La bouteille chancelante 

Richard Bresson

      

 

 La terrasse était vaste mais piqués par l’hiver précoce les convives s’étaient réfugiés dans le confort des salons intérieurs. L’hôte de la soirée, ma maîtresse, ouvrait sans retenue sa demeure ; il est vrai que ses invités figuraient tous sur les listes contrôlées du Who’s who de la cité, de la gent bonne, de l’éducation, de l’argent.

Sans invitation, j’errais nonchalamment au gré des sourires et des mains qui s’offraient à moi. Un regard maquillé me toisa, un assortiment de soirées me fut présenté par un serveur empapillonné, des rires aigus heurtèrent mon oreille, un assoiffé tendait son bras vers une bouteille perchée sur un buffet. Traditionnelle promenade dans une soirée traditionnelle, un samedi monotone, comme tant d’autres, fin de semaine de traîne. Comme un animal blessé, je rodais désespérément dans les allées du cocktail, à la recherche d’un abri pour mon âme mortifiée. Mon monde était ailleurs, je le savais. Et pourtant, je demeurais dans les lieux.
Les doigts tapotaient la base de la bouteille. À chaque centimètre gagné, le liquide tanguait de plus en plus. Je regardais longuement la tentative de l’homme. Pourquoi cette bouteille-là ? D’autres plus accessibles se trouvaient sur la table voisine. Question bête, je ne buvais jamais. Sous les regards amusés, l’insistance de l’individu tournait au ridicule. Et moi, hypnotisé par l’oscillation grandissante de l’objet convoité, que faisais-je là, contemplant cette scène stupide ? La bouteille vacillait.
Vacillait… et me captivait. Chancelante, comme moi, la bouteille. Objet-jouet, envié hier, vidé aujourd’hui, jeté demain. Mes pensées fuirent la cohorte trinquante vers le temps fini d’un bonheur que j’avais cru infini. Un temps de regards affectueux, de tendres paroles, je t’aime, tu m’appartiens. Mensonges, miel de fiel ! Et puis l’enchaînement, la colère, le désintérêt, la haine. J’ai bien tenté de me révolter, mais sans effet, au contraire. Le bonheur, c’était hier. Et hier durait depuis dix ans pour moi, dix années d’amour et de fidélité. Hier renié quand elle a rencontré un demain plus jeune, plus svelte, plus obéissant peut-être. Hier, anéanti d’un regard par celle qui recevait ce soir, celle que j’avais tant aimée, celle que j’aurais suivie au bout du monde. J’aurais même gardé les portes de l’enfer si elle en avait fait sa demeure. Je me serais fait loup pour la défendre, loulou pour la chérir.
Près de l’homme à la bouteille qui tremblait, je crois avoir laissé échapper une larme, que personne ne remarqua. D’ailleurs, personne ne faisait attention à moi rampant sur le sol de mon désespoir.
Soudain, dans les miroirs de la pièce, le visage de la trahison apparut et la voix de la haine s’échappa du brouhaha.
— Tu es encore là toi ? Sors de cette maison !
J’ai tenté en vain un dernier regard, celui qui l’attendrissait, hier.
La bouteille vola. L’homme ivre cria.
La bouteille se brisa au sol. Ma maîtresse hurla.
Sa gorge se brisa sous mes crocs.
Les chiens, comme les hommes, n’aiment pas l’injustice.

© 2006 - Richard Bresson - Tous droits réservés.