Christophe Durand-Baron
Depuis longtemps déjà, la nuit chaude collait aux draps. Une journée mauvaise,
des programmes télé indigestes, soixante ans demain et une solitude moite, rien
pour aider Jean à trouver le sommeil. Après les infos, il avala son somnifère et
rejoignit la fraîcheur du couloir.
Le faisceau de la lampe torche ne le réveilla pas immédiatement. L'intrus posa
la main sur lui, presque avec tendresse.
- T'es seul ?
- Hein ? Répondit jean
- T'es seul ? Répéta l'intrus
Il détourna la lampe du visage de Jean, en balaya le pyjama à rayures, les
étagères alourdies de livres, le tapis Boukhara rouge sang, la porte fermée, au
bout du couloir. Il éclaira à nouveau le lit de camp, s'attardant un instant sur
le broc en faïence et les chaussons usés.
- Tu fais quoi, là ?
Jean lui répondit qu'il dormait, enfin qu'il croyait qu'il dormait. Il se
redressa sur l'oreiller, se frotta les yeux. L'intrus lui dit de ne pas bouger,
de ne pas crier, et que tout se passerait bien.
- Pourquoi je crierais ? Demanda Jean
C'était généralement ce que faisaient les gens, lui dit l'intrus. Jean baîlla et
répondit qu'il n'était pas les « gens » en général, ni en particulier. L'intrus
lui demanda qui il était et Jean lui demanda s'il pouvait boire. Comme l'homme
ne lui répondait pas, Jean s'assit au bord du lit, attrapa un verre à tâtons, y
versa le fond du broc. Les somnifères lui faisaient la bouche pâteuse et le
réveil incertain. Il but lentement avant de lever les yeux sur son intrus. Il
était massif, un peu voûté, la trentaine – d'après sa voix – et les traits
perdus dans l'ombre.
- Je ne suis rien qu'un vieil homme, dit Jean.
- Qu'est-ce que tu fais là, à dormir dans un couloir ?
La question plongea Jean dans un abîme d'introspections métaphysiques.
- T'es un domestique, hein ? Spécula l'intrus sur le silence de Jean.
Comme Jean ne répondait toujours rien, il fit un mouvement de la tête en
direction de la porte, et dit que Jean était leur larbin, et que ces salauds là,
ils le faisaient dormir dans le couloir. Jean au réveil n'aimait pas les
controverses. Il acquiesça timidement. Après tout, l'intrus n'était pas
antipathique et Jean craignait qu'il ne s'en aille.
- Ces bourgeois, ça capitalise en Suisse et ça fait dormir les domestiques par
terre...
Jean, amusé, se plaignit que ses maîtres le nourrissaient de leurs restes et ne
lui avaient pas versé ses gages depuis avril 76.
- Salauds de salauds, s'exclama l'intrus !
Jean se sentit honteux de se moquer ainsi de l'intrus. Il lui dit que c'était
son anniversaire, se demandant aussitôt le pourquoi de ces épanchements.
L'intrus lui demanda quel âge ça lui faisait, Jean lui répondit soixante-dix,
avec un nouveau pincement pour cette exagération.
L'intrus s'assit sur le lit, aux côtés de Jean. Il lui dit que lui en avait
quarante, depuis la semaine dernière. L'intrus mentait aussi, sentant qu'il
n'était pas gentil d'avoir moins de trente ans, la nuit, dans un couloir, à côté
d'un homme aussi âgé.
- Au fait, je t'ai pas demandé : t'es seul, hein ?
Jean lui répondit que oui, l'intrus lui dit que lui aussi, il était seul. Jean
soupira. L'intrus soupira. Tous deux regardaient le mur, face au lit de camp.
- Et y-a quoi, derrière, demanda l'intrus ?
Il montrait la porte d'un mouvement du menton.
Une lumière pâle envahissait le couloir, dessinait le contour des deux hommes et
des meubles. Jean lui répondit que derrière, il n'y avait rien que des pièces
meublées moderne, genre Ikéa, des reproductions de toiles de maîtres, des bijoux
de pacotille et la lumière blafarde de l'aube naissante. L'intrus regarda sa
montre, s'excusa, lui dit qu'il était tard et qu'il devait y aller. Ils se
dirent qu'ils avaient été enchantés, et que non, tout le plaisir a été pour moi,
non pour moi. Ils se serrèrent la main. L'intrus ramassa sa lampe, choisit un
livre à couverture pleine peau sur l'étagère. Jean lui en conseilla un autre,
rare et recherché. L'intrus lui dit que non, qu'il ne voulait pas abuser. Ils se
dirent de nouveau adieu, l'intrus sortit et Jean se demanda s'il était tôt pour
se lever ou tard pour se coucher, alors il resta assis au bord du lit.
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