortit du frigo.
Ils riaient.
C’est à ce moment là que la porte s’ouvrit.
« On s’amusait sans moi ! ».
Il éructa un rire épais laissant voir ses dents jaunies derrière ses lèvres
grasses. Une odeur acide de vin blanc s’échappa aussi.
Il avança. Une barbe de trois jours courait sur ses joues. Dans ses yeux
brillait une lueur sauvage. Il tira sur la toile cirée. En trois secondes, le
gâteau, les verres, la bouteille avaient roulé par terre.
Son rire ressemblait à un grognement. La rage convulsait sa figure.
Il piétina le gâteau.
Pour la première fois, Patrick se rebella. Résigné, il avait toujours tout
accepté. Mais la petite rose aplatie sous ces gros souliers, c’était son cœur
déjà tant écorché que son père venait d’écraser.
Un coup de poing toucha l’ivrogne au menton. Il perdit l’équilibre, se retrouva
assis. Sa main chercha et trouva le couteau. De l’autre main, en se relevant, il
empoigna sa chaise. Son visage était tout déformé par la grimace d’une douleur
animale.
La mère hurla et se plaça entre eux en écartant les bras.
Dans un geste large, le père essaya de l'atteindre au visage.
Elle recula. Il l’effleura d’un coup de couteau. La chaise s’abattit sur elle.
Patrick, adossé au mur, était figé d’horreur. Sa mère gisait sur les tomettes.
Du sang coulait sur sa joue.
Il fit trois pas sur le côté pour rejoindre la porte et sortit en reculant.
Le père suivait. Des convulsions de violence secouaient son corps. Sa grosse
veine à la tempe, gonflée par la colère, se tordait, toute bleue. Le regard
qu’il planta sur son fils était celui d’un dément.
Dans le hangar à bois contigu à la cuisine, il fouetta avec la chaise les jambes
de Patrick, qui accusa le choc sans un cri et saisit une bûche sur le tas de
rondins. Il la lança à la face du père.
Le morceau de bois le frappa en plein front.
Il tomba au sol comme un pantin brisé.
Mais la haine féroce accumulée dans le cœur de Patrick sortit de lui pareille à
l’eau d’un ruisseau après les pluies.
Il s’empara de la bûche une deuxième fois, s’agenouilla, et avec une incroyable
fureur, se débonda.
A présent, rongé de tristesse, il descendit d’un pas calme le petit sentier qui
coupait à travers bois. L’aube se devinait au souffle de vent léger qui faisait
frémir les branches nues. Les étoiles commençaient à pâlir et se fondaient dans
le ciel de décembre.
Il repensait à sa mère qu’il ne reverrait plus, à sa solitude prochaine.
Il atteignait maintenant les premières maisons, les jardins désolés.
Il avait très froid.
Il connaissait bien le village, il y était né. Au carrefour, à droite, il monta
la route fraîchement goudronnée. De loin, il reconnut le bâtiment trapu, le
drapeau tricolore qui pendait frileusement sur sa hampe.
« Je suis Patrick Pelissier et j’ai tué mon père ».
Il avait parlé au gendarme assis derrière son bureau en gardant la tête baissée.
En relevant les yeux, il aperçut sa mère, tassée sur un banc au fond de la
pièce. Elle avait les paupières gonflées. De larges cernes mauves mangeaient son
visage. Une ligne de sang séché traversait sa joue.
Alors Patrick sentit dans sa poitrine grossir une boule de joie, et seulement,
il lâcha la bûche, puis se mit à pleurer.
Lentement, remontant du fond de son cœur dilaté, de lourdes larmes arrivaient,
qu’il laissa couler.
© 2009 - Danielle
Labit-Trédé - Tous droits réservés.