Je ne t'ai pas présenté mon meilleur ami ?
Isabelle Verneuil
Prix 2009 de L'écritoire d'Estieugue
Il était toujours au centre des discussions. Il aimait ferrailler avec les mots,
argumenter et se colleter avec les idées, les concepts. Il s’emballait. Depuis
toujours, il était comme cela. Enfant quand il voulait donner un avis à lui et
qu’il bégayait. Ça je ne m’en souviens pas mais il me l’a dit. Ado quand il
s’emportait et croyait que le monde entier était contre lui. Etudiant quand il
refaisait le monde et qu’il séduisait les filles par son énergie belliqueuse et
son idéalisme. Il les faisait rire aussi quand il se tournait vers moi pour
avoir mon assentiment. Elles ne le voyaient pas, le léger mouvement de tête qui
l’encourageait lui dans sa diatribe passionnée, mais elles se prenaient au jeu.
Personne ne savait jamais quand il était sérieux et jusqu’à quel point. Il en
était même un peu inquiétant et je pense que c’est cet aspect des choses qui
explique que toutes, une par une, mais aussi tous ses copains, ses collègues,
finissaient par mettre de la distance avec lui avant de disparaître
discrètement. Il était plutôt solitaire en fait comme gars. C’était un
autodidacte, très intéressé par un nombre incroyable de choses. Les révolutions
surtout, celles d’Amérique du Sud ou d’ailleurs. Les mouvements sociaux, les
luttes contre l’oppression. Il avait un besoin d’absolu et de spiritualité. Il
se sentait des connivences avec tous les exaltés, se donnait la mission de
sauver l’humanité. Il connaissait l’histoire et la littérature, savait des
passages entiers de la Bible, avait une citation pour chaque occasion et
travaillait d’arrache pied à un grand projet secret. Cependant ses
enthousiasmes, ses emportements, ses excès effrayaient un peu. Le mettaient à
l’écart, comme en quarantaine. Il était constamment en quelque sorte sous
l’observation des autres. Un mystère pour tous. Malgré les discussions animées,
les débats jusqu’à point d’heure, les échauffourées verbales, il se retrouvait
en fin de compte toujours seul. Enfin, jusqu’à ce qu’elle arrive dans sa vie
elle. Elle, je veux dire Elodie. Je l’ai rencontrée dans l’escalier un soir avec
une de ses amies. L’amie était plus grande, plus jolie. Elodie était quelconque
mais frappante à la fois. Il y avait en elle comme un vin fort, une liqueur qui
fait tourner la tête. A côté de la copine mignonne et bien attifée, on ne voyait
qu’elle. Minuscule, menue comme une virgule, moche et mal habillée mais avec des
cheveux en halo flamboyant, des yeux de braise et un rire tonitruant, elle
tenait toute la place. En sorte que sa petite taille faisait l’équilibre avec
son allure à lui de grande asperge… Je ne sais pas dire si ce jour-là, elle m’a
remarqué. Je ne le crois pas. D’ailleurs bien sûr, personne ne me remarquait
jamais. Je ne suis pas amer, je constate.
En tout cas, il a fallu faire avec elle. Ruser. Elle me traitait toujours par
l’indifférence quand j’étais là, comme si elle ne me voyait pas et lui, il
évitait de nous faire rencontrer. Elle devenait une part importante de sa vie
pourtant et même de plus en plus importante. Il m’oubliait complètement parfois
pendant des jours entiers. Je crois qu’il ne pensait vraiment pas à moi dans ces
moments-là. C’était comme si je n’avais jamais existé. Comme s’il ne m’avait
jamais demandé mon assentiment pour toutes ses idées farfelues ou sages, comme
s’il n’avait jamais eu besoin de moi au plus fort de ses nuits d’angoisse ou de
ses interrogations existentielles. C’était un garçon intelligent, étrange mais
intelligent et il se posait les bonnes questions. Celles qui, sans les bonnes
réponses, n’apportent pourtant qu’angoisse et terreur. Peut-être qu’elle gardait
la terreur à distance, elle. Elodie. Peut-être alors le besoin de son ami de
toujours était moindre. Peut-être. Sûrement. C’était blessant pour moi mais
c’était la vie. Je pouvais comprendre. J’attendais mon heure. De toute façon, il
finissait toujours par m’appeler et on se voyait dans un bar ou entre deux de
ses visites à Elodie. Ou encore quand elle était partie passer le week-end chez
ses parents ou qu’elle mangeait avec une copine. Bref je faisais un peu
bouche-trou mais enfin, j’étais encore indispensable à son équilibre.
Il devenait plus calme, me parlait d’avenir, s’exaltait sur des choses plus
concrètes, plus terre à terre aussi. Il se voyait dans un futur de publicité
Ricoré et oubliait ses combats. Il oubliait « son » projet pour « des » projets.
Il me désespérait un peu. Il rentrait dans le rang.
Il a fini par se marier. Je m’y attendais bien sûr. Ça m’a fait quand même tout
drôle. Je n’étais pas, comment dire, très heureux de cette union, mais que faire
? A part être là, prêt à reprendre du service. Je restais au coin de son champ
de vision. Comme une ombre qu’on choisit de ne pas voir mais qui obscurcit un
peu la vue tout de même. Je suis patient de toute façon. Et je le connais bien
et depuis longtemps. Il avait maintenant un boulot stable et assez bien payé. La
petite Elodie travaillait dans les assurances. Ils se sont assez rapidement
acheté un appart plutôt sympa. Il était un peu nerveux, dormait mal. Il prenait
des trucs contre les insomnies. Je venais parfois discrètement partager un bout
de nuit avec lui quand elle dormait. On s’installait sans bruit dans la cuisine.
On parlait doucement. De notre passé commun. De la difficulté de la vie. De
l’avenir aussi. Il n’avait pas perdu toutes ses ambitions, dans un coin de sa
tête, il y avait un projet insensé de grande révolution. J’aimais ça, cette
folie dans une vie ordinaire et sans vagues. Il y croyait d’autant plus que je
m’y intéressais. Même si on savait l’un comme l’autre que c’était divagations et
compagnie, ça faisait du bien. On parlait parfois jusqu’à l’aube, recroquevillés
l’un vers l’autre pour se tenir chaud et pour ne pas faire de bruit. Nous
chuchotions, et si quelques éclats de voix nous échappaient parfois, c’était
comme un rire solitaire. Il riait souvent tout seul. Le matin Elodie le trouvait
parfois endormi dans la cuisine, un grand tas sur la table. En vrac pour ainsi
dire. Les yeux clignotant et les mains gelées. Elle le secouait, l’engueulait un
peu et il repartait pour un tour…
C’est là que l’enfant est arrivée. Une petite pelote de rien du tout, une petite
boule de pleurs et de pisse, bientôt des risettes et de grands yeux bleus qui ne
se déprenaient pas des siens. Et là, il est devenu mouvant. Il a perdu toute la
quiétude qui avait pu, par erreur ou par effort de sa part, faire le début d’un
nid dans sa vie. Il était agité. Perpétuellement. Anxieux et tendu comme une
flèche vers son but. Il allait marcher sans fin dans les rues au mitan de la
nuit et je l’y retrouvais. Il parlait tout seul, faisait de grands gestes,
semblait supplier ou menacer tour à tour. Tu me comprends bien, me disait-il
alors. C’est une telle une responsabilité, cette enfant qui me tombe dessus. Ça
fait tellement peur de penser que pour toute la vie maintenant, je dois la
protéger du monde. Tu te rends compte toi ? Un monde pareil, plein de bains trop
chauds, d’escaliers partout, de microbes et de virus. Sans parler des voitures,
du vélo qu’il faudra enfourcher un jour, de la bombe atomique, du réchauffement
de la planète et des violeurs au coin des rues. Je ne te dis rien de ce monde
matériel et égoïste, de l’injustice entre pauvres et riches, de la pub et des
colorants. Et des forêts qui meurent et de l’amiante et des cancers au cerveau.
De Noël qui n’est plus Noël et des marques pour les ados. Un monde de fous,
comment la garder de tout ça, lui montrer toujours le bon chemin ? D’abord
savoir le chemin. Il n’y a même plus de fleurs le long du chemin et les
papillons sont rares. Ça lui montait à la tête, il levait les bras au ciel, se
jetait à genoux. Il faisait du cinéma, en rajoutait. N’en rajoutait pas. Il
paniquait. Il angoissait terriblement. Je lui expliquais bien pourtant qu’il
n’était pas le christ, que tout homme n’est tenu que de faire un travail d’homme
mais c’est ça disait-il, il faut sauver le monde, se sacrifier pour eux tous.
Pour elle mon enfant, pour que le monde lui soit vivable, pour la sauver.
Elodie vit bien que ça ne tournait plus très rond chez son mari ou plutôt que ça
tournait beaucoup trop en rond et elle l’envoya chez un médecin de la tête qui
lui parla très sérieusement et pour un bon paquet d’argent. Il y allait sans
déplaisir car ça lui vidait un peu le crâne. Il se sentait écouté, on le prenait
au sérieux, pas comme au bureau où ses collègues, après avoir compati, s’étaient
moqués puis ne le supportaient plus. Le docteur de la tête le retint bien un
moment mais quelque chose s’était emballé et faisait tic tac dans son esprit. Ne
s’arrêtait plus. Il ne prenait plus ses médicaments. Il écoutait le tic tac.
L’enfant faisait de vrais sourires et des arheu arheu. Puis un jour, elle dit
papa. Elle marcha. Il avait le regard lointain et exalté. Il s’occupait d’elle
passionnément, était jaloux de tout et de tout le monde. L’horloge était en
marche. Elodie n’entendait pas le cliquètement des aiguilles. Moi oui. Le projet
était en marche. Le signal avait été donné.
Je les vois l’enfant et la femme aux yeux intenses. Petite, plus encore que
jamais. Elle hurle et n’écoute pas le policier. Mais enfin, vous voyez bien que
ce n’est pas possible. Il a un enfant qu’il adore. Il m’a moi. On s’aime et vous
ne comprenez rien. Rien de rien. C’est vrai qu’il est bizarre et que ça déraille
parfois un peu dans sa tête mais son docteur dit que ça va. Il prend ses
médicaments, tout va bien. Ce n’est pas lui. Vous vous trompez. C’est un autre,
un fou, un malade. Un fou de Dieu peut-être. D’ailleurs mon mari ne croit pas.
Ou si peu. Ou si mal. Il ne sait pas. Ne sait rien. Hésite toujours, s’inquiète
toujours. Comment pourrait-il ? Comment pourrait-il s’être fait sauter avec une
bombe et nous laisser là, ma fille et moi, dans ce monde qui lui fait peur pour
nous ? Il se fait toujours tellement de souci pour son bébé. Où est-il ? Je veux
le voir. Il a sûrement besoin d’aide s’il n’est pas rentré à la maison.
Maintenant je vais le surveiller encore plus, ne plus rentrer dans ses délires,
le sortir de là. Docteur, où est son docteur ? Toi je ne veux plus te voir, toi
son soi-disant meilleur ami. Va-t-en ! Tu n’es qu’un lâche et un malade ! Que
cherches-tu ?
Je suis là mais ils disent que je n’existe pas. Seulement dans sa tête. Du coup
qui suis-je, moi ? Peut-on me faire confiance, à moi qui raconte cette histoire
de fous mais qui n’existe pas ? Ces images abominables à la télé qui me font un
remue ménage dans le ventre, est-ce là la vérité ou mon ami est-il cet homme un
peu las, un peu lent, qui raconte une histoire à une petite fille sous les yeux
vigilants et aimants d’une toute petite femme à la chevelure et au cœur
flamboyants ? Ou bien est-il cet homme-là qui amène une enfant dans cet hôpital
tout blanc voir une petite femme aux yeux éteints ?
Je ne sais pas. Je n’existe pas.
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2009
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