In memoriam
Pierre-Alain Gasse
J'ai plus de père et j'm'en fous !
Pour ce que ça m'a servi d'en avoir un ! Quand ma mère est partie avec un autre,
il m'a refilé à ses parents. Quand ils ont plus voulu de moi, il m'a mis en
pension. Alors un jour, je me suis barré. Et jusqu'à aujourd'hui, on m'a pas
retrouvé.
C'est ce matin, dans le journal que j'ai appris. On l'enterre demain.
J'sais pas quoi faire.
Ça m'a fichu un coup. Y'a tout qui me revient. J'arrive pas à penser à autre
chose. J'arrête pas de relire le truc, là... "l'avis d'obsèques", c'est comme ça
qu'on dit, non ? Des fois que j'me serais trompé. Mais y'a pas de doute, c'est
bien lui.
"Nous avons la douleur de vous faire part de la mort de Martial Le Guilloux,
décédé subitement à l'âge de 49 ans. De la part de sa compagne, Mélanie Suchet,
de son fils Sébastien, de ses parents, frères et sœurs. L'inhumation aura lieu
mardi 22 juin au cimetière de la Ferté-sous-Jouarre, à 15 heures. Remerciements
sincères à ceux qui voudront bien prendre part à notre peine".
"De la part de son fils Sébastien", mais, c'est moi, ça, ! Y font chier ! J'ai
pas demandé à être dans le journal, merde ! Il est mort, il est mort, point
final, basta. Pourquoi on vient me les casser avec ça ? Ça me fout les boules,
putain !
Pourquoi j'ai ouvert le journal qui traînait sur ce banc, aussi ? Maintenant,
c'est foutu, j'peux pas faire comme si j'savais pas, c'est ça le pire ! Cinq ans
de galère pour oublier et tout par terre en cinq minutes. C'est trop con.
Bon, excusez, vous vous dites : "Qu'est-ce qu'il a, celui-là ? D'accord,
apprendre la mort de son père, ça fait rarement plaisir ; d'accord, se perdre de
vue, c'est des trucs qui arrivent, mais quand même, la moindre des choses, c'est
d'aller à l'enterrement !"
Eh bien moi, j'ai pas envie d'y aller, à son enterrement. C'est mon droit, non ?
On voit bien que vous l'avez pas connu, ou alors mal, parce que sinon, vous
comprendriez. C'était un sale con.
Je devrais pas dire ça ?
Peut-être, mais je le dis quand même et plutôt deux fois qu'une.
C'était un sale con !
II
"On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille... ". Y'a pas un mec qui
chantait ça ? Eh, oui, la famille, faut faire avec. OK, d'accord, seulement la
mienne, elle a pas voulu de moi.
Je me souviens, souvent, ma mère me disait : "Je t'ai eu trop jeune, tu sais,
Seb. C'est pas de ta faute, mais je t'ai eu trop jeune. J'avais que dix-sept ans
quand tu es né". Moi, je lui donnais ma petite main pour qu'elle m'emmène à
l'école et en levant la tête vers elle, je demandais, inquiet : "Dis,
maintenant, t'as l'âge, hein, pour être ma maman ?" "Bien sûr, mon chéri",
qu'elle répondait, mais je la croyais qu'à moitié, même moins, tellement moins
que je la lui reposais tout le temps, ma question.
Alors, forcément, un jour, elle en a eu marre de m'entendre rabâcher ça. Marre
d'attendre que l'autre rentre à pas d'heure un soir sur deux. Marre aussi
d'aller de petit boulot en petit boulot.
Et puis, elle était vachement bien foutue, ma mère. Alors, à lui tourner autour,
c'était pas les mecs qui manquaient. Pourtant, c'est pas un d'ici qu'est parti
avec. À ce moment-là, elle travaillait dans une station-service. Un jour, un
trente tonnes s'est arrêté ; le chauffeur a fait le plein, pissé un coup, mangé
un morceau. Elle l'a servi. Qu'est-ce qu'ils se sont dit, on sait pas. Elle a
posé son tablier sur le comptoir, a pris son mois dans la caisse et est montée
dans le camion. C'est ce qu'a dit son patron.
Mon père est devenu fou. Pourtant, il était prévenu, souvent je les entendais
s'engueuler le soir, de mon lit, mais il la croyait pas capable. Il a piqué une
de ces crises. Il a tout cassé dans la cuisine. Après, il a pris une cuite. Je
suis resté caché dans la penderie pendant deux jours, juste avec un paquet de
chocos BN et une bouteille d'eau. J'avais six ans.
Ma mère, on l'a plus revue. Les flics, ils ont dit que c'était son droit. Qu'ils
pouvaient la chercher, mais pas l'arrêter. Mais bon, qu'après un abandon de
domicile comme ça, elle aurait sans doute pas ma garde. Tu parles, si elle était
partie sans moi, c'était pas pour venir me rechercher après, hein ?
C'est pas tellement d'être partie que je lui en veux, c'est de m'avoir planté
là, avec l'autre. J'avais que six ans, tout de même, merde ! Mon père, il savait
déjà pas être mon père, alors remplacer ma mère, n'en parlons pas ! De toute
façon, il a même pas essayé. Il a dit au juge qu'avec son boulot, c'était pas
possible. Qu'il avait autre chose à faire que de s'occuper d'un chiard qu'il
savait même pas s'il était de lui. Là, le Juge, tout de suite, il a dit : vous
voulez qu'on fasse un test ADN, Monsieur Le Guilloux ? Et l'obligation
d'entretien et d'éducation, vous connaissez ? Résultat : on l'a obligé à casquer
et on m'a confié à ses parents.
Du coup, c'est eux qu'ont payé les pots cassés. Parce qu'après ça, j'ai tout
fait de travers. Pourtant, ils étaient gentils. Trop, sans doute. Et moi, tout
ce que je savais faire, c'était le contraire de ce qu'il fallait. Pas moyen de
m'en empêcher. C'était plus fort que moi.
Mais, à la fin, j'ai dépassé les bornes, en essayant de mettre le feu à ma
classe, pendant une récré où j'étais puni. Le Directeur a failli porter plainte.
Total : renvoyé. Et là, mes grands-parents, ils ont dit à mon père : "Écoute, ça
va mal finir, vaut mieux que tu le reprennes, nous, on ne veut plus s'en
occuper".
Alors, il m'a mis en pension, dans un truc catho à l'ancienne, genre maison de
redressement en un peu moins militaire, mais tout juste,
Six ans là-dedans que j'ai passé. Ça vous déforme bien ! À la sortie, hypocrite
et compagnie que t'es devenu ou à moitié bon pour l'asile. Moi, j'ai pas attendu
le résultat. Avec tout le sport qu'on faisait, j'étais devenu costaud, c'était
déjà ça. Alors, un beau jour, je me suis tiré.
III
Pas encore majeur, j'avais intérêt à faire gaffe avec les flics. Heureusement,
dès que j'ai pu, j'me suis fait le look d'un petit branleur de ma classe qui me
ressemblait pas mal et à qui j'avais piqué ses papiers un peu avant. Comme ça,
j'ai pu brouiller ma piste. Et tailler la route. Les deux ou trois fois où je me
suis fait contrôler par les keufs, je suis passé à travers sans problème.
Et puis, je suis arrivé dans un squatt pas ordinaire. Un vieux wagon SNCF,
remisé sur une voie de gare désaffectée, près du port, pour que les gars comme
moi couchent plus dehors. Des rebelles et des paumés ; surtout des mecs, et
quelques nanas avec. Accros à la Kro, à la dope et au rock hard et punk. Tout ce
qui m'allait. On faisait la manche avec des clébards. PCC (punks à chiens
crasseux) qu'on s'appelait nous-mêmes en rigolant ! Une assoc avec des anciens
de Mass Murderers, de G.B.H., que du sérieux, organisait des concerts deux fois
par mois. Des fois, y'avait trois-quatre cents personnes dans le vieux hangar, à
côté du wagon. Ça déboulait de partout, même de l'étranger ! Les bourgeois
rigolaient jaune.
Un matin, une armée de flics, de CRS, de gardes mobiles a donné l'assaut, rasé
le squatt au bulldozer et remis tout le monde sur le pavé. On n'a même pas eu le
temps de prendre nos affaires ! Société de merde ! La bande s'est égaillée. Les
flics faisaient trop chier.
Depuis le printemps, je dors dans la rue. Et ce matin, sur mon banc, j'ai trouvé
ce putain de journal ! Si je tenais le con qui l'a laissé là ! Vous me direz,
j'étais pas obligé de lire. En plus, les obsèques, je regarde jamais ça, rien à
cirer ! La faute à pas de chance, c'est sûr. Mais, je fais quoi, maintenant ?
IV
Est-ce qu'elle y sera, ma mère ? Y manquerait plus que ça, qu'elle y soit et pas
moi ! En tout cas, elle, on l'a pas invitée. Si jamais elle y était, j'irais lui
demander entre quatre z'yeux, pourquoi elle s'est tirée sans moi. Mais, elle y
sera pas. Elle a aucune raison d'y être. Faudrait déjà qu'elle apprenne ! Ou
alors, le hasard, comme moi. Ça se peut, après tout. Son visage est devenu flou.
Je sais même pas si je la reconnaîtrais. De toute façon, j'en cause pour causer,
parce que j'en ai plus rien à foutre. C'est avant que j'aurais eu besoin d'elle.
Maintenant, il vaut mieux qu'elle continue à m'oublier !
Lui, il s'est pas tiré. Mais il a jamais su y faire. Quand t'es un môme,
t'attends que ton père regarde ce que tu fais à l'école, te montre des trucs,
t'apprenne à jouer au foot, à dénicher les oiseaux, n'importe quoi, joue au
Meccano avec toi, te raconte ce qu'il faisait quand il était gosse, te paie des
Carambar en cachette de ta mère et t'engueule si t'essaie de lui piquer du fric
pour ça...
Lui, rien. Comme si j'existais pas. Comme si j'étais transparent. Il m'appelait
même pas par mon prénom. Si, par hasard, il voulait savoir où j'étais, ce que je
faisais, il disait toujours à ma mère : "Il est où, le môme ?"ou "Qu'est-ce
qu'il branle encore, ton fils ?"
C'est comme ça que j'ai fini par m'en branler... de lui comme du reste !
V
Je suis là, caché derrière un vieux cyprès tout déplumé. Avec ma crête, mon
treillis et mes rangers, vaut mieux pas que je m'approche. Il flotte et j'ai de
l'eau qui coule sur les joues.
Y'a pas lèche de monde, au cimetière. Quarante, cinquante personnes. J'en
connais que deux. Ils ont pris un sacré coup de vieux. Françoise et Fernand.
Leurs prénoms me reviennent. J'avais oublié. Quand j'étais chez eux, je les
appelais Pépé et Mémé.
Devant le cercueil, posé sur deux tréteaux, y'a une femme en noir, brune, la
quarantaine, pas trop mal. C'est la nouvelle. Je crois pas que ma mère soit là.
Le type des Pompes Funèbres lit un papier. Apparemment, il est mort d'une crise
cardiaque, mon vieux. Quarante-neuf ans. Maintenant, chacun défile et dépose
quelques pétales de roses sur le cercueil. C'est un enterrement civil, pourtant
y'en a qui font un signe de croix, avant de s'en retourner.
Ils sont tous partis. Il reste plus que les fossoyeurs, qui descendent le
cercueil dans le trou avec leurs sangles. La femme en noir sanglote. À ses
côtés, un garçon, dans les neuf ou dix ans, refuse de bouger. Elle lui prend la
main et dit :
— Allez, viens maintenant, Sébastien, c'est fini.
Putain, c'était pas moi, sur le journal ! C'était pas moi... Il m'avait
remplacé, ce sale con.
©
août 2006
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