Agnès Schnell
Elle sentit un souffle frais sur sa nuque, puis le contact rugueux de la taie "toile métisse - garantie grand teint", une parure de draps à l'ancienne, un cadeau de sa belle-mère.
Elle ouvrit les yeux, à peine étonnée de se réveiller une fois de plus en pleine nuit. L'obscurité n'était jamais totale, jamais assez dense pour ne pas voir le gros corps allongé de son mari. Elle devra s'y habituer : elle était mariée à cet homme, mais aussi à toute une tribu bien pensante et prosaïque, sa belle- famille.
Elle n'avait pas très bien compris comment ce fils, conformiste et respectueux, avait osé défier les siens en l'épousant, mais elle était devenue sa femme et elle ne le regrettait pas.
Elle se leva lentement, sans bruit et gagna la salle de bain dont la fenêtre ouvrait sur le fleuve, la ville, les collines.
Elle respira les effluves nocturnes que le vent d'automne lui soufflait au visage. Elle s'attarda à les identifier : l'odeur profonde de l'humus de la forêt où la décomposition était signe de vie, de vigueur plutôt que de mort , celle du bois brûlé par un voisin dans l'après-midi ou encore celle de l'herbe coupée.
Le vent - en parfumeur inattendu et imprévisible - brassait les senteurs dont elle ne percevait que les dominantes.
Elle avait toujours aimé le vent.
Elle le recevait avec gratitude lorsque, fatiguée, épuisée parfois, elle sortait de son travail nocturne. Elle lui offrait son visage et son cou et ouvrait son manteau à sa légère morsure. Elle aimait croire qu'il la lavait de l'odeur de sa condition.
Soudain, elle crut entendre le débit rapide du fleuve battre au loin. Elle craignait l'eau et s'en tenait toujours à bonne distance. On lui avait raconté que des femmes s'y étaient noyées, un jour, après une fête, une barque avait chaviré…. Elle n'avait pas osé poser de questions.
Elle imagina le courant toujours en partance, toujours agité, le frémissement sans retour… Elle se souvint de ce beau texte appris naguère "…plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots…" Elle aussi, elle avait dansé, elle avait joué sur les flots, elle avait joué avec sa vie et avait failli s'échouer. Ivre de liberté soudaine, elle s'était brûlée comme une phalène trop curieuse… Elle avait connu la rue, les rencontres hasardeuses, le trottoir… Il fallait bien vivre !
Une ambulance passa au loin. Elle aperçut l'étoile clignotante de son gyrophare sur le pont. Elle frissonna.
Le vent soufflait fort maintenant. Elle se rappela ses peurs d'enfants : certains soirs, un sapin - planté trop près de la maison - agitait ses branches dans un geste désespéré et cognait ses grands bras griffus contre la fenêtre de sa chambre. Elle se cachait de lui, voulait l'ignorer en étouffant sous ses couvertures. Elle s'endormait en emportant sa frayeur, les yeux mouillés et le visage tiré : elle savait que le bruit l'accompagnerait dans ses rêves.
Son enfance… inquiète, tourmentée, toute de questions sans réponse, lourde à porter.
Elle perçut un léger spasme et porta doucement la main sur l'arrondi de son ventre, la petite vie était éveillée, elle aussi.
Il serait sage de se recoucher.
Elle revint dans la chambre. Son compagnon avait à peine bougé. Elle s'allongea tout contre lui et sentit son souffle frais, ce souffle paisible qui la réveillait presque chaque nuit.
Sécurisée par ce grand corps abandonné, rassérénée par la pérennité des choses, elle se rendormit.
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2002
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