Invités !
Agnès Schnell
Nous
étions arrivés par le train du soir, le dernier. La ville somnolait sous une
pluie fine. Tout était calme. Frileusement, chacun avait clos fenêtres et portes
et j'imaginais la même scène répétée : la télé omniprésente et les visages figés
sous son charme bleuté…
Nous connaissions la maison où nous étions attendus. Il fallait descendre la rue
commerçante aux pavés glissants. Cette mode de la préservation des lieux
anciens, à tout prix, m'irritait. Elle avait prévalu -ici comme ailleurs- sur le
confort des usagers. On ne comptait plus les chutes, les entorses et autres
foulures, les fractures, mais Monsieur le Maire avait doctement expliqué qu'il
fallait garder l'âme de la ville, sa patine, son charme désuet. Ses concitoyens
devaient être prudents et tout irait bien !
Après la rue commerçante déserte, la grand-place. En cette soirée pluvieuse, pas
une âme ne s'y était attardée, sinon nous. Une place banale, quelques hautes
maisons de caractère à la façade austère, d'autres moins typiques mais plus
riantes, des lampadaires dont la lumière blafarde se reflétait dans l'ombre
mouillée. Rien d'unique.
Ma femme s'était accrochée à mon bras dès les premiers pavés. Je la sentis se
rapprocher jusqu'à me toucher la hanche. Allons, bon, il fallait que je crâne
une fois de plus pour la rassurer et pourtant, je n'étais pas très à l'aise, moi
non plus.
Je pestais de plus en plus contre les pavés parfois inégaux, les semelles trop
légères de mes chaussures, contre la pluie froide qui semblait redoubler de
vigueur, je pestais contre les gros baquets de bois où tentaient de pousser des
plantes gorgées d'eau et où je venais de me cogner, je pestais contre ma femme
qui pesait de tout son poids sur mon bras. Elle avait encore dû grossir ces
derniers temps…
A quelques pas, vers la gauche, j'aperçus la silhouette trapue de la maison où
nous nous rendions. Aucune lumière ne filtrait derrière les volets, certains
n'avaient pas été fermés…
Une porte usée, peinte et repeinte, en noir cette fois, pas de sonnette, comme
d'habitude.
Mes coups de poing restèrent sans écho. Je poussai la porte qui s'ouvrit. En
voilà qui ne craignent rien !
Le couloir était plongé dans l'obscurité. Je cherchai en vain un commutateur,
dont je ne me rappelais pas l'emplacement. Je décidai d'aller au bout du
corridor où je savais des portes s'ouvrant sur les pièces d'habitation. Ma femme
s'était placée derrière moi et m'enserrait la taille. Pas commode déjà de
naviguer dans l'obscurité, si en plus je devais la traîner…
J'atteignis tant bien que mal le fond du couloir. Ma main glissa sur la
tapisserie dont je sentis le léger relief. Je croyais l'interrupteur placé vers
la droite, mais je ne le trouvai pas. Je décrivis des cercles de plus en plus
excentriques, rien. Je beuglai : Y a quelqu'un ? Hou, hou, vous êtes là ?
Seule la respiration syncopée de ma femme me répondit. Je sentais son haleine
tiède sur ma nuque, je sentais son corps s'appuyer sur le mien, je sentais ses
courbes fermes épouser les miennes. En un autre lieu, en un autre moment, cela
aurait pu faire naître des pulsions auxquelles je ne résistais jamais bien
longtemps. Mais en ce moment j'avais plutôt envie de m'ébrouer pour la détacher
de moi.
- Va ouvrir la porte de droite, lui soufflai-je, la lumière des réverbères nous
éclairera un peu.
- Non, vas-y toi-même, tu sais que je n'y vois rien dans l'obscurité.
Les corvées, c'était toujours pour moi ! J'allai répliquer quand le contact
froid d'une poignée de porte mit fin à mes recherches. Je poussai donc la porte.
La salle était plongée dans une semi obscurité. Les volets étaient entrouverts.
Une lumière laiteuse éclairait avec parcimonie deux lits défaits. Nos hôtes
étaient pourtant des gens d'ordre, maniaques même selon moi. Sur l'un des lits,
une valise ouverte laissait échapper une masse incroyable de vêtements en
désordre. Chaussures, livres et vêtements encombraient le sol.
Par inadvertance, je m'appuyai contre le mur et je sentis sous mes doigts la
surface affleurante d'un interrupteur. J'allumai.
Un plafonnier opaque diffusa une lumière mesquine. Le désordre de la chambre
nous apparut plus trivial encore. Les lits, la valise à moitié remplie, tout
indiquait un départ précipité, un abandon, une fuite…
Un coup d'œil vers ma femme me permit d'évaluer sa surprise. Elle avait posé une
main contre sa bouche et l'autre passait et repassait nerveusement sur sa
cuisse. J'étais perplexe, moi aussi. On devait nous attendre, nous avions reçu
confirmation de l'invitation la veille encore. On devait nous accueillir et la
maison était vide. Le silence n'était troublé que par le bruit léger de la
pluie.
Je sentis un poids énorme dans le ventre. J'ai souffert du ventre toute
l'enfance : à chaque interrogation scolaire, à chaque perturbation de la vie
quotidienne, à chaque réprimande ou punition prévisibles, je souffrais
atrocement du ventre. Les divers spécialistes consultés avaient émis le même
diagnostic : c'était nerveux. J'avais la peur au ventre, quoi.
Et voilà que cela me reprenait ! Une douleur à me couper en deux, une sensation
de compression, d'écrasement, un poids énorme sur mes viscères, une souffrance
que je devais taire si je ne voulais pas effrayer davantage ma moitié.
Un souffle me frôla. Ma femme se tenait pourtant éloignée de moi. Je la vis qui
frissonnait. Une fenêtre était ouverte, sans doute, quelque part dans la maison
désertée. Je ne pouvais détacher mes regards des lits bouleversés, des vêtements
chiffonnés, je ne pouvais détacher mes pensées de cette douloureuse pression qui
malmenait mes entrailles.
-Et si un malheur… commença ma femme. Le regard que je lui lançai la fit taire.
J'allais essayer de me pencher, pour faire diversion en ramassant un livre,
quand un cri m’arrêta.
-Coupez !
La salle plongée dans l’obscurité s’illumina. Le réalisateur se tourna vers moi
avec un sourire mielleux, afin de mieux m’assommer avec ses remarques acides.
Intarissable, le gars quand il voulait forcer notre jeu, nous obliger à forcer
notre jeu.
-Tu vois, mon chou, là t’es pas authentique, tu oublies de grimacer. Oui, tu
dois grimacer… Tu as très mal aux tripes. La peur, mon chou, la peur devrait te
décomposer. Tu la joues trop détaché, pas assez angoissé. Tu dois suer la peur,
tu dois être la peur par ton regard, par tes gestes. Et ta voix off, plus
sourde, plus saccadée, plus hésitante, rauque, une voix du ventre, comme après
un coup de poing sous la ceinture. Pense à Malone…
T’es trop mou, tu comprends petit ? C’est pas une romance là qui se prépare,
c’est un drame. Il faut que ton public se prépare, il faut qu’il pense à un
assassinat, un double suicide, à n’importe quoi de terrible, de brutal, de
sanglant.
Ils aiment le sang, ces salauds, le sang et le sexe. Le sexe, ici, tu peux pas.
Donc, donne-leur du sang. Tu dois puer la peur, pour que leur imagination se
mette en branle, pour qu’ils s’échauffent. Ils veulent trouver la solution avant
toi, avant nous. Ils sont si contents alors, les cons, si satisfaits d’eux-mêmes
! Prépare-les au sanglant. M’en fous qu’t’en ai plein les pattes, que tu croyais
avoir fini…
Allez, on refait celle-là à partir de : « Je sentis un poids énorme dans le
ventre »…
Allez, remuez-vous, tous sur le plateau !
©
2003
— Agnès Schnell
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