J’ai toujours rêvé d’une salamarte

Éric Michel

      




Enfin, pas depuis toujours mais depuis longtemps. Je ne sais plus quand ça m’a pris, à la sortie de l’adolescence, ou bien en entrant dans l’âge adulte, au moment où l’on apprend doucement la nostalgie, où l’on devient sensible à des patines et des échos d’objets sur lesquels nos regards d’enfant glissaient sans intérêt, voir même avec un certain dédain ;
comme si posséder une salamarte me donnerait une certaine assurance, une fondation sérieuse à une vie à bâtir, un totem ancestral.
J’en rêvais comme d’autres rêvent de Panhard, de Singer, de maies ou de Gien, de Comtoises ou de Zippo, de lampes hirondelles ou de Godin.

Je l’ai d’abord imaginé high-tech, toute de métal brossé et de courbes translucides, au design nordique, la salamarte du XXIème siècle déjà. Je la rêvais et l’inventais, nouvelle et fonctionnelle. Je voulais l’inscrire dans son temps, la renouveler en la conceptualisant, fruit d’ingénieurs aux blouses blanches et apparaissant sur des écrans plats, tout en courbes de Béziers.

Puis, avec le temps, je me suis penché sur la piste de l’artisan méticuleux et besogneux, pinailleur et authentique, amoureux de la mortaise et du rivet. Je la voulais faite à la main et polie à la fierté du travail bien fait. J’en sentais l’essence et la voyais en nouvelle vestale, fière de sa rusticité mais osant une couleur improbable, pour mieux la faire mienne. J’imaginais le jour où je verrai les yeux de l’homme de l’art s’illuminer à l’énoncé de mon projet de salamarte, où je pourrai discuter avec lui du meilleur matériau, lui laisser m’en esquisser les premières courbes et le laisser devenir mon complice dans cette œuvre de résurrection de la salamarte.

Maintenant, enfin, je sais que je la chercherai, la chinerai dans un vide grenier ou la dénicherai dans une salle des ventes, la traquerai dans toute la France à l’âge où le temps me sera rendu, inutile mais si précieux que je me lèverai avant le jour pour n’en rien perdre. Je la marchanderai au petit matin frileux, sur une place de village, où bien la barguignerai-je dans une cour de ferme entre deux coups de blanc, petite salamarte perdue et oubliée entre 2 héritages ; à moins qu’elle soit salamarte illustre, vantée par un expert international fier d’avoir caressé les plus anciennes, les plus vénérables, les plus remarquables salamartes, m’appropriant au coup de maillet un morceau de patrimoine salamartique.

Quoi qu’il en soit, je n’aimerais pas partir sans avoir eu enfin cette salamarte à moi, ma salamarte, celle que je laisserai à ceux qui me suivront mais qui n’en auront que faire et qui se retrouvera un jour, oubliée de tous, dans un quelconque débarras poussiéreux à attendre un autre salamartiste frustré et improbable.
J’aimerais que cette salamarte existe, témoignage d’une existence, symbole d’une vie et ancrage par delà les temps de mes rêves et aspirations

Seulement, personne ne sait ce qu’est une salamarte.
 

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