Jouets avant la mort   

Laurent Haddad


Marvin Plicot ouvrit les yeux.

A ses côtés se trouvaient sept hommes habillés comme lui d'une tunique blanche et d'un short de la même couleur. L'homme près de lui semblait aussi surpris que lui de se trouver là.

- Ma qué faisons nous là ? dit-il avec un fort accent mexicain. Marvin n'avait pas d'explication à avancer. Cette situation était déconcertante. Comment avait-il pu se trouver sur cette place d'une ville qu'il ne connaissait pas ? Qui étaient ces hommes autour de lui ? Qui étaient ceux qu'il voyait en face de lui mais si loin qu'il ne pouvait discerner que leur silhouette sombre ?

La seule source lumineuse visible se trouvait devant lui, assez loin pour qu'il ne puisse pas définir ce qui la produisait. Son autre voisin semblait très calme. Il était petit avec un visage poupin qu'ornaient de petites lunettes rondes qui lui donnaient un air très sérieux. Il remarqua que Marvin l'observait. Il le suivait du regard depuis quelques minutes, dès son arrivée sur la place. Il s'était amusé de son air surpris puis de son regard interrogateur. Visiblement, il ne savait pas.

- Vous ne savez pas n'est-ce pas ? lui souffla-t-il très doucement.

Marvin fut étonné par cette prise de contact pour le moins directe et c'est en regardant plus précisément celui qui venait de l'interpeller qu'il remarqua un chose extrêmement troublante. Cet homme avait exactement la même taille que lui. Il se rappela aussitôt qu'il avait vu que le mexicain avait aussi la même taille. Un rapide demi-tour lui permit de confirmer cette observation. Ce fait aurait pu apparaître comme une coïncidence si les sept autres hommes n'avaient à vu de nez la même stature que lui. Une énigme de plus pensa-t-il. - Je me nomme John Serpster, continua l'homme et c'est la deuxième fois que je suis amené ici.

- Moi c'est Plicot, Marvin Plicot mais, qu'est ce que c'est qu..

Un hennissement derrière lui.

Il se retourna vivement et le spectacle qui s'offrait à ses yeux le fit chanceler.

Il y avait une tour de siège immense qui mesurait au moins huit mètres de haut avec à son sommet un homme vêtu de blanc et scrutant l'horizon avec des jumelles. L'auteur du hennissement était un superbe étalon blanc orné de tout l'équipement pour participer à un tournoi médiéval. Celui qui le montait arborait des habits de chevalier, un casque d'une blancheur étincelante, une armure du même métal et une lance de tournoi.

Plicot était abasourdi. Il jeta un regard furtif à Serpster afin de trouver une ombre d'incompréhension sur son visage ce qui le rassurerait quelque peu. Mais non, son visage reflétait une sérénité particulièrement énervante.

A côté du chevalier se trouvait un arlequin dont l'habit n'était pas multicolore mais orné de triangles représentant toutes les nuances allant du gris au blanc en passant par l'ivoire. Il portait un bonnet ivoire à trois branches au bout desquelles tintait un petit grelot.

- Salut, s'esclaffa-t-il, t'es nouveau ici ? N'aie pas peur, c'est vrai, ta position n'est pas très confortable ha ha ha, mais tu peux t'en sortir, si tu as de la chance ha ha ha. !!!!

Son visage se referma d'un coup, puis prit une mine triste et d'un coup s'éclaira de nouveau.

- Mais, ha ha ha ha ha, n'y compte pas trop ha ha ha ha !!!. Puis, il se tourna vers sa droite où une superbe femme était assise sur un trône immense.

- N'est ce pas majesté ? gloussa-t-il.

La femme avait l'air las mais n'en jeta pas moins un regard à Plicot. Il n'avait jamais vu de femme aussi belle. Sa robe ivoire étincelait de mille feu et la couronne qui ornait sa tête accrochait la lumière par les brillants qui la décoraient.

Et Marvin Plicot comprit. Un bref regard sur la droite de la femme lui confirma cette révélation.

Un homme de haute taille, portant une couronne, un deuxième trio arlequin, cavalier, tour de siège ; pas de doute, il était bel et bien sur un échiquier.

Cette constatation loin de dissiper la sourde angoisse qui le tenaillait depuis qu'il avait ouvert les yeux, le terrifia. Il ne put s'empêcher de penser à haute voix et ce qu'il dit l'anéantit :

- Si je suis sur un échiquier, si je vois les pièces, alors je suis, un ..., un ... pion !! Serpster lui tapa amicalement sur l'épaule.

- C'est vrai que la première fois, cela fait bizarre mais on s'y fait croyez moi. Tout cela était dit sur un ton se voulant rassurant mais qui n'atteignit pas son objectif. Plicot s'efforça de se calmer afin de réfléchir. Que s'était-il passé alors qu'il roulait tranquillement dans sa voiture en route vers sa maison après une rude journée de travail ? Le carrefour, le camion, la collision, le noir complet, l'échiquier ... impossible !

- IMPOSSIBLE ! hurla-t-il.

Le mexicain se retourna vivement.

- Oh, amigo, ça sert à rien de gueuler ! Explique moi plutôt qué se passe-t-il et qui sont ces foutus hombres en face !

Plicot avait la tête qui tournait, de grosses gouttes de sueur lui coulaient le long de la nuque.

- Je rêve, suffoqua-t-il , je vais me réveiller. Il faut que je me réveille ! Serpster secoua gravement la tête.

- Vous ne rêvez pas malheureusement.

Marvin sut alors ce qui lui arrivait et cette explication qui aurait dû l'inquiéter, l'apaisa par sa simplicité et sa capacité à élucider ce ténébreux mystère : Il était fou. Oui fou. Le choc contre le camion lui avait sûrement fait perdre la raison et il se prenait maintenant pour un pion d'échec.

Il embrassa du regard toutes les 'pièces' blanches.

- Vous êtes tous fous et moi aussi ! ricana-t-il.

Le premier arlequin éclata de rire.

- Ah ah ah ah, les morts ne sont pas fous et toi ....ah ah ah ah, tu es mort ah ah ah !! Le rire du deuxième arlequin fusa.

- Hi hi hi, enfin mort, pas tout à fait. Mais, c'est Tim qui joue avec les blancs alors, hi hi hi vu son niveau, hi hi hi rien n'est perdu...euh...gagné, enfin tu comprends hi hi hi !!

Non Plicot ne comprenait pas. Il jeta un regard désespéré sur la reine avec un air implorant. La souveraine baissa les yeux. C'était donc vrai, il était mort dans cet accident.

Mais que faisait-il là alors ? Qui était ce Tim ?

Serpster devina ses questions et prit un air indulgent.

- La mort est la fin du voyage pour les défunts commença-t-il. Tous ceux qui sont sortis du coma pour revenir à la vie racontent qu'ils sont entrés dans un tunnel attirés par une lumière éblouissante et d'autres banalités de ce genre.

Plicot commença à pleurer. Il était mort. Il prit conscience que plus jamais, il ne reverrait Hanna.

Sans s'émouvoir, Serpster poursuivit.

- En fait, il n'en est rien, chaque homme avant de partir pour sa dernière demeure devient un jouet, n'importe quel jouet. Il appartient à un enfant qui va s'amuser avec comme le font tous les enfants.

Le mexicain fulmina.

- yé ne souis pas une jouet. Si ye doit mourrire ye meurre !

Serpster reprit calmement :

- Ton heure viendra quand le jouet que tu incarnes périra au cours d'une partie. Tous ici sommes des morts en sursis qui attendent que Tim Frowley qui joue avec les blancs perde sa partie d'échec pour avoir droit au repos éternel.

Plicot renifla et se moucha bruyamment dans sa tunique.

- Si le jouet ne meurt pas au cours d'une partie, l'homme qu'il l'incarnait devient un autre jouet, et ainsi de suite, jusqu'à la défaite du joueur.

Et pour mieux lui faire comprendre la situation, il pointa du doigt la deuxième tour de siège. - Cet homme est un allemand nommé Ernst Huberth.

Il est mort il y à six mois et il a incarné dix-huit jouets avant d'arriver ici...et il a toujours gagné le pauvre.

Plicot était abasourdi. Un jouet voilà ce qu'il était. Il fallait qu'il meure en tant jouet avant de mourir en tant qu'homme.

Une idée lui traversa la tête. Il devait se suicider sans réfléchir à l'absurdité de la situation d'un mort qui se suicide !

Il s'élança en avant pour sortir de la case d'échiquier s'étendant sous ses pieds. Bien qu'il eût l'impression de se déplacer très vite, le bord de la case se rapprochait très lentement. A l'échelle où il était réduit, sa vitesse réelle était infime au niveau de l'échiquier.

Arrivé presque au bord, la main gigantesque d'un garçon de quinze ans nommé Tim Frowley remit toutes ses pièces au centre de leur cases respectives. Un geste habituel pour tout joueur d'échec mais qui désespéra Plicot. Un long moment passa.

Une voix retentissante venant du camp d'en face se fit entendre.

- Allez, tu joues Timmy ou tu dors !

Une voix encore plus forte que la précédente lui meurtrit littéralement les oreilles. - Ok, ok, ca va je joue !

La partie débuta. Ouverture pion dame. Plicot fut joué d'entrée de jeu et un courant d'espérance le parcourut. Il allait mourir en homme bientôt, très bientôt.

Les coups se succédèrent, il vit avancer deux cavaliers noirs et trois hommes sombres qui avaient la même taille que lui. Sa fin était proche.

Sa liberté aussi.

Serpster, qui se trouvait une case derrière lui, se fit transpercer par l'épée que l'arlequin noir sortit d'un fourreau de cuir. Heureux Serpster.

Les rangs des blancs se clairsemaient, Harry Mc Call allait peut-être battre Tim pour la première fois. Plicot allait sûrement mourir. Il s'en réjouit.

C'est alors que Frowley sortit une combinaison de génie. Il sacrifia le mexicain et la dame. Picot s'affola et hurla sans espoir d'être entendu.

- Non ! sacrifie moi, je veux mourir ! sacrifie moi, pleura-t-il.

Il n'eut pas le temps de s'apitoyer sur son sort, Tim l'avait mis en face du roi noir. Un revolver était apparu dans sa main comme par enchantement.

Un ordre inconscient lui parvint au cerveau. Il fallait qu'il tire.

Mais dans ce cas la partie était gagnée et il resterait un jouet. Il tenta de résister.

- Tire, mais tire donc imbécile ! le suppliait le roi noir à deux doigts de la délivrance. Il résista encore une seconde puis fit éclater la tête de sa cible dans un geste d'impuissance. - Echec et mat ! jubila Tim Frowley pas mécontent du tour qu'il venait de jouer à son camarade. Autour de Marvin Plicot tout se précipita. Il fut emporté dans un tourbillon de lumière et de bruit. Il hurla de terreur.

Il tomba dans un puits de silence et d'obscurité et atterrit dans l'herbe fraîche.

Il était vêtu d'un habit de dragon napoléonien et armé d'un fusil à baïonnette. Près de lui un homme était tapis dans les fougères.

- Où sommes-nous et qui joue ? demanda-t-il inquiet.

L'homme, ennuyé de se découvrir à l'ennemi lui répondit sèchement.

- C'est Alan Phelbs qui rejoue la bataille d'Austerlitz contre le petit Georges son frère et ils suivent scrupuleusement le déroulement historique de la bataille. Plicot frémit.

- Et qui... qui sommes nous ? s'enquit-il.

L'homme le foudroya du regard, visiblement agacé.

- Eh bien, nous appartenons au troisième régiment de dragon sous les ordres du général Grouchy !

Plicot tressaillit en regrettant de s'être intéressé à travers ses diverses lectures à cette victoire napoléonienne. Il savait qu'il ne serait pas libre cette fois-là encore. Il savait que le régiment de Grouchy n'avait subi AUCUNE PERTE à Austerlitz !!

Marvin Plicot s'allongea et ferma les yeux.

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