Un bébé jonquille
Françoise Guérin
Rien ne se passe pas comme prévu. Sophia le sait. Le bébé ne bouge plus, depuis que tout a commencé. Elle touche son ventre, le sent durcir sous ses mains, tandis que son dos se cabre comme un cheval affolé. Entre deux contractions, elle reprend son souffle, tente de palper l’enfant, de sentir son petit corps en mouvement en elle. Elle le tapote, le secoue un peu. Réveille-toi, ne me laisse pas tomber ! Elle ose à peine remuer, sur ce brancard étroit, garé au milieu du couloir des urgences. Non, rien ne se passe comme prévu. Elle devait accoucher dans deux mois, un beau bébé d’Avril, joufflu et tranquille. Un bébé jonquille…
Tom revient, son dossier à la main, entouré de trois blouses blanches.
- Ne vous inquiétez pas, dit une voix, on s’occupe de vous. On vous emmène en salle de naissance. C’était prévu pour quand, ce bébé ?
C’était prévu pour quand il serait prêt. Prévu pour les jonquilles. Sophia n’arrive plus à réfléchir. Son ventre ne lui appartient plus, il se refuse à lui obéir. Tout son esprit est tendu vers cet enfant qu’elle veut garder en elle, retenir jusqu’à son terme… mais sa chair en a décidé autrement. Les contractions, inexorables, livrent à la vie ce bébé qui n’est pas prêt et Sophia le sait. On roule son brancard le long du couloir, puis dans l’ascenseur, puis des couloirs, encore et encore. Interminables. Elle s’accroche à la main de Tom, à son regard. C’est trop tôt. Trop tôt.
Assise sur son lit, le dos calé par deux oreillers, Sophia grignote machinalement le petit-déjeuner qu’une aide-soignante a posé devant elle. Son esprit vagabonde. Elle n’en finit pas de ressasser la nuit tourbillon qui a été la sienne. A son arrivée en salle de naissance, il était trop tard pour enrayer le travail. Les contractions se sont enchaînées, de plus en plus rapprochées, de plus en plus fougueuses. Sophia a entendu qu’on bipait le pédiatre de garde et qu’on commandait une ambulance spécialisée. Une sage-femme a fait rouler près d’elle un incubateur vide qu’elle avait mis à chauffer… Tom est resté calme, juste un peu plus pâle que de coutume. Vers 3H00, le bébé est né et elle l’a à peine vu, dans son champ stérile vert. Il n’a pas crié et a disparu entre les mains de la pédiatre. Ensuite, elle a entendu des bruits de pas précipités et elle est restée seule, avec Tom.
Le bébé s’appelle Julien. Ainsi en a décidé Tom, et Sophia s’est contentée de hocher la tête. Elle n’a pas envie de parler. Elle n’a rien à dire. Elle se sent vide. Le plafond de la chambre est gris et fissuré. Elle reste allongée sur le dos, les mains sur son ventre encore un peu rond. Et si tout cela n’était pas arrivé ? Si c’était aussi peu réel que cela en a l’air ? Une chambre de maternité déserte où trône un berceau vide… Après tout, ce ventre rebondi ne témoigne-t-il pas de quelque chose ? Pendant quelques minutes, Sophia laisse errer ses pensées. Des images d’elle, petite fille malicieuse, viennent la visiter. Quand je serai grande… Sophie sourit, se livre à la confusion du temps, s’autorise à y croire un peu. C’est un jeu, n’est-ce pas ? Juste un jeu sans conséquence, un espace de vie sur lequel on a prise et qu’on malaxe à sa guise. Un jeu de gosse… Voilà ce qu’il lui faut. On dirait que le bébé ne serait pas encore arrivé. On dirait qu’il serait encore là, bien au chaud et qu’il arriverait pour les jonquilles. Un gros bébé comme on n’en trouve plus que dans les choux. On dirait qu’il serait comme dans ses rêves : un costaud, semblable à son père avec un souffle d’athlète et de la vie plein les yeux… On dirait que…
Tom n’est pas là. Il est allé voir le bébé. Le service de Réanimation Néonatale le plus proche est à vingt-huit kilomètres, par le périphérique, mais c’est encore trop loin pour Sophia qui peut à peine tenir debout. Depuis trois jours, Tom se rend, matin et soir, auprès du bébé. Curieusement, lorsqu’il revient, il n’a rien à raconter. Il peut à peine parler. Il répète que Julien est vivant, qu’on s’occupe bien de lui mais Sophia perçoit l’angoisse dans ses prunelles sombres.
Elle commence à s’habituer aux regards qui évitent le sien. Elle a eu quelques visiteurs, fugitifs et déconcertés. Que fait-on, habituellement, dans une chambre de maternité ? On se penche sur le berceau, on s’extasie, on bêtifie. On félicite les parents de ce bébé si réussi, si aimablement joufflu. Ces derniers jours, Sophia a eu droit à tout. Il y a d’abord eu les inconscientes sadiques, agitées de bonnes intentions, qui se sont souvenues, fort à propos, d’une émission sur la prématurité. Aussitôt prévenues, en effet, belle-maman et Tati Odette ont débarqué dans la chambre avec une boite de petits fours qu’elles ont dévoré de bon appétit.
- Je t’assure, Sophia, c’était un beau reportage. Tu aurais dû regarder…
- Si j’avais su, je te l’aurais enregistré… C’était vraiment pas-sion-nant ! Ces enfants entre la vie et la mort, si fragiles ! Et toutes ces séquelles, ces handicaps…
- Je ne me souviens plus des pourcentages de décès… Ils l’ont dit… Tu te rappelles, toi, Odette ?
Puis il y a eu les maladroits : ceux qui ont téléphoné pour annoncer qu’ils réservaient leur visite pour quand le bébé s’en sortirait…pardon, sortirait ! Ceux qui ont eu le courage de venir, tels Mireille et Jean-Marc, et qui l’ont regretté, rapidement, ne pouvant s’empêcher, comme un tic, de scruter le berceau vide. Puis la cousine Gisèle s’est efforcée de parler de Julien, sans savoir quoi en dire, et est partie en pleurant... D’autres, comme Justine ou Thierry, ont pris l’option de parler d’eux, de la conjoncture et des sondages sur les prochaines élections législatives. Certains sont restés quelques minutes en promettant de revenir ou ont manifesté un optimisme à la hauteur de leur inquiétude. D’autres se sont inscrits dans la catégorie des insupportables. Sans surprise, la mère de Sophia a remporté la palme toutes catégories confondues, en assommant sa fille de reproches à peine voilés visant tous, plus ou moins, à l’écraser de culpabilité. Sophia a tout supporté, serrant les lèvres, fermant les yeux. La culpabilité, elle n’a besoin de personne pour l’attiser. Quand la chambre se vide de ses visiteurs, elle promène ses mains sur son ventre, en palpe la chair vaine. Elle s’en veut, elle en veut à ce corps qui a échoué à protéger la vie, à la retenir. Des idées la parcourent, qu’elle n’a pas la force de repousser. Elle n’est qu’un utérus défaillant, une demi-mère, à jamais incapable de défendre son enfant contre les incertitudes de la vie. Elle se laisse convaincre par les images bizarres qui tournent dans sa tête : Et si le bébé était sorti parce qu’il se sentait mal, en elle ? Et s’il avait tenté de la fuir ? Et s’il ne l’aimait pas ? Et s’il était mort ?
Cette pensée la secoue et elle se lève, figée d’angoisse. Il est mort, c’est ça ! Il est mort et on n’ose rien lui dire ! La voilà, la raison de leurs sourires gênés, de leurs mots feutrés, de ces visites sans bouquets, sans peluches ! Le bébé n’a pas survécu et personne n’a trouvé le courage de le lui avouer.
Debout au milieu de la chambre, Sophia serre son ventre vide comme pour le transpercer de ses ongles. Si elle pouvait l’arracher, le détruire et se détruire avec ! S’arracher à ce monde…
La voiture est froide et triste. Tout est sinistre, autour de Sophia, depuis qu’elle a réussi à se convaincre que Julien n’avait pas survécu. Elle voudrait s’effondrer, gémir, pleurer sur l’épaule de Tom mais elle se sent aussi glacée qu’une morte. Une voix, qu’elle sait être la sienne, répète à ses oreilles que c’est bien mieux ainsi, qu’elle aurait fait une piètre mère, que toute sa vie n’a aucun sens. Et que ce soulagement même en apporte la preuve…
Tom se gare près de l’entrée et l’aide à descendre de voiture. Il a insisté pour qu’elle vienne car, a-t-il dit, Julien l’attend. En entendant ses mots, Sophia a éclaté d’un rire brutal, une trille sonore et inquiétante qui résonne encore, par moments, dans sa tête.
Le service de Réanimation Néonatale est fond du couloir. Toute volonté abolie, Sophia s’avance vers l’infirmière qui la guide vers le sas. C’est une jeune femme brune aux cheveux relevés en chignon strict et aux yeux brillants. Sophia se laisse habiller d’un sarrau, enfile les sur-chaussures en tissu jetable et recouvre sa tête d’une charlotte. Puis elle s’avance vers le lavabo dont le jet se déclenche à son approche. L’infirmière l’attend près de la porte vitrée. Elle garde ses mains en l’air pour ne pas les contaminer. Il semble à Sophia qu’elle est tenue, contenue dans ce regard serein posé sur elle.
- Venez, maintenant…
- Je ne peux pas !
- Bien sûr que si…
Sophia secoue la tête. Elle ne fera pas un pas de plus. Franchir cette porte est impossible. Ce n’est pas une simple paroi de verre trempé qui glisse sur ses rails, c’est la limite entre deux univers, entre deux vies pareillement fracassées, deux existences amputées l’une de l’autre. Julien n’est plus en elle, Julien n’est plus à elle.
- Votre bébé vous attend !
- Nooon !
- J’ai fait sa toilette, ce matin, insiste l’infirmière en la serrant dans son regard, et je lui ai dit : Ca, y est, c’est aujourd’hui que maman vient te voir ! Alors, il a remué ses lèvres comme s’il essayait de téter…
La main de l’infirmière vient chercher son épaule.
- Venez, redit-elle fermement. N’ayez pas peur, je reste près de vous. Il y a des fils et des appareils compliqués mais c’est bien votre bébé.
La porte s’écarte devant elles, le seuil paraît infranchissable à Sophia que la peur pétrit dans ses longues mains puissantes. La lumière l’aveugle, les alarmes des moniteurs l’agressent et s’insinuent en elle, pénètrent sa peau, ses os. A regret, ses pieds franchissent les quelques mètres qui la séparent de l’incubateur. Le bébé est là, minuscule, seulement vêtu d’une couche et d’un lacis de fils. Il appartient à la machine, à l’infirmière si compétente. Il ne fait qu’un avec cet utérus de plexiglas et d’acier. Sophia a honte. Honte de ce qu’elle voit. Honte d’être l’intruse qui vient débusquer Julien jusque dans son propre ventre.
Avec des gestes précis, l’infirmière ouvre une petite porte, de chaque côté de l’incubateur.
- Vous pouvez entrer votre main, propose-t-elle à Sophia en allant se positionner, face à elle, de l’autre côté de la couveuse. Bonjour, Julien ! dit-elle en passant sa main dans l’ouverture pour lui toucher le bras. Tu as de la visite…
L’enfant remue dans son sommeil. Sophia hésite. Les yeux écarquillés, très lentement, elle avance un doigt vers la petite main qui vient de s’entrouvrir. Aussitôt, les doigts lilliputiens se referment sur son index. Prise de panique, elle lève les yeux jusqu’au sourire de l’infirmière.
- Il vous a attrapée ! Vous pouvez lui parler…
Sophia voudrait bien, mais les mots se dérobent. A présent, l’infirmière guide sa main et l’encourage de la voix. C’est une passeuse, un chemin entre deux univers, un gué solide pour traverser le vide, un tapis d’étoiles…
- Julien, c’est ta maman qui vient te voir. Elle est là.
Les paupières bleutées tremblent. Le petit bonhomme n’a pas desserré son étreinte autour du doigt maternel. Sophia voudrait lui dire de s’accrocher, lui transmettre un peu de force. Les mots sont quelque part, en elle, mais tellement loin... Sollicités, ils traversent l’univers, s’accrochent aux fils ténus de l’espérance. Elle se penche, contemple le visage du bébé qui entrouvre ses paupières.
- C’est moi. C’est maman…
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2004
— Françoise Guérin
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