Pierre Mangin
Le départ en vacances demeurait toujours un moment magique. La mauvaise humeur de mon père ne parvenait pas à en gâcher la féerie ! Il avait beau nous promettre les pires calamités, rien ne calmait notre excitation exubérante. Tout juste si la menace suprême, celle de ne plus partir, nous faisait taire quelques minutes. Quelques minutes d'un silence apeuré que mon père mettait à profit pour regarder avec désespoir la montagne de bagages accumulés au pied du coffre. C'est après eux que mon père, années après années, pestait… Toutes ces valises, ces sacs de voyages, ces cartons, ces pochons de plastiques renfermant – nous le jurions en cœur avec maman – que le strict nécessaire…
Quinze jours déjà que nous préparions le départ mon frère et moi. En mettant de côté tout ce qu'il ne fallait surtout pas oublier. Et pour nous, pas question de nous séparer de nos jouets favoris. Pas question non plus d'abandonner tout ce matériel spécifique aux vacances en bord de mer. Pelles, râteaux, bouée pour mon petit frère, matelas pneumatique, masque de plongée, tuba, palmes, ballon, raquettes, volants de badminton… Bref, tous les ustensiles indispensables pour de bonnes journées de plage. Nous n'avions qu'une peur : que nos trésors soient sacrifiés au profit de choses considérées comme prioritaires par nos parents. Des choses comme des sacs de vêtements, les affaires de toilettes et tout un tas de matériel dont l'utilité ne nous sautait pas particulièrement à l'esprit…
Alors, pour être sûr que notre père n'oublie rien, nous tournions autour de lui comme des mouches, sans cesser de l'interpeller :
- Papa, Papa ! N'oublie pas le bateau !
- Papa, Papa ! Tu n'as pas mis les pelles et les râteaux !
Papa, contraint de résoudre le casse-tête apparemment insoluble de faire loger dans le coffre une masse de bagages plus volumineuse que sa capacité, réclamait du calme. En vain. Parfois une gifle tombait. Elle marquait le début de nos chamailleries fraternelles. Bien sûr, la gifle était toujours de la faute de l'autre, de celui qui justement ne l'avait pas reçue. Nos cris redoublaient, au grand dam de ma mère impuissante à nous raisonner.
Il arrivait également, une fois la voiture entièrement chargée, le coffre fermé, que ma mère arrive, rouge de confusion avec un ultime sac oublié… Un sac pas bien gros, mais suffisamment cependant pour obliger mon père à déballer le contenu du coffre, à redéposer sur le trottoir la somme de bagages et à recommencer le casse-tête… Là, mon frère et moi faisions silence… Nous avions trop peur que cette contrariété supplémentaire nous fasse demeurer en ville et que disparaisse l'espoir d'aller voir la mer…
Enfin nous avions le droit de monter dans la voiture… Deux petites places nous attendaient sur les sièges arrières. Deux petits nids aménagés au milieu des bagages. Car, comme chaque année, le coffre n'y suffisait pas. Il fallait en mettre sous nos pieds, entre nous deux même. Nous râlions en cœur :
- Je n'ai pas de place pour mes jambes !
- Il a plus de place que moi !
Sournoisement je poussais du coude la mallette contenant la trousse d'urgence. Inévitablement elle rentrait dans les côtes de mon petit frère, entraînant avec elle le superbe agencement des bagages censé nous séparer. Mon petit frère se mettait alors à pleurer plus fort qu'il n'avait mal, dans le seul but d'attirer sur moi les foudres paternelles.
Je n'en avais cure… Papa conduisait, il ne pouvait se retourner pour m'administrer la gifle méritée. Maman aurait été en mesure de le faire. Il faut bien l'avouer : ses gifles, nous ne les redoutions guère… Une seule fois je me suis laissé surprendre. J'avais brusquement et traîtreusement poussé la valisette alors que nous étions arrêtés à un feu rouge… Je n'ai pas eu le temps de la voir arriver qu'elle claquait sur ma joue, douloureuse et sonore ! Mon petit frère, ce fourbe, exultait. Il a passé le reste du trajet à chantonner à voix basse :
- Il a pris une gifle… Il a pris une gifle… Tralalalalère !
Entre mes dents j'ai promis de le noyer dès que nous arriverions…
Le voyage nous paraissait interminable. Quatre heures d'automobile… Autant dire une éternité ! Nous passions le temps comme nous pouvions. Entre deux chamailleries nous étions aventuriers, aux commandes d'un avion en détresse. Dans les soutes nous transportions les bijoux de la Bégum. De sournois espions à la solde d'un horrible autocrate nous attaquaient. En traîtres naturellement…
Racatacatacatac! Racatacatacatac ! Boum ! Boum ! Il fallait entendre siffler les balles, exploser les roquettes… Le feu prenait à la carlingue. Les passagers hurlaient de terreur. Nous étions acculés à poser le zinc en catastrophe. Le jeu s'arrêtait quand notre père, lassé de nos "Racatacatacatac !", nous sommait de faire silence. De toutes façons, difficile de se croire dans un avion, même en perdition, dans cette antique et poussive 2CV qui nous menait en ahanant jusque la mer…
La magie commençait à quelques kilomètres de notre destination finale. A Trévières très exactement, dernier gros bourg avant la mer. Papa stoppait la voiture devant une épicerie, depuis des années toujours la même. Moteur coupé il tendait la tête vers le rétroviseur afin de nous voir.
Nous le connaissions par cœur. Mais nous ne pipions mot… La scène appartenait à un rite immuable.
- Les enfants, disait mon père sentencieux, j'ai une révélation de première importance à vous faire… Nous sommes en vacances ! Aimez-vous les caramels mous ?...
- Ouîîîîîîîîîîîîîî ! ! !
Alors il se tournait vers Maman :
- Allez me chercher pour deux francs de caramels mous !... Il convient de fêter dignement ma découverte !
Pour notre plus grand plaisir il nous rejouait l'excentrique savant de "L'étoile mystérieuse" !
Nous suivions notre mère des yeux. Elle disparaissait dans l'épicerie pour en ressortir avec une boîte de caramels. Des caramels d'Isigny, les meilleurs du monde !
Ils étaient un signal, ces caramels… Le signal du début des vacances… Nous les mastiquions lentement, pour les faire durer, car on nous les distribuait avec parcimonie… Maintenant, tout nous était permis. Nous avions le droit de manifester bruyamment notre joie. Mais nous ne disions plus rien… Le temps pour parcourir les quelques kilomètres nous restant jusque la mer, nous le passions narines grandes ouvertes, à humer l'air se déversant à flot dans l'habitacle par les fenêtres relevées des portes avant. C'était au premier qui percevrait l'odeur caractéristique du bord de mer, mélange d'iode, de sable et d'algues marines… Un caramel d'Isigny dans la bouche, un fumet de plage dans le nez… C'était le bonheur !
Pas question d'aller directement au camping. Avant la corvée de l'installation, nous allions à la plage. "Dire bonjour à la mer", disait mon père. Retrouver l'eau et ses jeux, s'éclabousser, courir sur le sable fin, nous défouler après ce long voyage, pensions-nous tout excités d'avance. Immuablement nous prenions notre premier bain de mer à peine descendus de la voiture. De toutes les baignades, la meilleure. La fastidieuse opération de montage des tentes attendrait que nous ayons fini. Pendant nos vacances peut-être y aura t-il des jours où le temps ne nous permettrait pas d'aller à la plage. Mais le premier jour nous nous contrefichions du temps. Le premier jour tout était permis, même d'aller se baigner sous une pluie battante !
Comme nous étions heureux quand la voiture s'engageait sur cette petite route en lacets serpentant jusque la plage ! Nous en connaissions tous les virages. Mon frère et moi, penchés sur la pile de bagages nous séparant afin de mieux voir, retenions notre souffle. C'était à celui qui la verrait en premier. Dans les derniers virages notre père exacerbait notre joie en disant avant chaque tournant de la route :
- Attention… Attention… La…
Nous reprenions avec lui et bientôt c'est toute la voiturée qui chantait :
- Attention… Attention… La…
Au dernier virage, quand enfin elle apparaissait, nous crions tous en cœur :
- LA MEEEEER ! ! !
Chaque été l'émerveillement était intact. Elle était là, majestueuse, immense, offrait à nos yeux ébahis toute sa gamme de couleurs, allant d'un bleu presque noir à un vert lumineux tirant sur le jaune. Elle était là, nous attendait depuis l'an passé, immuable et éternelle dans son incessant mouvement. A la revoir ainsi, un voile couvrait mon regard. Des larmes d'émotion, de joie, perlaient au coin de mes yeux, et il n'était pas rare que je doive m'essuyer… A cet instant un amour débordant emplissait tout mon être. J'étais prêt à pardonner les pires actions à mes ennemis. Même mon petit frère, je regrettais de lui avoir envoyé la valisette dans les côtes…
Papa roulait maintenant presque au pas, pour faire durer cet instant merveilleux. Celui qui précédait notre course effrénée vers l'eau et notre premier plongeon ! Dans la voiture plus un bruit, hormis celui du moteur. Nous étions tous perdus dans notre contemplation et plus personne ne parlait. Avec mon frère nous écarquillions les yeux pour ne rien perdre du spectacle. Nous savions déjà si la mer était calme ou forte. Elle pouvait être une vaste étendue à peine frémissante sous un petit vent d'été. D'autres fois elle moutonnait, un vent plus soutenu soulevant les vagues pour mieux les écrêter. Était-elle basse, était-elle haute, montait-elle, descendait-elle ? Il nous fallait attendre un tout petit peu pour le savoir, un muret de pierres dissimulant la plage à notre regard. Pour nous, les enfants, toutes ces questions étaient primordiales : nos jeux ne seraient pas les mêmes. Marée descendante nous construisions des barrages pour retenir l'eau, marée montante ce sont des châteaux que nous édifions pour le plaisir de voir les vagues déferler dessus et assister à leur inévitable destruction …
Papa garait la voiture. Entre mon frère et moi, parmi les bagages accessibles, se trouvait un sac contenant le minimum d'affaires de plage. Nous, les enfants, portions notre maillot de bain depuis le matin ! Nous ne voulions surtout pas perdre du temps en nous changeant une fois arrivés !
En descendant de l'auto, mon père vissait sur sa tête son large chapeau de paille. Il le portait depuis tant de temps que les bords en étaient élimés. Qu'importe ! En bord de mer il ne le quitterait plus, hormis pour aller dans l'eau. Lâchés sur la plage, mon frère et moi étions comme ces chiens fous, ceux qui ont passé la semaine en appartement et qu'on libère en forêt le dimanche matin. Nous courions partout, sautions, roulions dans le sable, criions, caracolions, surexcités de bonheur.
Les parents nous observaient, un sourire satisfait sur les lèvres. A cet instant précis, ils possédaient les enfants les plus heureux du monde…
Pour nous baigner il fallait encore attendre. Cela aussi était un rite : le premier bain, nous le prenions en famille… Pas question de rouler dans les vagues sans avoir attendu les parents. Nous restions au bord, l'eau jusqu'aux chevilles, en leur criant de faire vite, en leur assurant que l'eau était bonne. Certaines années, elle était tellement fraîche que les chevilles nous serraient comme si elles allaient se briser… Mais cela, jamais nous n'aurions voulu le reconnaître !
Impatients, nous observions nos parents traverser la plage sans se presser, à petits pas… Comment était-ce possible ? Comment était-ce possible de traverser la plage aussi lentement ? Comment était-ce possible de ne pas courir pour arriver dans l'eau ? Les adultes ont parfois des comportements totalement incompréhensibles aux enfants !
Je regardais mon père se rapprocher doucement. Toute l'année je le voyais revenir du travail dans son costume trois pièces, avec sa cravate qui lui serrait le cou, le front soucieux, le visage crispé par le poids des responsabilités. Et là je le voyais en maillot de bain, l'air parfaitement détendu, son incroyable chapeau de paille sur la tête. Je voyais ses épaules carrées, son torse musclé. Il se dégageait de lui une impression de force bienveillante. Nous le savions, Papa ne se raserait pas durant tout le temps de ses vacances. Années après années il prétextait avoir malencontreusement oublié son rasoir ! Dans quelques jours, peau halée par le soleil, barbe hirsute sur les joues, il ressemblerait à un Robinson fantasque, à un aventurier que rien n'effraie. Il m'en imposait… Je le regardais et j'étais fier de mon père, fier d'être son fils, fier de porter le même nom que lui…
Les parents nous avaient maintenant rejoints. Maman posait un orteil dans l'eau et grimaçait. Nous riions, lui assurions qu'elle était bonne !
Papa, lui, ôtait son chapeau de paille. Il se mettait bien droit, face à la mer, écartait les bras en grand. Et là, qu'il y ait du monde autour de nous ou que nous soyons seuls, il saluait la mer en déclamant :
- Homme libre ! Toujours tu chériras la mer !
Le chapeau atterrissait ensuite dans le sac de plage… Nous allions pouvoir nous baigner… Papa fixait les règles :
- Interdit de s'éclabousser… D'accord ?
Bien sûr, nous étions d'accord… Nous rentrions dans l'eau tout doucement, en nous observant du coin de l'œil. Qui le premier osera rompre la règle ? Après quelques minutes d'un silence attentif, c'était parti. L'un de nous arrosait un autre… A peine un peu, juste quelques gouttes comme s'il se fut agit d'un accident… Fini les bonnes résolutions, nous nous éclaboussions joyeusement, les gerbes d'eau brillaient dans le soleil, nous n'étions plus que rires et cris. D'ailleurs l'eau était si froide que s'arroser était la meilleure solution pour y rentrer ! Seule Maman était épargnée… Tacitement nous ne l'arrosions pas… le premier jour !
Quelques minutes plus tard nous étions tous les trois trempés, nous sautions dans les vagues, nagions sous l'eau pour mieux nous attraper. Oublié le froid, nous étions tout à notre bonheur…
Nous regardions Maman se mouiller bien sagement les épaules. Nous faisions mine de nous avancer vers elle pour l'arroser. Pour le plaisir de l'entendre crier !
Les vacances étaient commencées…
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2004
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