Les intrus   

(Texte paru dans la revue Miniature)

Xavier Dollo

 

      Le vaisseau de transport Voyager IV se mit en orbite autour de l'anneau Kovanien. Dans la salle des commandes, Hawk attendait patiemment l'autorisation des kovaniens pour atterrir. Les usages à Kovan étaient des plus pointilleux. Surtout pour des vaisseaux qui, comme le sien, transportaient des millions de colons en provenance de Lomar, planète surpeuplée et sans avenir. L'avenir se situait dans l'Uniquin, l'alliance des quinze planètes dont la plus riche et la plus influente était la grande Katalahab. Tous, au sein de l'Uniquin, étaient originaires de Lomar, mais Lomar était vieille et usée.

***

   L'autorisation parvint enfin à Hawk :

- Ici le général Krock, directeur de l'astroport de Kovania : vous êtes autorisés à atterrir à l'emplacement 23, sas Nord.

- Bien reçu, général, répondit Hawk. Et à ses officiers : " Préparez l'atterrissage. Point de liaison dans 5 minutes. Tous à vos postes ! "

   Le grand vaisseau pénétra bientôt dans le sas, amorça son atterrissage, et se posa sans difficulté, comme une feuille. L'anneau Kovanien, au contraire de certains autres dans l'Uniquin, était totalement artificiel, entièrement fabriqué par la main de l'homme. La planète Kovan, pourtant "habitable" selon les normes convenant à l'être humain n'avait pas été colonisée, pour une obscure raison, que Hawk ignorait. Que tout le monde ignorait semblait-il. Kovan avait simplement la réputation d'être maudite. Les dockers déchargèrent matériels et bagages des colons, dans un capharnaüm terrible. Il régnait une telle effervescence que les oreilles de Hawk en sifflaient. Mais il avait l'habitude. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait la planète Kovan et son anneau artificiel. Un beau spectacle d'ailleurs : un anneau ocre encerclant une belle planète aux teintes majeures vertes et bleues...

- Commandant Hawk ?

Celui-ci fut tiré de sa rêverie. Il regarda l'homme qui l'interpellait ainsi. Un militaire.

- Oui Enseigne, c'est moi.

- Le gouverneur Strink vous attend, mon commandant.

   Hawk, résigné à suivre les obligations d'usage - il aurait préféré s'installer à une bonne table dans une taverne bien glauque ! - suivit l'enseigne. Celui-ci le mena vers un glisseur à noble allure, dont le blason gravé sur la coque représentait un anneau renfermant une couronne barrée. Le blason des hauts fonctionnaires de l'Uniquin, se remémora Hawk. Le voyage, confortable, ne dura pas très longtemps. Le glisseur se rangea impeccablement en bas d'un grand immeuble, où l'enseigne et Hawk entrèrent tranquillement. Il empruntèrent un ascenseur et grimpèrent jusqu'au cent-vingtième étage. La porte s'ouvrit sur un couloir richement décoré, les murs tapissés dorés à l'or fin, plus de nombreux tableaux de maîtres de la vieille Lomar. Hawk pensa que le gouverneur devait être un fin collectionneur. L'enseigne frappa à une porte, au bout du couloir.

- Oui? Demanda doucement quelqu'un. Qui est-ce ?

L'enseigne entrebâilla la porte, passa la tête dans l'embrasure.

- Le commandant Hawk, monsieur, du vaisseau de transport colonial Voyager IV.

- Ah?! Très bien, faites-le entrer !

   Hawk pénétra dans une pièce exiguë, calfeutrée et faiblement éclairée. Finalement, Hawk se dit que l'ambiance de le pièce valait bien celle d'une taverne malfamée. La pièce était aussi mal décorée, fait qui étonna passablement le commandant, lequel s'attendait à un luxe démesuré au vu de la beauté du couloir.

- Entrez commandant, entrez, dit le gouverneur en se levant. Ils se serrèrent la main, pendant que l'enseigne s'éclipsait.

- Veuillez vous asseoir, lui dit Strink en désignant un fauteuil capitonné. Un gin?

- Avec plaisir, Gouverneur, répondit Hawk. Strink servit deux verres et posa l'un d'eux devant Hawk. Le gouverneur était une personne d'allure plus simple, au regard gentil et honnête. Une personne bien en chair, aux pommettes du visage rouges et saillantes, à la bouche épaisse et sensuelle.

- Comment s'est passé le voyage, commandant ?

- Ma foi, fort bien, aucun incident à déplorer. Nous n'avons même pas rencontré de pirates. C'est la première fois que cela m'arrive depuis que je fais du transport colonial. Strink fit une moue.

- Il faut dire que la route interstellaire menant à Kovan n'est pas très fréquentée et pourtant, il devient difficile de nos jours de trouver un commandant qui veuille bien accomplir le voyage jusqu'ici.

- C'est ce qu'on m'a dit. J'ai accepté au dernier moment. Normalement, je devais effectuer un aller-retour Lomar-Katalahab, mais comme la compagnie coloniale m'a offert une prime plus qu'honnête pour faire ce voyage, je n'ai pas pu refuser. Il faut penser à assurer sa retraite, comme on dit !

- J'en conviens commandant Hawk. Strink avala goulûment son gin, et s'en resservit un autre. - Vous savez, commandant, reprit Strink que la planète Kovan a fort mauvaise réputation, qu'on la dit maudite.

- Je suis au courant de cela. Mais il y a sûrement de l'exagération là-dedans. Le gouverneur eut une mine soudain bouleversée.

- N'en croyez rien Hawk, n'en croyez rien. Les faits sont encore bien pires qu'on ne le pense ! Ce ne sont pas des contes pour bonnes femmes. Mais si vous le désirez, je peux vous raconter l'histoire véritable de cette planète, elle est transmise de gouverneurs en gouverneurs depuis de nombreuses générations... Hawk opina du bonnet.

- Si cela ne vous fait pas perdre votre précieux temps, alors je veux bien !

- Non non, et puis je n'ai pas souvent l'occasion de voir de nouvelles têtes avec tout le travail que j'ai, alors j'en profite un peu ! Je ne suis pas un fin conteur, mais vous devriez néanmoins être intéressé...

***

    " Bien avant que les planètes dépendantes de Lomar ne formassent l'Uniquin, les recherches spatiales en étaient à leur apogée. Alors, un vaisseau de colons découvrit Kovan, planète agréable à l'œil, et aux caractéristiques réjouissantes pour des colons. Le vaisseau était commandé par un dénommé Feg, et transportait environ trois cent personnes. Ils décidèrent d'atterrir dans une plaine, située sur l'un des trois continents.
Ah ! La planète était douce et belle, accueillante et joyeuse, parfumée et neuve ! Elle avait tout pour plaire. Tout pour rendre les hommes heureux. Au bout de quelques semaines, en attendant mieux, les hommes et les femmes avaient construit de petites maisons en bois, à toits de chaume, labouré des champs, semé des graines, nommé un gouverneur - le commandant Feg -, bref une petite société autonome et heureuse. Dans son rapport pour la Compagnie Coloniale, Feg annonça la couleur :
   " Ici tout est réellement somptueux et magique. Tout, je dis bien tout, rappelle énormément la planète mère Lomar. Autant le dire dès à présent : Kovan va sûrement devenir une colonie puissante, de grande importance, un point stratégique dans l'empire lomarien. Les ressources énergétiques sont incalculables, la terre est bonne, le climat est parfait, un véritable éden qui deviendra, j'en suis persuadé, la future plaque tournante de l'économie lomarienne... " Hélas, les affaires kovaniennes se gâtèrent rapidement : un étrange virus ravagea toute la population - le commandant Feg inclus. Durant plusieurs décennies, aucun transporteur colonial ne chemina plus vers Kovan, jusqu'à ce que le commandant Zehui et son équipage ne débarquent sur la planète. Ils explorèrent la planète autant qu'ils le purent, rencontrant des paysages magnifiques, des animaux étranges, et les Guzee.
   Les autochtones de la planète, que le commandant Feg n'avait jamais mentionné dans le moindre rapport, pour la simple raison qu'il n'en connaissait pas l'existence. Les Guzee étaient de bien bizarres créatures ovoïdes, courtes sur pattes, sans têtes, les yeux paraissant greffés sur leur poitrine spongieuse au même titre que leur bouche, et dépourvus de toute trace de pilosité. En guise de langage, ils émettaient uniquement des sons flûtés, harmonieux et discordants à la fois. Le commandant Zehui fut aussitôt fasciné et décida de rester encore quelque temps sur Kovan pour les étudier. Son premier rapport fut en gros celui-ci : " Incroyable, ils sont incroyables ces Guzee que nous avons découverts. A première vue, ils forment un peuple sédentaire peu développé. Ils vivent dans de petites huttes d'un mètre vingt de haut et de trois mètres de large environ. Impossible pour le moment de savoir s'il y a deux sexes comme pour nous, les hommes, ou s'ils sont, par exemple, hermaphrodites comme les escargots. Mais une chose m'a frappé : chaque individu adulte a sa propre hutte pour lui tout seul et les enfants sont élevés en groupes dans de grands enclos, à l'air libre ( ... ). Ils semblent vivre en paix, car pas une seule fois nous n'avons vu l'un d'eux se battre. Quant à nous, ils ne semblent pas nous voir. Pour tout dire, ils nous ignorent totalement, comme si nous étions de simples objets du paysage... "
Les Guzee continuèrent à les ignorer, ce qui, finalement, satisfaisait complètement le commandant Zehui. De cette manière, il pouvait les étudier tout à loisir. Mais une nuit ils assistèrent à une bien étrange scène : les Guzee se rassemblèrent autour d'un feu de joie et entamèrent une complainte de leur voix flûtée. Ils chantèrent toute la nuit et, le lendemain à l'aube, rentrèrent tous dans leur case pour ne plus en ressortir de la journée.
Le surlendemain, le commandant Zehui et son équipage commencèrent à souffrir de maux de têtes terrifiants. L'équipage s'en prit alors violemment aux Guzee, certain que ceux-ci leurs avaient jeté un mauvais sort. Ils empoignèrent leurs armes, détruisirent tout le village et tous les Guzee qui ne fuyaient même pas, se laissant massacrer sans un seul mouvement de rébellion. Le lendemain de la tuerie, les lomariens retournèrent au village pour récupérer leur matériel. Quelle ne fut pas leur surprise de trouver le village intact, tel qu'il l'était avant leur folie destructrice ! L'équipage et son commandant ne parvinrent jamais à quitter Kovan. Ils moururent, comme la première colonie, dans le désintérêt total. En fait, on le comprit bien plus tard, les Guzee étaient des êtres belliqueux, xénophobes et fiers, qui n'acceptaient sous aucun prétexte que des intrus pussent s'installer sur leur territoire. Non, ils ne le supportaient pas. Cette manière qu'ils avaient de ne pas prêter attention aux lomariens était en fait pour eux la pire des injures que l'ont eut pu faire. Mais on pourra dire ce que l'on veut, le problème fondamental restera : les Guzee sont bien plus puissants que l'Uniquin tout entier, ils sont dotés de pouvoirs terribles et meurtriers. La seule façon de les détruire serait de détruire la planète elle-même, mais les autorités lomariennes de l'époque, ne pouvaient pas se permettre une telle folie. Cela pour diverses raisons : Premièrement, Kovan était une planète aux ressources naturelles inimaginable et nécessaires pour la survie de l'empire lomarien. D'autre part, Kovan était auparavant idéalement située sur la route des Marchands qui faisaient la navette entre Lomar et Ziluk. Enfin, cette planète était aussi une potentielle réserve d'eau potable, et ce n'est pas rien, croyez-moi, commandant Hawk... "

***

   Strink avait achevé son récit, et il semblait perdu dans de moroses pensées. Hawk se disait qu'il devait être en train de s'imaginer les terrifiants Guzee. Cela lui donnait des frissons qu'il ne pouvait réprimer qu'en prenant sur soi. Strink remarqua le verre de Hawk, vide.

- Un autre gin, commandant ?

- Merci, oui, répondit ce dernier en tendant son verre d'une main un peu tremblante. Voit-on encore des Guzee de nos jours, monsieur Strink ? Je dois avouer que votre histoire est tout simplement édifiante et je m'étonne de n'en avoir jamais entendu parler. Je ne m'attendais pas du tout à cela... Le gouverneur eut un geste de surprise.

- Mais, commandant, m'avez-vous bien écouté ? Je viens de vous dire qu'ils sont indestructibles. Bien sûr qu'il existent encore, et ils sont de plus en plus nombreux, et de plus en plus évolués. Déjà, nous commençons à avoir de mauvaises surprises ici, sur l'anneau : des Guzee apparaissent fréquemment pour nous observer et nous étudier comme des animaux, commandant. Ils ont le pouvoir de téléportation, ils font ce qu'ils veulent et se moquent de nous! Ils n'ont aucun respect, ni pour notre société et encore moins pour notre technologie. Ils finiront par nous détruire... oui... vous avez raison, c'est édifiant de savoir que nous ne sommes pas les maîtres. Si les dirigeants de l'Uniquin laissaient cette nouvelle filtrer, il est clair que ce serait la panique partout, l'anarchie totale et la fin de l'hégémonie. Ce serait la fin de l'Uniquin. Il ne faut absolument pas que la population soit au courant de quoi que ce soit. Vous comprendrez donc, commandant, que rester discret est une absolue priorité, alors ne parlez pas de cette histoire... La voix du gouverneur s'étrangla dans son verre de gin. Puis subitement il ajouta :

- Finalement, commandant, tous les colons que vous transportez jusqu'ici sont voués à une mort certaine. Beaucoup de monde, sur l'anneau, souffre d'étranges maux de têtes, comme le commandant Zehui et son équipage, et finissent par mourir. Nous n'y pouvons rien. Pour le moment la population de l'anneau n'a rien remarqué mais lorsque la fréquence des décès augmentera, elle se posera des questions et demandera des comptes. A ce moment là, que dirons-nous? Vous savez, si je le pouvais je déguerpirais d'ici, bien que je sache pertinemment que ma mutation ne viendra jamais. Personne ne tient à travailler ici. Les précédents gouverneurs ont découragé tous les prétendants potentiels...

- Vous désirez me faire peur, Strink...

- Pfff... à quoi cela servirait, si je vous disais tout ce que je sais encore, vous en auriez les cheveux dressés sur la tête et vous prendriez votre vaisseau à votre cou ! Je savais que je n'aurais pas dû vous raconter cette histoire, vous ne voudrez plus revenir ici après cela.

- Je peux très bien le supporter, assura Hawk d'une voix mal assurée.

- Bah, d'autres commandants à qui j'ai eu le malheur de tout raconter ne sont jamais revenus deux fois sur l'Anneau de Kovan. Allez savoir pourquoi.

- Mais c'est moi qui ai insisté pour entendre votre récit. Je ne peux m'en prendre qu'à moi-même... Hawk, commandant du vaisseau de transport colonial Voyager IV se leva et prit congé du gouverneur Strink, avec la ferme intention, malgré ses affirmations, de ne plus jamais remettre les pieds sur l'Anneau de Kovan. Il n'était pas fou... et un meurtrier non plus. Il comprenait pourquoi la Compagnie Coloniale lui avait offert une grosse prime...

***

     L'enseigne rentra dans le bureau du gouverneur, le sourire aux lèvres, et dit à l'adresse de Strink :

- Magnifique, enseigne Gzei ! Cet imbécile a tout gobé, comme les autres, le Sondeur est formel. Vous auriez dû faire de l'holocinéma enseigne Gzei, vous étiez une fois de plus fort convaincant.

- Merci gouverneur Strink, ce fut une partie de plaisir. Bientôt, vous verrez l'hémorragie coloniale cesser définitivement. Ainsi, l'espace vital de l'anneau sera préservé. Strink se gratta le menton puis alla se servir un gin, tout en resservant copieusement le faux Strink.

- C'est vrai enseigne, si on laissait continuellement ces intrus de Lomariens s'installer sur l'Anneau, il deviendrait invivable ! Il se transformerait en une sale fourmilière, comme Lomar ou les autres colonies de l'Uniquin. Mais nous deviendrons bientôt autonomes grâce aux richesses naturelles que Kovan met à notre disposition. Nos robots-extracteurs sont déjà en pleine ébullition. Encore toutes mes félicitations Enseigne, vous devenez réellement indispensable !

- Merci Gouverneur, répondit le petit enseigne replet et aux lèvres sensuelles.

***

Dans son riche bureau, le gouverneur Strink ne put s'empêcher de rire en pensant que, de retour sur Lomar, le pauvre commandant Hawk allait compulser les archives concernant les Guzee ! Il trouverait bien la référence mais le dossier était classé " ultra confidentiel ", Strink s'en était occupé discrètement. Par contre Hawk trouverait en détail l'histoire de Feg et de Zehui ( parlant des Guzee, oubli des autorités se dira-t-il ), corroborant ainsi les histoires racontées par Gzei. Bah !
Il y avait une raison toute bête pour expliquer le fait que les hommes vivaient non pas sur Kovan mais sur l'Anneau. Une raison toute naturelle : la planète rejetait simplement l'Etre Humain, comme on rejette un banal virus, un intrus.

 

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