Jean-Marc Piérard
Quand le commissaire poussa la porte de cette pièce lugubre qui portait le nom de bureau, il savait que l’interrogatoire d’aujourd’hui ne serait pas une mince affaire. Se retrouver devant une espèce de fou dangereux ne l’attirait guère. Lui, son rayon, c’était les petits vols sans importance dont les plaintes s’empilaient de jour en jour avant de rejoindre les classeurs verticaux destinés aux archives. Son univers aurait pu s’arrêter là, seulement voilà, depuis cette affaire, il avait déjà donné deux conférences de presse et il pouvait s’attendre à devoir en donner d’autres. L’affaire était vraiment de la plus haute importance, une simple erreur aurait fait le tour de la terre sur l’écran de chaque foyer avant même que le commissaire ne se soit aperçu de sa bévue. Mais n’anticipons pas et laissons le commissaire face à son suspect.
Quand celui-ci entra dans le bureau du commissaire, il fut frappé par l’étrange ressemblance entre ce lieu et l’atelier du peintre qu’on l’accusait d’avoir tué. Même atmosphère malsaine où l’odeur de l’alcool cache celle du tabac et inversement suivant les jours et les heures. Même nuit éternelle et même solitude oubliée. Ainsi, il scruta toute la pièce avant de plonger son regard glacial dans les yeux du commissaire qui se demandait combien de temps il allait devoir subir le tribunal de ce sinistre individu. Les deux hommes s’assirent face à face et commencèrent leurs investigations.
- Vous vous sentez mieux ? demanda le commissaire torturant un vieux trombone sans histoire qu’il venait de choisir pour éviter le supplice des orbites béantes de son interlocuteur.
- Jamais je ne me suis senti aussi bien.
- Tant mieux, vous avez pris des couleurs et cela se voit. Bon... Enfin... Vous admettez avoir volé un tableau sans valeur mais vous niez le meurtre du peintre. Comment voulez-vous que je vous croie ?
- Pour ce qui est de la valeur du tableau, je me permets de reprendre vos dires. Pour moi, ce tableau avait et a toujours une grande valeur. Quant à cet assassinat, je n’ai rien avoir avec cela.
- Admettons... Ne parlons pour le moment que du tableau. Pourquoi avez-vous volé ce tableau ?
- Je ne pouvais prendre que celui-là, les autres vous comprendrez facilement que cela m’était impossible. Pour ce qui est des raisons, j’aimerais vous dire que depuis mon enfance je vivais dans un monde clos, dans une pièce obscure où la lumière était étouffée par la poussière ambiante. C’était invivable pour des gens comme moi qui naissent pour être vus.
Le commissaire voyait se dérouler devant lui l’épisode qu’il redoutait le plus, celui de la psychologie du suspect avec sa malheureuse enfance, ses adolescences successives ou incertaines et ses crimes oedipiens dont les auteurs n’ont aucune conscience. Le commissaire ne put s’empêcher de faire une petite réflexion :
- Oui, mais tous ceux qui se sentent enfermés ne volent pas des tableaux pour autant !
- Vous avez certainement raison, mais dans mon cas il y a autre chose... Je n’en pouvais plus. Vous savez, au début, il ne peignait que des tableaux qui lui ressemblaient. Il jetait ses tripes sur la toile et le reste il s’en foutait. Excusez-moi, je m’emporte mais ma colère est saine lorsqu’on pense qu’il a préféré peindre de beaux paysages et de belles fleurs pour un peu d’argent.
- C’est confus ce que vous dites, j’ai du mal à saisir le rapport avec ce qui nous intéresse.
- Pourtant...
- Pourtant quoi ?
- Rien.
- Dans votre histoire, il y a quelque chose qui m’échappe. Les autres voleurs cachent le produit de leurs larcins. Vous, vous l’affichez au grand jour. Pourquoi ?
- Il y a entre ce tableau et moi une sorte d’osmose qui m’interdit de me montrer sans lui.
- Peut-être, mais vous deviez quand même vous douter qu’il me serait facile de vous retrouver.
- D’autant plus que les habitants de la colline vous ont contacté pour vous dire qu’il y avait un fou avec un cadre sur le dos, dansant la gigue sur les hauteurs du village.
- Ainsi donc vous savez ! Quelle idée d’aller se promener de la sorte chez des paysans peu habitués à la venue d’un étranger ! Que faisiez-vous là ?
- Je me suis baigné de coquelicots et de luzerne. En passant j’ai bu de l’eau à la source divine. J’étais si heureux d’être loin de la pièce aux mille mensonges...
- Vous auriez très bien pu faire cela sans devoir voler le tableau...
- Je vous ai déjà dit que le tableau, en quelque sorte, m’appartient ! Après la psychologie, c’était la psychanalyse qui enveloppait le commissaire de ses bras de vieille prostituée. Le commissaire reprit la parole.
- Je ne sais pas si vous vous rendez compte que nous nageons en plein délire.
- Nous ne sommes jamais que le délire d’un autre.
- Cela vous amuse de jouer les grands intellectuels et les philosophes avec moi, mais je tiens à vous dire ceci : les premiers, je les respecte pour leur savoir tandis que les seconds, qui s’amusent à parler pour ne rien faire, je les hais. Alors je vous conseille de revenir à des choses plus concrètes ! Avouez simplement le meurtre et arrêtez de vous prendre pour un poète maudit !
- Il faut tout vous dire deux fois, Monsieur le « terre à terre », ce n’est pas moi qui ai tué le peintre, mais je connais le coupable...
- Eh bien dites...
- C’est une femme.
- Son nom ?
- Je ne sais pas, cela importe peu. Je me souviens juste qu’elle était nue et fripée comme le vieux papier.
- C’est ça ! Avec un petit chapeau jaune sur la tête peut-être... Comme à Venise au Moyen Age... Vous me prenez vraiment pour un imbécile !
- Je vous dis que c’était une femme nue. Vous ne pouvez que me croire, je ne mens jamais car personne ne m’a appris le mensonge. Cependant si vous devenez plus compréhensif, je veux bien éclairer votre lanterne et vous donner le lieu de son rôle.
- Plus compréhensif ! Le lieu de son rôle ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
- Elle est toujours dans l’atelier du peintre, elle est cette souillure pendue près du plafond, à gauche, quand vous entrez.
- Vous voulez me faire croire que c’est cette espèce de catin fardée comme une folle qui a... C’est vous qui êtes fou et rien d’autre ! Dites-moi, qu’est-ce qui aurait bien pu la pousser à faire une chose aussi horrible ?
- Le peintre l’avait gardée prisonnière de sa nudité, de cet espace cloacal où il l’avait peinte. Pour elle comme pour moi, c’était insupportable. Moi, quand les gens passaient, ils étouffaient en me regardant. Elle, c’était le dégoût des bordels qu’elle inspirait, tandis que les paysages et les fleurs, les visiteurs aimaient. Nous étions pourtant ses tableaux plus que les autres. Vous ne pouvez pas comprendre. D’ailleurs...
Le silence s’installa dans la pièce. Était-on dans l’atelier du peintre ? Était-on dans le bureau du commissaire ? Je ne sais plus. Après avoir tué le peintre... Ou était-ce le commissaire ? Peu importe... Après l’avoir tué, je suis parti vers les collines avec mon cadre sur le dos. A vous je peux le dire, même s’ils me remettent un jour dans la pièce obscure où la lumière est étouffée par la poussière ambiante, en ce moment je suis heureux. Alors, ne dites rien si vous me voyez passer devant chez vous ou je serai encore obligé de tuer.
©
2003
— Jean-Marc Piérard
– Tous droits réservés.