Agnès Schnell
Elle pencha doucement la tête et baissa les bras en un mouvement cassé.
Elle avait dansé toute la soirée. La salle était vide maintenant ; une à une les rangées de lampes s'éteignaient. Bientôt, il ne resterait que la veilleuse des coulisses. Elle était lasse. Ses traits fatigués disaient son âge. Chaque soir, le directeur de la troupe espérait que nul ne s'en apercevrait ou ne prêterait aucune attention à ce détail. La magie du spectacle, le raffinement de la technique, la maîtrise des gestes, tout pouvait faire oublier les décors délavés, les costumes fanés et la fatigue des danseurs.
Elle était la vedette du spectacle, la danseuse la plus expressive, la plus ancienne aussi. Elle exprimait, par ses mouvements souples et rapides, les passions, les élans de l'âme. Tout en elle disait la fragilité, la complexité, l'ambiguïté humaines.
Le directeur attendait en coulisses. Il l'attendait.
Il la prit immédiatement dans ses bras, la tint un moment serrée contre lui, remit un peu d'ordre dans sa robe froissée. Il faudra un jour changer ce costume, pensait-il chaque soir. C'était une robe en tarlatane rose vif, garnie de passementeries mauves et jaunes. Ces couleurs, criardes pour d'autres, mettaient en valeur son teint d'étrangère, sa carnation d’Indienne.
La tarlatane, une étoffe légère, bavarde… Il aimait croire qu'il était le seul à entendre le doux froissement du tissu pendant la danse.
Fatiguée, l'Indienne se reposait, elle trouvait sérénité et paix entre ses mains caressantes. Il lui démêla longuement la chevelure. Il aimait ce moment d'intimité qu'il prolongeait, chaque jour, à plaisir.
Il ne cessait de lui parler, ils avaient tant de souvenirs en commun !
Il évoquait les tournées, les succès, les ovations qui l'élevaient, lui surtout. Mais il ne pouvait taire la terrible nuit où le théâtre avait pris feu. Le directeur, absent cette nuit-là, culpabilisait encore, des années après l'accident.
Le feu avait pris dans les coulisses et avait rapidement gagné tout l'espace réservé aux artistes. Prévenu par un voisin, il l'avait recueillie alors même qu'on la dégageait du local enfumé. Elle avait eu les jambes brûlées, mutilées. Depuis, elle dansait en sari, long, très long selon la coutume de son pays. Elle ne montrerait plus jamais ses jambes qui avaient gardé de vilaines cicatrices. Chaque soir, en effleurant les marques indélébiles, il lui demandait pardon.
Nichée au creux de ses bras, elle reprenait lentement son calme. Elle retrouvait, avec l'ordonnance de sa toilette, sa beauté à laquelle nul ne pouvait être insensible. Le sombre de sa longue chevelure, son teint bistre qui mettait en valeur ses grands yeux verts, le rose léger de ses pommettes à peine visible, la fragilité de sa silhouette, tout en elle était délicat.
Après un dernier tapotement sur la robe, un baiser léger, un frôlement aérien sur le visage fatigué, le directeur accrocha la marionnette à l'endroit qui lui était réservé, parmi les autres danseurs de son petit théâtre.
Il faudra vraiment que je change les costumes, pensa-t-il, j'y veillerai pour la saison prochaine.
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2004
— Agnès Schnell
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