Evelyne Minssen
La jeune femme brune et avenante s'avance d'un air décontracté, les deux mains dans les poches de sa blouse blanche boutonnée devant, celle que portent toutes les infirmières de l'hôpital. Ses pieds, dans des chaussons de toile, ne font aucun bruit quand elle marche.
D'un pas décidé elle se dirige vers la porte de la première chambre à sa gauche, et l'ouvre largement. Elle adresse un grand sourire aux deux femmes allongées sur leur lit et reste un moment sans rien dire. Les patientes n'ont pas encore vu cette nouvelle infirmière, mais les changements sont fréquents. La femme en blanc referme doucement la porte.
Devant la deuxième chambre, elle semble hésiter un instant, puis entre franchement. Les deux malades à l'intérieur dorment et ne la voient pas. A la troisième porte, elle a déjà pris le rythme et pénètre avec la détermination d'une vieille habituée des lieux.
Elle passe devant le bureau de la surveillante où, de toute évidence, se tient une réunion.
Par la porte entrebâillée, on entend les discussions, le téléphone sonne, à l'intérieur quelqu'un décroche et répond.
La jeune femme ne s'arrête pas, seules les chambres des malades l'intéressent, toutes situées du même côté du couloir. Elle croise deux aides-soignantes en blouse rayée bleue et leur adresse un sourire aimable que les autres lui rendent de même. Un instant, elle regarde avec un plaisir visible par la baie donnant sur le parc arboré où le soir tombe lentement. Elle reprend calmement son inspection méthodique jusqu'à la dernière porte en gardant une main dans sa poche.
A l'extrémité du couloir, se trouve la salle de pansements et de pharmacie.
Elle est ouverte.
Il y a des placards avec des inscriptions, des listes affichées, des mots de couleurs différentes. Des chariots de soins sont rangés prêts à être garnis pour la distribution des traitements du soir.
La nouvelle infirmière entre, regarde autour d'elle d'un air intéressé et satisfait, heureuse de se trouver là.
Toujours aussi souriante, elle prend un plateau métallique et commence à préparer du matériel.
A l'autre bout viennent d'arriver deux hommes, l'air sombre, le regard à l'affût.
Ils sont vêtus de blouses bleu clair, en toile froissée munies de poches profondes. Leur allure a quelque chose d'inquiétant.
Ils avancent de front dans le couloir étroit. A leur tour, ils ouvrent la porte de la première chambre.
Sans dire un mot, l'un d'eux entre et inspecte les lieux tandis que l'autre reste au dehors à faire le guet.
Dans la pièce, les deux femmes ont un mouvement d'effroi. Les hommes referment la porte et se présentent dans la deuxième chambrée où dorment toujours les malades. Dans la troisième chambre, le même scénario se répète.
Du bureau de la surveillante, une infirmière déjà âgée sort en courant et se cogne aux deux hommes, avec un cri vite étouffé.
"Rentrez immédiatement, lui ordonne le plus grand, et ne bougez surtout pas."
Ils poursuivent leur tournée systématique et silencieuse d'un air suspicieux.
Lorsqu'ils arrivent à la salle de soins, la jeune femme en blanc est occupée à remplir des plateaux. Elle a sorti une grande quantité de seringues, rangées en ordre de grandeur, de la plus grosse à la plus petite. En voyant les visiteurs, elle les accueille avec ce sourire qui ne la quitte pas, en leur tendant un des plateaux comme une offrande.
L'un des hommes, sans rien dire, passe derrière elle.
Il lui prend soudainement les deux bras qu'il plaque contre son corps. Le plateau tombe dans un fracas métallique, la jeune femme a une secousse violente pour se débattre et pousse un long cri de bête forcée retentissant jusqu'au bout du long couloir.
" Ça y est, je l'ai ! lance fièrement l'homme, tandis que l'autre sort une camisole de sa grande poche. Il aide son compagnon à maîtriser la femme qui hurle toujours.
- C'est fait, vous pouvez venir !" crie le premier, dans son portable cette fois.
Les patients du service sont presque tous sortis dans le couloir pour connaître la raison de ce vacarme. Des aides-soignantes les obligent à rentrer dans leurs chambres en leur assurant : " Ce n'est rien!"
L'infirmière en chef arrive à son tour et injecte à la malade mentale, un calmant faisant rapidement effet. La jeune femme, ne sourit plus, ne hurle plus, s'affaisse soudain.
Des hommes approchent un brancard sur lequel on l'installe et la couvre. Sa jolie tête brune roule sur le côté, un de ses chaussons est resté à terre.
Les deux infirmiers du service psychiatrique d'où s'est échappée la malade vérifient que la voie est libre dans le couloir avant d'y engager le chariot.
En passant, l'un d'eux jette d'un ton cinglant aux infirmières dont les visages trahissent l'émoi :
" Et fermez donc vos placards à clé, bon sang ! "
©
2003
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