Jean-Pierre Schamber
Le
vaporetto du Lido nous ramenait vers l’embarcadère du Campo degli schiavoni.
Face à nous, le soleil couchant apparaissait et disparaissait en éclats
écarlates parmi les lourds nuages lie de vin, sur lesquels se détachait la
masse livide de la Salute et les campaniles ocre. Nous étions à l’avant,
aspergés parfois par les embruns, Marianne se tenant serrée contre mon dos
chuchota à mon oreille: “ne te retourne pas, je t’en supplie ne te retourne
pas, ne bouge pas et ne dis rien. Le nénuphar a recommencé à proliférer, je
sais que, cette fois, il ne me lâchera plus, ne te retourne pas. Tu sais nos
conventions. Nous n’en parlerons plus, la seule chose que je t’accorde,
c’est de m’accompagner jusqu’au bout. Nous devions rentrer cette nuit,
demain, si tu le veux toujours, tu m’accompagneras au centre d’I.V.V. N’en
parlons plus, je sais ce que tu veux dire, je sais ce que tu ressens mais
pense à moi. Je te supplie d’avoir assez de courage et d’amour pour faire
une fête de notre dernier soir à Venise”.
Le centre d’I.V.V. du cinquième arrondissement est situé rue Lhomond près de
la Contrescarpe. C’est un petit immeuble à la façade harmonieuse au fond
d’un jardin. Comme pour ses équivalents des autres arrondissements, tant
l’architecture que la décoration intérieure ont été conçues pour apaiser les
peurs et les haines qu’ils ont pu susciter, jadis, lors de leur création, au
terme des longues et difficiles batailles menées pour l’instauration de l’I.V.V.
et pour tendre vers la sérénité que recherchent ceux qui se tournent vers
eux.
Je me rendis compte que Marianne avait pris sa décision bien avant notre
escapade à Venise. Nous étions attendus. Que je sois à ses côtés ne suscita
aucune réticence, elle dut simplement remplir et signer un formulaire
attestant que la présence d’une tierce personne ne constituait en aucun cas
une pression physique ou morale dans l’accomplissement de son choix. Les
différents entretiens prévus par la loi étaient programmés de façon précise,
jamais nous n’attendîmes, jamais nous ne rencontrâmes d’autres personnes.
Lors de nos déplacements, je serrais constamment sa main dans la mienne.
Jamais je ne la sentis trembler, jamais je ne lui vis une larme et seules,
peut-être, une rougeur inhabituelle aux pommettes et une légère excitation
trahissaient son émotion. Lors de quelques secondes d’attente entre deux
entretiens elle se tourna vers moi, posa ses mains sur mes épaules et, en
inversant les rôles, me sourit tendrement, comme pour me réconforter.
Je ne fus toutefois pas autorisé à assister au premier entretien, la
contre-visite médicale. Bien que le médecin fut en possession du dossier,
elle dura assez longtemps et son attitude lorsqu’il la raccompagna vers moi
ne me laissa hélas aucun doute sur la justesse de son choix. Les entretiens
avec l’administration fiscale, les détails de la succession, furent réglés
avec une sollicitude bienveillante de la part de ses interlocuteurs. La voix
de Marianne était ferme, précise, aucune hésitation ne troublait son
discours. Elle manifesta même une certaine virulence lorsque le
fonctionnaire des impôts contesta une déduction sur laquelle elle obtint
finalement gain de cause. À l’exception d’un petit tableau de Bazaine que
nous avions acheté au début de notre vie commune et qu’elle tenait à me
laisser, elle légua ses biens à la Fondation d’I.V.V., après avoir rempli
une déclaration certifiant qu’aucune pression morale ou physique n’avait été
exercée sur elle.
Agnostique, l’entretien obligatoire avec une autorité morale lui avait posé
problème. Elle avait finalement opté pour un Représentant d’une obédience
maçonnique. Comme il en avait légalement le devoir, après s’être enquit des
mobiles qui la poussaient à recourir à l’I.V.V., il essaya de la dissuader
de mettre son choix à exécution en invoquant tour à tour les raisons
matérielles, spirituelles ou affectives, ma présence à ses côtés témoignant
de l’amour dont elle était entourée. Il le fit toutefois avec un respect de
son choix tel, qu’elle n’eut pas grand mal à réfuter son argumentation.
Nous fûmes ensuite conduits dans un salon où plus aucune ligne, plus aucune
image ou tache de couleur n’arrêtaient le regard. Dans une cabine adjacente,
elle se dévêtit et me revint habillée d’une longue aube vert pâle qui
laissait deviner ses formes. L’accomplissement immédiat de la décision
qu’elle avait prise et dont nous avions maintes fois parlé ensemble me
bouleversa soudain. Le devinant, elle vint vers moi et me parla rapidement.
“Je t’en prie, encore un peu de courage j’ai besoin que tu sois avec moi
jusqu’au bout”. Je la serrai contre moi, essayant de m’imprégner jusqu’aux
moindres détails de son visage si proche du mien et dont la beauté m’avait
toujours semblé devoir défier le temps. Le soleil italien avait encore
éclairci ses cheveux blonds, son teint était légèrement hâlé, le léger duvet
de ses joues paraissant presque blanc. “Merci mon amour, me dit-elle, merci
pour être là et merci pour ces années de bonheur partagé. Ne m’oublie pas,
n’oublie aucun de nos bonheurs mais reconstruis très vite quelque chose
d’aussi beau avec une autre qui ne t’abandonnera pas en chemin”.
Un divan et quelques fauteuils occupaient le centre de la pièce. Elle
s’allongea serrant ma main un peu plus fort, je m’assis à côté d’elle.
Silencieusement, une jeune femme en blouse blanche entra portant deux verres
de liquide, un rose ambré, l’autre vert pâle. “Lorsque vous vous sentirez
prête, buvez d’un trait le liquide rose et laissez le sommeil venir
doucement. Si vous changez d’avis, si vous voulez revenir sur votre
décision, ce que je souhaite personnellement, vous avez dix minutes pour
absorber la boisson verte. Après, il sera trop tard. Permettez-moi de vous
souhaiter un bienheureux passage”. Elle sortit sans bruit. Nous entendîmes
aussitôt les premières mesures du concerto pour violon de Berg “A la mémoire
d’un ange”, qu’elle avait choisi pour l’accompagner.
Sans me regarder, Marianne avala rapidement la boisson rose, une lumière
verte s’alluma. Sa main pressa la mienne, elle me fixait avec intensité. Je
vis ses yeux briller et une larme couler le long de sa joue, je m’avançai
vers elle et tendit la main pour saisir le verre contenant le liquide opale.
Elle me repoussa avec un sourire lointain en murmurant “au revoir mon amour,
merci pour tout”. Un peu avant la fin du premier mouvement, la lumière verte
s’éteignit après avoir clignoté plusieurs fois. Sans un spasme, sans une
contraction sa main relâcha doucement son étreinte et s’ouvrit paume vers le
ciel. J’attendis l’ultime murmure de la dernière note tenue du violon, posai
mes lèvres sur sa bouche encore tiède, arrangeai, une dernière fois, une
mèche de ses cheveux et sortis, sans rencontrer personne.
© 2008 - Jean-Pierre Schamber -
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