Itinéraire céleste

Valérie Vives

  

Première partie

Le mystère des criques

 1

  

Banyuls, petit village de pêcheurs niché sur la côte rocheuse du pays catalan. Ce jour là, le ciel enlaçait la mer dans une parfaite symbiose, l'air marin exaltait les sens, nous étions bien. D'innombrables barques glissaient et se croisaient sur l'onde dansant pour le plus grand plaisir des yeux, un ballet parfaitement orchestré. Chacune d'elles était escortée d’une nuée grouillante d'oiseaux attendant quelques rejets poissonneux, un véritable cortège de gosiers affamés ! Toutefois, la plupart des ces embarcations étant équipée de moteurs, leurs vrombissements incessants me faisaient regretter les voiliers si discrets. C'est alors que passa tout près de nous, une bien jolie barque de bois rouge. Par sa tranquille et silencieuse progression, elle venait d'auréoler le sens de ma réflexion. A son bord, se tenaient deux hommes. L'un semblait regarder en direction des criques, l'autre, la tête couverte d'une casquette ramait, le geste fluide. Nous la regardions évoluer en percevant à peine le brassage des pales ! Aussitôt, nous avions eu envie de les saluer d'un geste de la main, mais la lumière incandescente leur empêcha de nous apercevoir. La météo si favorable allait leur offrir une partie de pêche, inoubliable !…

Nous aimions nous rendre à cet endroit, tôt le matin. Une délicieuse petite crique encaissée entre le bleu et le vert émeraude, où le soleil complice nous enveloppait d’une torpeur bienfaisante. La lumière y était particulièrement aveuglante, dans ces conditions, il était difficile de voir un bouchon de liège s’immerger. Je me suis donc installée sur une roche plate pour observer mon fils Léo, persuadée qu’il aurait déjà cédé à l’aveuglement. Les yeux plissés à l’extrême, il était toujours concentré sur le petit flotteur orange. A cet instant précis, en fixant sans m'en rendre compte le bouchon de sa ligne, je vis distinctement tomber dans l'eau, une curieuse boulette de papier froissé. Surprise, j’ai d’abord pensé d’abord qu’il s’agissait d'une dispersion de Léo, qui las de sa canne à pêche souhaitait se distraire un peu. Il ne semblait pourtant pas avoir bougé, droit comme un I, sa concentration paraissait sincère. Pour évincer le moindre doute, je lui posai quand même la question, mais il m’affirma qu’il n'avait rien lancé. Troublée, je décidai d’élucider ce mystère.

Absorbée par ma mission, je fus à peine intriguée par le bruit d’un impact, comme si l'on venait de jeter quelque chose en direction du rocher où je me tenais. J’ai bien levé le nez, puis décidé de remettre à plus tard cette nouvelle investigation. J’étais bien trop soucieuse de récupérer la boulette de papier, avant que son contenu ne s'efface. Je l’avais vue se glisser aux abords d'une roche et n’eus donc aucun mal à la récupérer.

Au creux de ma main, elle était plus volumineuse qu’il n’y paraissait. Je l'ai dépliée fébrilement en faisant attention de ne pas la déchirer. En la parcourant, je n'en ai eu à vrai dire, qu'une compréhension toute relative. Sur une bonne partie de la feuille, une imposante tâche d’encre s'étalait recouvrant les précieux écrits. Néammoins, on pouvait y lire quelques mots, tels que “Ce jour” ou bien encore “MAILLOL” et “ROMERO”. Il s’agissait à priori de patronymes, mais le sens général m’échappait. Cette découverte ne suscitait finalement qu'un bien faible intérêt, de plus, une désagréable odeur de poisson émanait de la feuille, ce qui me décida cette fois, à la froisser définitivement entre mes doigts ! Un brin de déception me fit sourire malgré moi, et en m'allongeant à nouveau, je m’efforçai de chasser de mon esprit cette troublante histoire.

            Je venais de reprendre paresseusement ma place au soleil, quand des effluves nauséabonds achevèrent de me déranger. Ils stagnaient comme des volutes de fumée autour de mes narines attestant que l'objet de mon désagrément ne devait pas se trouver bien loin. Je n'eus pas à chercher bien longtemps… Sur le rocher où je me tenais et sur celui qui jouxtait gisaient en tout, cinq petits poissons !... Je fis immédiatement le rapprochement avec le bruit que j’avais entendu lors de mon déplacement, mais mon esprit somme toute rationnel, n’y trouvait aucune explication plausible. Il ne pouvait en aucun cas s’agir d’une plaisanterie de Léo, ce dernier n’avait toujours pas bougé et de l’endroit où je me trouvais, j'avais précisément pu m'en rendre compte.

 Comment cette boulette de papier dont l'odeur se confondait étrangement avec ces poissons chétifs, avait-elle bien pu parvenir en ces lieux  ?… La vie regorge ça et là, de mystères inexpliqués, avec lesquels notre esprit méthodique se plaît à jouer...

 

  

 Deuxième partie

 Le grand départ

   2

             

Pablo est très matinal, équipé de son fusil de chasse, il rase déjà les rochers par 7 mètres de fond. Mer d’huile, soleil au zénith, un temps idéal pour la pêche en apnée. Il est à l’affût de celles qu’il appelle affectueusement "ses sirènes", les fameuses langoustes. Dédé, son fidèle ami, l’attend toujours patiemment à bord de la clinquante barque de bois rouge. Malgré son apparence avenante et enjouée, il n’affronte plus les profondeurs, l’âge est là. Alors Pablo se plait à dire à son vieil ami qu'il est particulièrement excellent pour sa santé, qu'il rame, et le sourire aux coins des lèvres, il rame le brave homme ! Durant les plongées, il scrute toujours les profondeurs tout en sachant qu’il ne pourrait pas faire grand chose en cas d’alerte, cependant, il n’est pas inquiet. Il le sait, Pablo est un sportif confirmé pratiquant l'apnée depuis de longues années.

            Il est maintenant un peu plus de onze heures, la fatigue commence à se faire sentir et l’estomac crie famine. Pablo chasse pourtant depuis deux bonnes heures, mais ne dispose que d'un maigre butin au fond de sa besace, malgré tout, il rechigne à renoncer. C’est vrai qu’il a promis à son jeune fils qu’il ramènerait coûte que coûte, une superbe “sirène” ! Si Dédé lors de sa dernière remontée, ne lui avait pas signalé qu’il avait déjà préparé l’aïoli pour l’accompagner, il ne serait peut-être pas redescendu. La vision du contenu de sa besace où gisent cinq malheureux poissons à peine plus grand que la taille de sa main, ainsi qu’un poulpe visqueux achève de le décider.

Concentré, il crache dans son masque de plongée pour en améliorer la visibilité, ajuste sa besace, puis s'assure que le petit crochet à langoustes spécialement confectionné pour l'occasion est à sa place. Dédé lui conseille de s’équiper d’une tablette de plomb supplémentaire, qu’il s’empresse d’enfiler à sa ceinture. Le vent s’étant levé comme c’est très souvent le cas en Méditerranée, afin d'assurer sa stabilité durant son immersion, il préfère se lester davantage. Après avoir pris une bonne rasade d'oxygène, confiant, Pablo entame lentement sa descente.

            Immergé, il ressent à présent fortement le courant. L’eau de ce fait est constellée de plancton, ce qui rend sa progression des plus délicate en raison de la faible visibilité. Cependant, il connaît très bien ce site pour y avoir plongé des dizaines de fois et rapidement, il se faufile entre deux grosses roches couvertes d'innombrables mollusques. Son corps souple frôle les fonds sablonneux, qui semblent se soulever d’un seul pan à chaque remous. Dans ce tumulte vague et trouble, il repère ce qui lui semble être un morceau de tôle gondolée et rouillée, ensevelie sous les paillettes de sable. Une aubaine, car les langoustes y élisent généralement domicile !… Il vient de ressentir une légère pression dans la poitrine, ainsi qu’un sifflement strident dans les tympans, signes pourtant évidents, qu’il serait préférable d’envisager une remontée. Mais au comble de l’excitation, il préfère soulever l’antre et doit attendre une éternité pour que le sable se stabilise enfin.

            Elle est là, magistrale dans son somptueux fourreau d’écailles rousses, les antennes dressées comme des dards !… Pablo jubile, mais le temps est compté, il faut faire vite ! En un éclair, il crochète d'un geste habile et vif la carapace de l'animal !… Pablo n’en croit pas ses yeux, le crochet pourtant acéré vient de riper, sans parvenir à s’enfoncer dans la chair. Saisissant cette chance inouïe, la belle bondit se blottir dans la cavité d’un rocher, copieusement parsemé d’algues !… Il furète de tous côtés pour augmenter ses chances de la piquer encore, ses yeux perçants sondent inlassablement les fonds, à la recherche de deux antennes qui trahiraient la présence de l’animal. Cependant, il doit rapidement se rendre à l’évidence : Elle vient de gagner cette bataille et Pablo lui, n’a plus le temps de mener la guerre. Son corps l'exprime depuis de trop longues secondes, mais en a t-il encore conscience ?…

Ses palmes brassent une eau de plomb, ses mouvements sont de plus en plus désordonnés. Il se fraye un passage à travers des halos de couleurs blafardes pour rejoindre péniblement, les deux roches qui lui avait permis de retrouver le site. Mais à bout de souffle et de force, le corps exagérément lesté, il finit par s'affaler inerte, sur l'une d'elle. Son avenir venait de se sceller à ce maudit rocher.

  

Dans cette confusion liquide et floue,

Pablo rejoint les rivages de son odyssée

Pour son tout premier rendez-vous,

avec les instances étoilées...

           

   

  Troisième partie

 Rivage céleste

  3

  

Un homme se tient derrière une lisière vaporeuse de nuages blancs. On aperçoit sa tête coiffée d’un masque de plongée, son corps ondule parmi les nébuleuses, il est heureux. Il plonge comme à travers l'écume de la mer en ondoyant entre les nuées gazeuses et légères quand soudain, il fuse telle une météorite en plein ciel !… Il se dirige à une vitesse fulgurante vers la voûte céleste, pourtant, il finit par atterrir délicatement, amorti par le passage d’une providentielle étoile...

            Deux anges qui font leur ronde l'aperçoivent et se dirigent vers lui. Durant le parcours, l’un d'eux s'adresse à l’autre en se pinçant le nez.

- Tu sens cette odeur  ?!…

- Infâme, ça doit être encore à cause de leur machin noir dans l’eau !...

Ils se trouvent juste au dessus de l’homme qui vient de trépasser. Ce dernier est assis par terre, la mine effarée et chaussé de volumineuses palmes aux pieds. Il scrute l'espace d'un regard hébété cherchant la provenance des voix...  Pendant ce temps, les anges qui persistent à se pincer le nez, poursuivent leur discussion nasillarde.

- Cette odeur… ça me rappelle les mouettes de la dernière fois…

- C’est vrai ça, tu te rappelles leurs ailes ?!

- Brrr... Rien que d’y penser...

- Comme si ça ne leur suffisait pas de polluer la terre, ils veulent polluer le ciel maintenant !…

- Mais qu’est-ce qu’il nous ramène lui ?...

L’homme irrité par le dialogue des anges qu’il entend, mais ne voit toujours pas, leur répond en laissant entendre son fort accent méridional.

- Hé, un poulpe !… Et il s’en est fallut de peu pour que je ramène une belle "sirène", c’est comme ça que je les appelle moi, les langoustes. Je le savais, j’étais déjà juste quand je l’ai vue… Fô !… Je l’avais pourtant !… Elle se tenait bien fière devant moi, comme si elle m’attendait depuis toujours. Qu'elle était belle !... Je voulais pas décevoir le petit, c'est vrai, alors j’ai tenté l’affaire… Et finalement vous savez quoi ?… Je crois que j’ai juste réussi à la blesser, touchée, pas coulée !

L’homme sent des gouttes d’eau perler. Il lève la tête et finit par apercevoir les deux anges qui pleurent à chaudes larmes, visiblement émus de son récit.

- Hé, c’est vrai que c’est pas juste, parce que moi au moins, j’ai été au bout du combat, alors qu’elle la “sirène”, elle se promène toujours au fond l’eau !… Ne vous mettez pas dans un état pareil, c’est vrai que je l’aurai bien ramenée au paradis la belle, mais un beau poulpe, c’est pas mal non plus ! Tè, je l’ai là...

Il plonge la main dans sa besace, pendant que les anges intrigués se rapprochent. Il en ressort un poulpe à l’odeur révulsante qu'il s’empresse de tendre fièrement à la verticale. Malheureusement, un des anges sûrement très intéressé par les produits de la pêche, s'approche un peu trop près… Il prend le céphalopode en pleine face ! L’impact a été si violent, qu’il a provoqué l’éclatement de la poche d’encre contenue dans sa chair souillant du visage à la pointe des ailes, notre ange aussitôt déchu !

Très vite, la panique s’empare de lui et après plusieurs tentatives pour effectuer quelques battements d’ailes, tétanisé par la peur, il s'abandonne à sa terrible frayeur. L’homme est surpris, embarrassé même, il ne s’est pas vraiment rendu compte du choc.

- Je, je suis désolé... Que. je suis maladroit !…

- Ahhh...

- Je sais que ça ne sent pas très bon, non plus...

- Ahhh...

- Allez, allez... Seriez pas un peu chochotte quand même !…

Les ailes maculées d’encre, l’ange somatise. Il a l'impression d’être englué dans du mazout, comme les mouettes de Bretagne ! Son collègue commence alors à rédiger un procès verbal en s’adressant à l’homme sur un ton, quelque peu policé.

 - Où pêchiez-vous, dans l'océan  ?!…

 - Ah, non.… Moi, je ne pêche que dans les petites criques de Méditerranée. Fô !… Il faisait un soleil chez nous !... Parce que vous croyez qu’on en a pas nous, du poisson ?!...

Dans l’excitation, il plonge la main dans sa besace. Il en ressort de maigres poissons aux yeux globuleux qu’il dépose telle une offrande précieuse, aux pieds des anges.

 - 1, 2, 3, 4 et 5  !

Les anges circonspects regardent les poissons déposés en étoile, comme les cinq doigts de la main. Instantanément, ils dédaignent le butin, qui il est vrai exhale puissamment les arômes de la mer. L'ange bien portant prend alors les choses en main.

- Point de diversion, s’il vous plaît ! Ce qu’il vient de se passer ici même est insoutenable, inadmissible ! Je vais faire un rapport au patron et lui seul décidera de votre avenir…

- Mais c’est une véritable sentence !...

- Parfaitement ! Et je serai vous, je ne me ferai pas trop d’idées !...

Durant ce temps, l’ange souillé s’est recroquevillé prenant définitivement l’attitude d’un oiseau qui agonise. Son corps fébrile semble être traversé par de nombreux spasmes.

- Nous n’avons jamais eu ce genre d’affaire à régler et jusqu’à ce jour, nous n’avons encore exclu personne, mais cette affaire de pollution, vous savez Monsieur, c’est grave, très grave !…

D’un air triste, il se tourne vers son acolyte.

- Mon collègue, un visionnaire ! Encore tout à l’heure, il craignait que l’on soit pollués jusqu’ici, malheureusement, il avait raison. Qu’allons nous devenir ?... Les conditions de travail ne sont plus ce qu”elles étaient, c’est ce qui se confirme aujourd’hui. Croyez-moi, le syndicat des anges n’en restera pas là !...

 - Vous dîtes que c’est pollué ici ?!… C’est impensable, vous vous rendez compte des gens qui attendent en bas en se préservant tant des pics de pollution ! Certains même en raison de maladie comme l’asthme doivent quitter définitivement leur ville, et tout ça pour finir ici avec un masque à gaz ?!...

L’homme outré, s’empresse de plaquer son masque de plongée sur son visage complétant ainsi, sa tenue ridicule.

- Vous semblez, cher Monsieur, oublier votre responsabilité dans cet incident ! C’est quand même vous qui avez pollué mon collègue violemment, à coup de poulpe visqueux !...

- Me dire ça, à moi, l'irréductible de mon village ?! Savez-vous pourquoi ? Je vais vous le dire, précisément parce que je n'ai jamais voulu me résoudre à installer de moteur sur ma barque ! Et ce, pour trois raisons : Un, ça pollue, deux, ça fait fuir le poisson, déjà que... Trois, ramer c'est excellent pour la santé de mon ami Dédé !… Alors ne me racontez plus d’histoires, quelle rigolade !...

- Ah, parce que ça vous fait rire en plus !...

 

Soudain, un  éclair foudroyant vient déchirer le ciel faisant bientôt place à une pluie torrentielle, un déluge !... Blottis les uns contre les autres, nos trois protagonistes ont aussitôt interrompu leur échange houleux. On l'a souvent vu quand les éléments se déchaînent, il se dégage de l'humanité une solidarité sensible et touchante. Ça nous ferait presque espérer quelques tempêtes providentielles !... Après le tonnerre et des orages fulgurants, la pluie a enfin cessé et un bel arc-en-ciel trône en vainqueur... Grâce à cette pluie purificatrice, l'ange avait retrouvé sa blancheur originelle, immaculée !

- Je suis en vie...

- Il bouge encore, c’est un miracle !...

Dans une parfaite attitude de dévotion, quoique déplacée, les anges tombent à genoux, béatifiés ! Pour signifier aussitôt l'attitude naïve de ces derniers, l’homme pointe l’index sur sa tempe et conclue sa gestuelle en s'adressant à l’ange immaculé, comme s'il parlait à un tout jeune enfant.

- Alors, on se sent mieux ? Enfin ressuscité ?...

- Oui, merci, mais ayons une pensée pour ces pauvres mouettes qui n’ont pu être sauvées, elles !

L’homme sidéré par se qu’il vient d’entendre, se moque alors ouvertement !

- Quand je pense à ce malheureux poulpe et à ces petits poissons là, sans défense, c’est trop cruel... Et je vous le dis carrément, quand je pense à ma langouste qui devrait être là, j’ai envie de prier oui, pour qu’il n’y ai plus jamais de miracles !…

L’ange se campe aussitôt devant l’homme en s’adressant à lui, oh surprise, avec l’accent marseillais et le ton plutôt revanchard…

- Désormais, je suis sûr que le patron interdira ces espèces ici !... Les poulpes ça pollue et pardonnez moi l'expression, ça pue ! “Peu” comme Pollution…

- Et moi je vous le répète, ce poulpe n’a jamais pollué personne ! Et ce qui me choque, c'est que vous voudriez interdire une certaine catégorie sous prétexte qu’elle est un peu noire ! Hé bien, je trouve ça choquant, ridicule ! Tiens, ça commence par R, comme racisme...

Voyant une véritable querelle éclater entre l’homme et son collègue, l’ange qui semblait recueilli depuis un certain temps, les interrompt.

- Du calme Messieurs, il doit y avoir un malentendu !...

Il s’adresse à son collègue qui peu à peu retrouvait la sérénité qu'il incarne...

- Et si les poulpes n’étaient pas responsables...

- Comment ça pas responsables, mais qui alors ?!…

- Les mouettes sentaient bien l’océan, mais peut-être aussi quelque chose d'autre, qui pollue...

- Ah, mais j’y suis ! Ces mouettes tè, elles venaient pas de Bretagne ?!

- Peut-être...

- Toutes noires ?!…

- C'est ça, toutes noires !…

- Et vous ne faîtes aucune différence entre ces mouettes et mon poulpe ?!...

- SI, SI !… Le poulpe, ça n’a pas de plumes !...

L’homme devant une telle crédulité est complètement abattu, néanmoins, il préfère reprendre son calme espérant convaincre enfin les deux compères.

- Oui c’est vrai, vous avez raison, le poulpe n’a pas de plumes… Mais le machin noir du poulpe, vous savez l'encre, vous pouvez toujours en mettre dans le réservoir des voitures, elles n’avanceront pas d'un pouce !...

Les anges en chœur :

- Ahhh !...Ahhh !...

- Et l'encre bien sûr, vous la mettez dans les cartouches de vos stylos ! Comment avez-vous pu oublier ces tendres années où en tant qu'écoliers, vous rentriez les mains barbouillées d'encre !...

- Vous ne le savez pas, mais lorsque nous vivions encore sur terre, nous ne connaissions pas de substances polluantes, il est donc normal que nous doutions de l’encre émanant d'un poulpe. De plus, n’ayant jamais su écrire, nous n’avons jamais utilisé d’encre… En fait, notre triste référence est l’arrivée de ces pauvres mouettes, dont le patron nous a dit qu’elle s’étaient engluées dans une substance noire à l’issue généralement fatale. Croyez-nous, il attend de pied ferme les responsables ! Ici, il n’y a que lui qui écrive, des listes, toujours des listes… Nos feuilles de service, quoi ! Grâce à vous, nous avons évité une terrible injustice, nous continuerons bien sur d’accueillir les poulpes, à part leur odeur, nous n’avons plus rien à leur reprocher !...

 

   4

   

            L’homme est abasourdi, perplexe. Que pouvaient bien connaître ces individus de son monde, son fonctionnement ? Il n’aurait jamais imaginé devoir expliquer quoi que ce soit en ces lieux, profondément persuadé, comme sa maman le lui disait quand il n'était encore qu'un tout jeune enfant, "Là-haut on voit tout, on sait tout !…"

Il semble falloir au contraire se justifier à toute occasion, revenir sur tout, comme si les actions nécessitaient une savante pesée. Les bases qu'il a si durement acquises en tant que sociétaire de la terre, lui seront-elles d'une quelconque utilité en ces lieux ? Il se le demande... Il règne une atmosphère simpliste, on avait extrait de la substance des hommes ce qui les accable le plus, leurs arrière-pensées et leurs réflexions complexes, le tout, à combinaisons multiples ! Désormais, les différences et leur cortège d'injustices étaient oubliées, ici, plus de privilèges que vous ne puissiez mériter autrement que par votre grandeur d'âme et votre générosité.

Il ressent le désir de se situer dans cet espace inconnu.

- Pourriez-vous me dire l'heure ?

- Nous ne sommes malheureusement pas en mesure de vous répondre, cher Monsieur, nous vivons dans l’intemporel et du reste, nous n’avons que faire du temps qui passe. Nous avons un tel travail avec tous ces gens qui trépassent !

L’homme s’aperçoit qu’il n’a pas pris le temps de regarder alentour le décor, probablement parce qu’il est d’une banalité affligeante. L'ensemble est illimité avec une chute ovale aux extrémités, ce qui donne une étrange perspective aux contours imprécis, comme si l’on regardait à travers une loupe. Cette atmosphère de chantier public traversé par des nuées de poussière, lui rappelle indéniablement son travail de manutentionnaire dans la voirie, et en un instant, une terrible réflexion lui traverse l’esprit. Si le rendement ne s’arrêtait jamais, peut-être même qu’il est déjà rendu sur son lieu de travail ?! Pour dissiper aussitôt ce mauvais sentiment, il se promet de ne jamais prononcer le mot “travail”, particulièrement pour ne pas en donner l’idée, le cas échéant.

- C’est drôle ça, je le voyais plus gai le Paradis, plus vert...

- Le paradis ?!!!...

Les anges s’observent mutuellement, dans une attitude solennelle. Après ce laps de temps, l’un d’eux se décide timidement.

- Heu... Vous êtes très mal chaussé vous savez, vous devriez retirer vos palmes.

- Mal chaussé ? ça dépend… Vous dîtes ça, c’est pas pour vous moquer au moins ?!…

- Bien sûr que non !… Comment dire... Voilà, vous n’êtes pas du tout au Paradis.

- Comment ça, pas au Paradis ?

- Non, vous êtes seulement au péage et la route est encore longue, très longue… C’est pourquoi nous vous conseillons d’enlever vos palmes.

Notre homme est perdu, il s'est progressivement rendu compte qu’il n’était en fait arrivé nulle part et sûrement pas au Paradis. D'ailleurs, le moins que l'on puisse dire au regard des anges qui s'obstinent à se pincer le nez, c'est que les circonstances n'ont pas un parfum paradisiaque !

- Vous avez trépassé depuis longtemps ?

- Heu, je ne crois pas… Et puis vous savez moi, le temps...

- Evidemment... Bon, alors ça doit être tout frais !… Mais alors cette odeur !...

Tous les trois parcourent l’espace d’un regard inquisiteur, pour terminer par un regard franchement dénonciateur, en direction de la besace.

- On en aurait pas oublié un par là qui ne serait plus trop frais ?…

- Ouais, ce serait préférable de se dépêcher de finir la ronde, ou que Monsieur veuille bien nous remettre sa besace, une bonne fois pour toutes !...

L’homme s’y oppose farouchement prétextant que cette besace contient une foule de souvenirs dont il ne souhaite pas s'éloigner. Les anges seront contraints de céder après avoir longuement argumenté sur la question.

L’un des anges ressent toutefois le désarroi de l’homme, il tente de lui apporter un réconfort, tout au moins une explication.

- Vous savez, vous n’êtes pas le premier à déchanter en arrivant ici. Il y en a beaucoup qui cherchent et tournent pendant des jours, des années, des décennies même ! Non, vous n’êtes pas le premier... Vous savez les gens, ils pensent que parce qu’ils sont arrivés ici, tout est simplifié, mais on vous avait prévenus, le Paradis n’est pas à la portée de tout le monde et il n’est pas pour tout le monde !...

Il continue, comme un comédien déclamerait son texte.

- C’est compréhensible après tout. Comment voulez-vous mettre sur la même parcelle, victime et coupable ? Ou serait le repos de la victime, je vous le demande !...

- Mon collègue a raison, ici heureusement, il y a une morale ! Et puis si vous ne l'aviez pas perdu, le Paradis, vous n’auriez pas à le chercher ! Promesse d'ange, si vous le méritez, vous le trouvez…!...

Il sort un plan de dessous son aile, qu'il déplie méticuleusement...

- Vous allez peut-être pouvoir gagner un peu de... votre précieux temps ! Seriez-vous un martyre ?

- J’crois, un peu...

- Vous croyez ?!...

L'homme se ravise, visiblement saturé.

- Je ne crois plus, Monsieur l'Ange, je ne crois plus rien ! Ce que je sais en revanche, c'est que c'est sûrement pas le Paradis ici, c'est l'enfer !...

- Si vous devez y aller, appréciez le moment présent ! Mais je vous conseille plutôt de vous concentrer sur votre itinéraire, cher Monsieur…

- Pablo… Pablo LA SCOUMOUNE ! Tiens, il rigolerait bien mon Dédé...

- Monsieur La Scoumoune...

- Ah, s’il vous plaît hein, cessez d’être arrogant ! C’est vrai quoi, moi qui vous trouvais plutôt sympathiques au début, là vous commencez un peu à m’énerver !... Avec vos airs de j' sais tout, mais j' dirais rien !...

L’ange se rend incroyablement compréhensif, malgré sa vexation apparente. Il reprend, sur un ton impassible.

- Mr Pablo, vous allez pouvoir le constater, votre itinéraire est le même que pour les autres, c'est logique, vous voulez tous aller au même endroit !... Alors écoutez bien, pour vous rendre au Paradis, puisque c’est là que vous désirez vous rendre, vous devez tout d'abord remonter le boulevard de la Résistance où nous nous tenons, et jusqu'au bout, nous savons qu'il est très long, mais c'est le seul moyen d’accéder à la rue des Martyres. Vous ne pourrez poursuivre que lorsque vous aurez prouvé votre résistance et votre détermination. Evidemment, si vous l’aviez fait de vous même ce trajet serait inutile, vous auriez coupé par la place Jeanne d’Arc en grillant toutes les étapes ! Vous avez fait un choix de vie, nous n’en sommes pas responsables. C'est pourquoi nous vous demandions si vous étiez un martyre.

Il replonge dans une lecture attentive du plan.

- Le plus simple... Du haut de la rue des Martyres, vous longerez ensuite la rue du Souvenir pour trouver sur votre gauche, la place de la Liberté. Vous la traverserez, et en face, vous verrez la petite rue de l’Espoir. Le portail est toujours ouvert... Vous vous y engagerez et tournerez sur votre droite, à hauteur de la rue Fontaine Neuve. A mi-chemin, vous prendrez alors sur votre gauche, la rue de l’Ange. Dîtes à Gabriel et Michel que vous venez de notre part, en cas de doute ils vous aideront, ils sont de permanence au QG. Vous la remonterez jusqu'à ce que vous arriviez Place de l’Etoile, filez alors en direction des jardins fleuris et empruntez la grande avenue du chant des oiseaux. Pour continuer, c'est impératif, vous devrez fermer les yeux en vous laissant guider par le son de leurs pépiements, n'ayez pas peur, ils connaissent parfaitement le chemin. D'ailleurs, ils arrivent toujours les premiers quand nous faisons une course ! Vous ne rouvrirez enfin les yeux qu'une fois parvenu au sommet d'une haute montagne où siège un arbre unique, son site est tenu secret et le patron est le seul à pouvoir vous ouvrir cette illustre porte. Si elle s’ouvre, ce que nous vous souhaitons, ce qu'il se passe derrière vous enchantera au plus au point ! Vous emprunteriez alors la célèbre VL.7...

- La VL.7 ?!...

- La Voie Lactée n°7 ! C'est la voie qui mène à la purification. Grâce à un toboggan géant en forme de spirale, vous cheminerez d’abord à travers les strates de votre vécu que vous revivrez étape par étape. N'ayez crainte, vous n'éprouverez aucun regret, ce serait terrible... Au contraire, vous allez en extraire l'essentiel pour vous permettre d'élaborer la plus pure essence de sentiments, après, vous ne serez plus jamais le même... La perception que vous aurez alors des événements de votre destinée sera des plus simples, vos pensées et vos paroles, douces comme le miel, mais je préfère vous prévenir, vous risquez d'en croiser certains pour qui se purifier n'est pas une mince affaire... Ils y sont depuis un temps et des temps et ne connaîtront peut-être jamais hélas, la résidence Beauséjour, le Paradis… Quand vous aurez retrouvé votre virginité initiale, ce qui est nécéssaire pour continuer le voyage, un ange vous élèvera au sommet du toboggan où vous pourrez alors prendre place. Nu bien sûr...

- Eh, c'est que je suis pudique, moi !...

- Vous serez bien incapable d'y penser, vous ne serez alors qu'un nouveau-né en orbite ayant vécu une seconde naissance.

- Un bébé ?!…

- Hé oui, et cette fois en digne héritier, vous serez tout en haut !... Lorsque vous vous élancerez sur la rampe en glissant à travers une nuée de pétales de roses dispersée sur votre passage, l'épais tapis constitué de ces milliers de pétales seront autant d'individus rencontrés jadis. Vous pourrez donc retrouver les personnes qui vous sont chères et qui vous attendent. Vous en saisirez autant que vous le souhaitez, mais surtout, prenez soin de pas trop les froisser, car au terme de votre voyage, ces délicats pétales se reconstitueront en êtres de chair et de sang, tels que vous les avez connus et aimés !

- Mais comment je les reconnaîtrais ?

- Les yeux du cœur, Monsieur Pablo... J'ai moi même retrouvé mon frère, ici présent, depuis, nous faisons toutes nos rondes ensemble !  Votre glissade s'achèvera lorsque vous passerez sous une grande arche qui ploie sous des lianes de glycines. Grâce à leur parfum enivrant, elles vous feront peu à peu recouver tous vos sens. Cette arche symbolise l'entrée de la résidence, mais pas seulement… Vous pouvez l’imaginer, les gens crient à gorges perdues leur bonheur, notre pauvre St Raphaël qui vous réceptionnera, en est presque devenu sourd !... L'arche vous rappellera qu'il serait préférable de préserver les oreilles de ce bon St Raphaël en gardant le silence. C'est lui qui vous conduira à la sublime résidence Beauséjour. Voulez-vous que je vous rappelle le début de votre itinéraire ?

- Heu... Le début...

- De toutes façons, vous ne pouvez pas vous tromper, pour en être sûr laissez vous guider par votre sens olfactif. En effet, toutes les rues d'accès sont délicatement parfumées d'effluves de jasmin... J’oubliais, faîtes attention en passant rue du Souvenir, on en voit certains s’y perdre…

- Ah ?!… Pourquoi ?

- A force de se souvenir, ils en oublient finalement pourquoi ils étaient venus. Pour eux, c’est le néant, les oubliettes. La mobile ne cesse de nous les ramener, on ne sait plus quoi en faire. Alors surtout, de la CON-CEN-TRA-TION !

Pablo n’a pas bougé, extrêmement concentré, il a toujours les yeux fixés sur le plan.  En fait, il se voit déjà perdu à la toute première rue de ce long périple, celle du Souvenir...

- Et pour les malheureux qui tournent, tournent...

Il se prend la tête entre les mains, il a le tournis.

- Avec le sens de l’orientation que j’ai moi, c’est sûr, je vais tourner !... Mais j’y pense, vous n’auriez pas le GPS ?

- Ha non, le GPS, le Groupement Paradis Sûreté, n’intervient qu’en cas de force majeure...

- Moi, j’ comprends pas, sur terre on se décortique, on en finit pas de se creuser les neurones, enfin eux, tout ça pour retourner à l'âge de pierre !... Hé ben, je vous le dis, si j’avais su tout ça moi, je me serais bien reposé avant de venir, au lieu de travailler comme un forcené...  Ah, si les hommes savaient !...

L’ange est imperturbable, comme un fonctionnaire consciencieux, il continue inlassablement de dresser l’itinéraire.

- Reprenons... Il faut bien sûr, la remonter jusqu’au bout la rue du souvenir, sinon, vous ne trouverez jamais la rue du Repos. Mais, j'oubliais ! C’est vrai... La rue du Souvenir est en travaux depuis peu, vous ne pourrez pas y accéder...

Pablo redoutait anxieusement ce moment. Ces travaux symbolisaient-ils pour lui la redoutable reprise du travail, la pénitence ?!

- En travaux, tiens ?!...

- Hé oui, à force de la monter, la descendre, s’y perdre, c’est plus qu'ennuyeux, le sol s’est affaissé. Nous avons donc entrepris de longs et fastidieux travaux, de ce fait, vous êtes obligé de...

- Il en est hors de question !... D'ailleurs, je suis en arrêt post-mortem !...

- Vous m'en voyez désolé, mais il n'existe pour l’instant aucune autre solution. Vous devez dévier du boulevard de la Résistance où nous nous tenons, vers par la gauche...

- Ah !!!… Dans ce cas...

- Vous n'avez pas de chance, je vous l'accorde, la rue du Souvenir étant en travaux, vous ne pouvez approcher le dédale de rues qui nous intéresse qu'en passant par le quartier diabolique...

- Pas de problème !

Pablo se sentait si heureux de ne pas être concerné par ces travaux, qu'il en oubliait les dangers que comportait ce nouvel itinéraire. Il s'était totalement déconcentré, néanmoins, il avait repris confiance en lui.

- Avant de poursuivre, je dois vous dire Mr Pablo que votre courage est un exemple pour nous tous ! Je reprends, arrivé à hauteur du Monument aux morts, sur ce même boulevard, vous verrez un imposant serpent métallique apposé sur la façade d'un vieil immeuble complètement ravagé par les flammes. C'est le début de la rue de l'Enfer... Vous vous y engouffrerez le plus vite possible en vous efforçant de ne pas vous faire remarquer. Si j’étais vous, les palmes... Arrivé au bout de cette rue, surtout, CON-CEN-TREZ vous ! Après le feu, il y a une redoutable fourche !... Vous prendrez alors la rue de droite, la rue du four St Jean, n'oubliez pas, devant la fourche, à droite ! Puis vous tournerez à gauche, dans la petite ruelle du Coupe-gorge, ça coupe !... Après l'avoir remontée, vous tomberez dans la sinistre rue de l’Abattoir, surtout, ne vous laissez pas abattre et empruntez la rue de droite, vous serez alors dans la célèbre rue des Dragons. Là, soyez très prudent ! Pour éviter les terribles flammes, nous vous conseillons de sauter à chaque pas, elles ne lécheront que l'asphalte et vous pourrez continuer. Votre ceinture de plomb... Quand vous aurez parcouru toute la rue des Dragons, vous tomberez face à un calvaire, c’est le début de la rue Notre-Dame de Consolation ! De là, juste un effort encore et vous serez arrivé Place de la Liberté. Le quartier est ce qu'il est, infernal, d'ailleurs tout le quartier empeste l'odeur de souffre, mais quand vous serez enfin parvenu Place de la Liberté, vous n’aurez plus qu’à reprendre l'itinéraire précédent...

 

- Celui qui sent bon ?!...

 

5

 

 Un bruit de foule se fait entendre, elle se rapproche... Complètement survoltés, les anges remuent frénétiquement leurs ailes. Ce sera la première fois qu’intérieurement, Pablo les comparera à des volatiles. C'est vrai qu'ils s'ébrouent comme dans une basse-cour pour essayer de maintenir un certain ordre...

- Il suffit ! Arrêtez ce bruit !...

Pablo n’en croit pas ses yeux. ! Un long cortège d'hommes et de femmes défile dans un bruit tonitruant de crécelles et de trompettes.

- Enfin des gens normaux qui manifestent, c’est vrai qu’on a dix mille fois plus l’occasion de manifester, ici, qu’en bas !...

Instinctivement, voilà que Pablo lève le poing et crie n’importe quoi ! Plus par nécessité de se défouler semble t- il, qu'une réelle participation de sa part. Les anges s’énervent alors de plus belle !...

- Ne faîtes pas cela, pas vous !...

- Et pourquoi pas moi ?!...

- Mais parce que tout le problème vient de ces gens des sectes ! Les choses ont tellement changées... On a beau leur dire que ce n’est pas l’heure de l’Apocalypse, ils n'en font qu’à leur tête !... !... Si Daniel et Jean avaient su ça, il n’aurait rien dit, ils arrivent à présent par centaines créant des embouteillages sur tout le PC.

- Le PC ?!...

- Le périphérique céleste ! Les impatients, ils se plaignent que rien ne soit prêt, ils manifestent jour et nuit pour hâter leurs jugements. De plus, avec leurs crécelles et leurs auras  violettes, ils interfèrent nos radars !... Mais le patron lui, ne l’entend pas de cette oreille, il est d’ailleurs sourd à leurs revendications : "L’heure c’est l’heure et après l’heure, c’est ici ta demeure !..."

           

Pablo est inquiet, nerveux, il fait les cent pas... Il sait déjà que son sens déplorable de l’orientation ne lui permettra pas de trouver le Paradis. Que faut-il donc faire ? Rejoindre cette foule d’humains qui lui ressemble, mais dont il reste éloigné par les revendications, ou bien tenter de trouver coûte que coûte le Paradis en  prenant le risque de ne pas pouvoir y entrer ?…

Décidément, jamais il n’aurait imaginé une telle difficulté à trouver le repos éternel ! L'itinéraire s’annonçe si incertain, jonché d’embûches, voire piégé ! Dire qu'il ne s'est même pas encore résolu à retirer ses palmes, son masque de plongée, sa besace malodorante en bandoulière et sa lourde ceinture de plomb autour de la taille.

- Qu’est-ce que je vais y faire après tout au Paradis ?... Doit pas y avoir beaucoup de copains à moi... J’y pense, vous parliez de listes tout à l’heure, vous savez vos feuilles de service, ce serait  pas une liste de noms pour que je ne cherche pas pour rien l’endroit où je dois me reposer, par hasard ?

Les anges s’observent longuement, le visage blême, la mine dépitée. Pablo interrompra leur échange télépathique, en raison de son impatience.

- Alors, il existe une liste ou il n’en existe pas ?!

- Heu, il y a bien une liste…

- Fô !… Je dois tout faire ici ! Dire que j’ai failli tourner comme un benêt pour rien !... Ouf, je suis soulagé ! Même si j’ai hâte de savoir ou je vais habiter… Vous savez, ça me fait penser à la rentrée des classes !...

Grisé par la joie, il déambule en gesticulant comme un pantin, jusqu’à en oublier totalement ses palmes aux pieds ! En déséquilibre, après quelques moulinets des bras, il s’écrase lourdement dans la poussière... Aussitôt, les anges se précipitent pour le secourir. Pablo ne bouge plus. Ils se penchent alors vers lui, et perçoivent un inquiétant murmure de divagation...

- Quartier résidentiel...mum.…Vue sur le jardin d’Eden... Oh, Eve... Eve, nue comme au premier jour !...

Tardivement conscient de son égarement, il tente de se relever. Malheureusement, ses palmes s'enchevêtrent une nouvelle fois, et il retombe. Le corps étendu, il ferme alors les yeux dans une attitude de renoncement abattant ses larges paumes de main sur son visage.

- Pardon... Je n'aurai jamais dû dire ça...

Les anges regardent vers le bas, visiblement atterrés par ce qu’ils viennent d’entendre.

- Je  n'aurais jamais dû prononcer ces paroles indignes, c’est sûrement la fatigue... C’est vrai, je n'en peux plus moi !… Dîtes, le Paradis, il est bel et bien perdu ?… Je ne vais quand même pas vivre comme un misérable parce que j’ai eu des paroles de mortel, après tout ! Surtout que... J’en ai dit des choses dans ce style, quand j’étais en bas... Aïe, ça y est, voilà que j’ai peur !...

- C’est toujours comme ça, les hommes s’inquiètent de leurs agissements, seulement quand ils arrivent ici. Alors ils ont peur, se demandent s’ils n’auraient pas mieux fait d'en croire certains, pas d’autres... Mais il est trop tard, ce qui est fait, est fait !... Il faut se prémunir de ces soucis de moralité ou de culpabilité, avant d’arriver ici ! Tout serait alors si simple...

Pablo ne s’était pas relevé depuis sa chute spectaculaire, et entamait sans s’en rendre compte, un prélude à une bonne sieste.

- C’est vrai ce que vous dîtes, maintenant que ce cheminement prend forme devant moi, je regrette certaines choses... Ah, si je pouvais lui dire à mon tout petit, de bien travailler à l’école, certes, mais c’est pas tout. Il faudra aussi qu'il apprenne à régler sa conduite, de façon à ne jamais blesser personne pour qu'il puisse lui, se regarder dans un miroir sans avoir honte...mum...je lui dirais...

 

Pablo continue un bref moment à revoir le film de sa vie, tantôt plein d’enthousiasme et d’orgueil humain mal placé, tantôt sincère éprouvant de véritables regrets. Méditant dans sa tour de Babel, il sombre dans les délices d'un lourd sommeil, la respiration profonde comme l'oubli...

 

  6

 

- Alors, tu l’as ?!...

- Pas si fort, tu vas le réveiller...

- Pourquoi ne pas lui expliquer ?!

- Parce qu’il ne peut pas comprendre…

- Pour lui, c’est sûr au moins ?!

- Ca s'est déjà vu, même si pour nous, c'est une première... Tu sais, si nous lui montrions la liste illisible et tachée par l'encre de son maudit poulpe, même en sachant qu'il en est responsable, il poserait quand même trop de questions. Je suis sûr qu'il finirait par manifester avec les autres et ça, il en est hors de question !...

L'ange s'approche tout doucement de Pablo, il soulève sa tête délicatement pour ne pas le réveiller, puis fait glisser la courroie de sa besace... et s’en empare !…

- Qu'est-ce que tu fais, tu ne vas quand même pas...

- Si, j’ai une petite revanche à prendre...

- Et si ça ne marchait pas pour lui ?…

- Regarde !!!...

 

Pablo ne verra pas les anges se retirer sur la pointe des pieds, puis disparaître au delà de la voûte céleste... Lové dans un confortable petit nuage, il s'éloigne insouciant, ne laissant bientôt voir que le bout de ses palmes. Direction, la vie ! Ce n’était pas encore son heure, pas sa demeure... Pendant ce temps, les anges regagnent leur QG tout en continuant leur discussion animée.

- Tu crois que c'est bien ce que l'on a fait ?...  Je l'aimais bien moi, ce Mr Pablo… Il avait un de ces courage ! Il n'a même pas sourcillé quand on lui a annoncé qu'il devait passer par l'Enfer, du jamais vu !... Au fond, il aurait été si bien près de nous...

- On avait pas le choix, et tu sais bien que si l’on t'avait donné à choisir à l'époque, tu aurais largement préféré retourner sur terre, même si maintenant tu sais que tu aurais eu tort. Essaye de te rappeler, et bien c'est pareil pour lui !...

- ça, j'y retournerais pas !… Regarde ce sacré trou qu'ils ont fait dans la couche d'ozone, d'ici, on s'en rend bien compte !... Même leurs vaches perdent la tête, la plupart sont devenues complètement folles, et avec ce problème de pollution, ils ne pourront bientôt plus y vivre sur cette planète ! Je ne sais pas si ils se rendent bien compte du drame qui est en train de se tisser derrière leurs activités effrénées…

- En tout cas moi, je me rends bien compte de la surcharge de travail que l'on risque d'avoir ici !...

- Ce que tu oublies, c'est que nous aussi à notre époque nous n'étions pas si gâtés... Tu te rappelles quand nous avions mal aux dents ? Maman nous amenait chez le maréchal-ferrant...

- Oh, la, la !...

- Il ouvrait de force nos mâchoires, pendant qu'un autre nous appuyait si fort sur les tempes que nous étions contraints d'ouvrir la bouche ! Il saisissait ensuite une énooorme tenaille qu'il introduisait en enfonçant ses gros doigts crasseux, jusqu'à la gorge. Il tirait alors d'un geste sec et la douleur était généralement si intense que l'on tombait à terre, inconscients !...

- Un cauchemar...

- On avait juste le temps de nous ranimer, puis le cas échéant, il recommençait !...

- Et le jour où il s'est trompé… Il n'avait pas voulu m'écouter pensant qu'il s'agissait d'une diversion de ma part… Le bougre, il m'avait alors arraché ma seule dent saine !

- Oh, c'est vrai !...

- Nos têtes qui grouillaient de poux, tout nous grattait, sans répit ! Nos corps recouverts de croutes s’effeuillaient au moindre effleurement ! Nous étions tous dévorés par la vermine, les moins chanceux tu te rappelles, c'était les lépreux ou les pestiférés, leurs chairs se décomposaient en lambeaux, ils enduraient de telles souffrances !...

- Et tous ces massacres, ces bûchers, ces tortures infernales, tout cela au nom de croyances farfelues, qu'est-ce que l'on se trompait alors !...

- C'est si loin...

- Si loin ?!… Tu sais, je suis triste de voir qu'ils continuent encore et toujours de guerroyer, et quand le sang est versé au nom du patron, ça l'horripile ! Il a même plusieurs fois envoyé quelqu'un pour les raisonner, mais ça s'est tellement mal passé chaque fois, qu'à présent, plus personne ne veut y aller !...

- Pour Mr Pablo finalement, d'une rencontre entre un ange et un poulpe, peu banal tu me diras, ça peut-être suffit pour que le destin de cet homme se détourne...

- Je pense  que si son nom n’est pas lisible, qu’il ait été écrit ou pas sur la liste du jour, c’est qu’il a une chance de retourner d’où il vient, en l'occurrence l'eau...

- L'eau ?!...

- Je te rappelle que ce Monsieur pêchait...

- C'est vrai !... Et pas n'importe quoi, la langouste !...

- Et puis tu sais, en partant du QG j'ai jeté un rapide coup d'œil à la liste, histoire de savoir qui nous allions accueillir aujourd’hui, et bien je suis presque sûr de ne pas avoir lu de "Mr LA SCOUMOUNE" ! Ce nom, crois moi, je m'en serais rappelé...

- Espérons, sinon le patron serait furieux que l'on ai pris une telle décision !...

- Je vais te dire réellement ce que je pense de cet incident... Lors de la dernière réunion, le patron n'a pas du tout apprécié l'intervention de notre syndicat, c'est vrai qu'on y a peut-être été un peu fort...

- Je comptais justement t'en parler, c'est pas compliqué, on a tout critiqué ! Les travaux rue du Souvenir qui perdurent, les manifestations incessantes, la surdité de Saint Raphaël, la pollution des mouettes, j'ai même menacé de demander ma mutation !... Le péage, il faut quand même reconnaître qu'il a raison Mr Pablo, c'est pas gai !...

- Mais tu vois, c'est toi qui a pris le poulpe en pleine face !...

- Evidemment, toi tu ne prend jamais de risques, je suis là pour ça !...

- Oh, c'est totalement injuste ce que tu dis...

- Ah oui ?!... Je te rappelle que si je suis arrivé ici avant toi, c'est bien parce que j'ai perdu le duel que TU devais affronter. Tu as prétexté je ne sais quelle maladie soudaine pour que je prenne ta place, et bien trop naïf, j'y suis allé !...

 

Pendant que les anges règlent leurs vieux comptes, sur terre, Pablo s'apprête à refaire surface...

 

7

 

            Sa délivrance, Pablo aurait rationnellement pensé qu'il la devait à sa lutte enragée pour se dégager, il n'avait aucune conscience de ce qu'il venait de vivre. Sa ceinture de plomb avait miraculeusement cédée sous les assauts de son corps, et enfin libéré, il était parvenu à la surface de l'eau sans se douter un seul instant, de ce à quoi il venait d'échapper...

 Dédé l’attend toujours à bord de la barque. Il pousse la chansonnette en s'égosillant comme la Castafiore, sur de traditionnelles chansons catalanes... Quand il voit enfin émerger Pablo, il s’empresse de lui tendre la main !...

- Eh Pablo, c’est pas de l’apnée que tu nous fait, ho ! Je croyais que tu ne remonterais plus ! Un peu plus et je plongeais ! Ah, ah, ah !... Dis, avec le temps que t’es resté en bas, t’as dû en voir des “sirènes”…

- Oh, Dédé...

- Oui, Pablo.

- J’ai vu la plus belle “sirène” de ma vie !

- Que tu l’es vue, c’est une chose...

Il tâte son corps de toutes parts.

- Oh, Dédé !… La besace, où elle est ?...la langouste...la besace ?!... 

- Ah, ah, ah, ah, oh, oh !...

- C’est bon, Dédé...

- Ah, t’es vraiment Mr SCOUMOUNE !… Alors comme ça, la besace est quelque part au fond de l’eau avec la plus belle des langoustes à l’intérieur !... C’est pas vrai, dis moi que c’est pas vrai...

- Enfin... Je sais plus moi !...

- Comment ça, tu ne sais plus ?!...

- Ben, je comprends pas, ce qui est sûr, c'est qu'il y a encore peu de temps, je l’avais. Il me semble encore sentir bouger les tentacules… Que je me rappelle... Il y avait aussi cinq poissons quasiment en putréfaction, je m'en sers comme appâts, mais cette langouste, j'ai beau essayer de me rappeler… Je ne sais plus.

- Bon allez, allons prendre l’apéro, ça te rafraîchira peut-être la mémoire. Sacré Pablo, va !... Eh, tu sens ?!... Elle est pas perdue pour tout le monde notre langouste !...

 

A bord d'un cumulus semblant suspendu en plein ciel, deux anges encerclés par une épaisse fumée, s'affairent. Ils ont transformé pour l'occasion, leur habitacle en véritable petite cuisine ! L'un d'eux porte la besace de Pablo en bandoulière, il l'ouvre...

- J'espère que notre menu nous fera définitivement oublier cette affaire, j'ai une de ces faim !...

- Tout d’abord, il faut absolument faire disparaître cette liste compromettante, allons-y, hop !…

Une fameuse boulette de papier froissé allait se nicher aux abords d’une crique, bordée par les eaux cristallines…

-  Maintenant, débarrassons-nous de cette puanteur !

- Tu l'as dis, c'est incroyable comme ces poissons peuvent empester, je me demande bien comment ils peuvent manger ça, pouah !... Trois, quatre et cinq !...

Les anges peu écolos venaient de jeter par dessus bord, une grappe odorante de petits poissons.

- Qu’il est  bon de respirer à pleins poumons !

- Dis, tu te rends compte comme c’est résistant une langouste, elle est arrivée bien après lui !...

- Heureusement qu'il n’a pas su qu’il l’avait eue, elle ici, je me demande s’il serait reparti !

- Tiens, tu la retournes... Que je m'occupe de ce poulpe, en personne !

- En tout cas, ça sent meilleur cuit que cru... Tu crois que c’est pêcher de les manger ?

- Tu veux que je te dise ?… Le pêché, c'est de les manger sans aïoli !...

 

            Une agréable odeur de grillade embaume le fond l'air rappelant à Pablo et son ami qu'il est grand temps de se mettre à table ! Bien qu’il n’y ait pas de “sirène” au menu, Dédé reprend son vaillant rôle de rameur et sans cesser de blaguer, tente par ce biais de sortir Pablo de sa visible torpeur. Il y parvient tant bien que mal, et les amis s'éloignent en direction des criques qui ourlent la côte radieuse. C'est en passant devant l'une d'elles, qu'ils nous aperçoivent cette fois !... Après avoir agités leurs bras en guise de salut, ils ont disparu de notre champ de vision, nous laissant longuement médité sur leur furtif sillage de complicité…

Je ne revis les compères que bien des années plus tard, lovés dans un somptueux tapis de pétales !…

  
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