Kaléidoscope

Agnès Schnell

 

L’eau montait lentement Telle une langue avide, elle léchait le bout de plage encore libre. Elle s’infiltrait partout et une oreille attentive pouvait entendre les bruits de succion du sable et des animaux qui y trouvaient refuge. Des bulles d’air éclataient à la surface.

Marie était cernée.  Elle n’avait pas vu venir le danger. Elle ramassait des coquillages et s’était éloignée des autres vacanciers, sans y prendre garde. La petite fille s’était aperçue de la montée des eaux alors qu’elle était sur un îlot de sable. Elle avait voulu rejoindre la plage, mais des trous d’eau invisibles l’avaient ralentie. Lorsqu’elle était enfin arrivée à cet espace encore sec, il avait été rapidement submergé. Elle avait perdu de trop longues minutes à hésiter. L’angoisse, la peur l’avaient paralysée.

Marie était maintenant acculée contre un rocher bien trop haut et trop droit pour être escaladé  à mains nues. Elle recula le plus possible et fit corps avec la roche Déjà, elle sentait les aspérités lui déchirer la peau du dos.

L’eau montait obstinément, rien ne pouvait l’arrêter. Marie avait froid. C’était peut-être cela mourir : une sensation de froid intense, une paralysie progressive, une impossibilité totale de faire un mouvement…

Soudain, une ombre immense lui cacha le soleil et l’eau se retire, rapide cette fois, sournoise comme un animal surpris dans sa traque…

  

« Que fais-tu là ? Encore à te vautrer par terre ? Tu n’es plus un bébé, grande sotte, tu vas te salir. On voit bien que ce n’est pas toi qui repasses. »

 

Oh mère ! Pourquoi faut-il que tu entres toujours dans mes histoires ? Pourquoi ne me laisses-tu pas jouer ? Mère, mon monde n’est pas le tien. Chez moi, toute chose est multiple, tout se transforme quand je veux et comme je veux. Les vêtements n’ont aucune importance…

Mais tu ne m’écoutes pas, mère ! Tu ne m’écoutes jamais !

Moi j’écoute. J’entends tout ce que nous apporte le vent : le roulis des vagues au loin, le cri des insectes et la longue plainte des herbes, le bruit de la vie qui refuse d’être étouffée, le froissement d’ailes pressées, le mouvement furtif de nos anges… J’entends aussi des choses que je ne comprends pas sans doute, mais qui me font mal, si mal parfois.

 

 Non mère, ne me regarde pas aussi durement !

Toutes les choses qui nous entourent peuvent nous aider à transformer notre vie. La tienne n’est pas bonne, je le sais, je t’entends souvent pleurer. J’entends aussi ces chansons que tu composes et que tu cries et qui me font frissonner. Toi aussi, tu vois, tu t’inventes des histoires. Pourquoi n’acceptes-tu pas les miennes ?

 

 Hier, en rentrant de l’école, j’ai remarqué que les grandes dalles du trottoir étaient mal jointes. Alors j’ai pensé qu’elles pourraient peut-être se soulever et devenir un immense escalier et que je pourrais grimper, grimper jusqu’au ciel ! Toi, tu es arrivée, tu m’as pincé l’oreille parce que j’allais encore à cloche-pied et que j’abîmais mes chaussures et que j’étais ridicule et qu’on me regardait…

Ne comprends-tu pas, mère, qu’il faut que je m’invente ces histoires ? Je n’ose pas te dire que le sentier qui mène à notre jardin est celui du prince qui réveilla la Belle au bois dormant, ni que des fées entourent mon lit chaque soir et qu’elles m’accompagnent dans mon sommeil en me tenant la main, parce que toi, mère, tu te contentes d’un rapide baiser et d’un « à demain » du bout des lèvres. Tu dis que je suis trop grande maintenant… J’ai toujours été trop grande pour toi…

 

J’aime fermer les yeux pour oublier cette maison trop bien rangée où je dois faire attention de ne rien bouger, ne rien déplacer ni salir ni casser. Comment ne rien bousculer lorsqu’un cheval à demi sauvage m’emporte vers la lumière ? Comment freiner ma course quand un fauve me poursuit ou qu’une valse interminable m’enivre ?

 

 Ta voix brusque est toujours grondeuse, mère, elle me touche, me blesse, me brise… Tes paroles m’entourent et me pressent, mais je peux les éviter, un mot magique les fait voler en éclats. Je vois alors ta bouche qui s’ouvre et se referme, je vois et je n’entends rien. Au fond de moi, une petite voix me dit des absurdités qui me font sourire et bientôt rire aux éclats.

Ta main se lève pour frapper, mais tu ne m’atteindras pas cette fois, tu ne m’atteindras plus. J’ai chaussé mes bottes magiques et sur la route bordée de platanes, je cours, je cours loin de toi, mère. Je suis le fleuve et le vent, l’orage et les nuages et mille chevaux blancs. Je suis le cristal et la pierre, l’eau et le feu, je suis la Vie sans passé ni présent ni avenir…

 

Un deux trois

je m’en vais au bois…  
  © Juin 2004Agnès Schnell – Tous droits réservés.