Il était une fois, un jour...

Dominique Guérin

 

Aujourd’hui, c’est jour de marché.

Les parasols fleurissent sur la place en une joyeuse éclosion multicolore. Sous leur ombrelle accueillante, les modestes étals paressent de toutes leurs babioles. Bien calée à mon poste d’observation quotidien, je rêvasse, immobile. Toujours le même rêve qui s’effiloche : une fille un peu efflanquée, un peu pâle, un peu flottante, une fille d’autrefois, traverse le pont du canal… Et personne ne la voit !

A cause des parasols, la grande brasserie du coin de la rue est invisible elle aussi. Mais uniquement à mes yeux, cette fois. Chaque mercredi, ses habitués lui restent fidèles… tout en me faisant faux bond. Je les perds de vue la journée entière. Alors, le crépuscule venu, il me tarde d’être au jeudi matin   pour les retrouver devant leur première bière : blonde, brune ou rousse… C’est selon. L’impatience me paralyse mais bien malin qui pourrait le remarquer. Je hais les mercredis et leurs parasols déployés !

Le jour du marché, c’est le jour du docteur.

« Il n’y a aucune raison, croyez-moi, aucune raison. »

Elle en a pas marre, ma mère, d’entendre toujours le même refrain depuis si longtemps ? Parce que moi, si.

Alors je regarde ailleurs… Loin, très loin en arrière… La fille dans sa tenue caoutchoutée, noire du cou aux chevilles, les traits un peu flous, la moue un peu timide : je la regarde traverser… Mais au bout du petit pont balisé de rambardes métalliques miroitant sous le soleil, il y a une autre fille. Une de maintenant, avec des cheveux dansants, un drôle de sourire, une robe de star et un parasol orange, bordé de dentelle noire. Et cette fille, quand je rêvasse trop fort, je la noie !

Le docteur hoche sa tête presque blanche. En sept ans de visites hebdomadaires, il s’est pris un sacré coup de vieux et j’ai conscience d’y être pour quelque chose… Par mère interposée, évidemment. Faut dire que ma mère, qu’on soit docteur, banquier, épicier ou bien mon père, on la décroche pas comme ça. Elle va toujours jusqu’au bout de ses désirs et de la patience des autres. Mais le docteur n’a rien à ajouter au diagnostic qu’il a naguère établi. Absolument rien.

Alors ma mère le reconduit à la porte en sanglotant, pareil qu’au premier jour. 

J’observe la fille là-bas, sous son parasol flamboyant. Elle attire             le chaland qui slalome de table en table pour venir échouer à la sienne. On y achète de tout : des caleçons rouges, des caracos échancrés, des boîtes rondes qui meuglent quand on les retourne, des bijoux rigolos à deux euros, des sucettes géantes en brochettes… ça boume pour son petit commerce.

Le jour du docteur, c’est le jour de Valentine.

Elle aime sucer son pouce, lovée contre moi. Longuement. Ou me raconter des histoires qu’elle invente, au fil des pages de ses livres illustrés. Ou me chanter à sa façon, allègre et haut perchée, les comptines apprises en classe. Ou jouer avec mes mains, les soulever, les lâcher, les cacher sous mon châle, les récupérer pour les élever, rieuse, jusqu’à ses joues roses à croquer. Il arrive parfois à mon père de s’interposer. Mais jamais bien longtemps. Car personne n’a été programmé pour résister à Valentine. Elle porte crânement ses six ans. Et ne doute pas de l’univers dont elle est le centre. Peut-être parce qu’elle a été désirée au-delà du permis ! Preuve que ma mère arrive toujours à ses fins, quel que soit le degré d’énergie nécessité… Cette petite sœur est mon prolongement, à défaut d’être ma remplaçante. Je ne lui en veux pas. Grâce à elle, notre famille demeure soudée face à l’adversité… Face à moi. J’adorerais la serrer dans mes bras mais je la laisse seulement jouer avec mes mains.

Le jour de Valentine, c’est le mercredi.

Son école ferme. Celle de Marc aussi. J’hérite de Valentine du matin au soir. Je me demande souvent quel plaisir elle éprouve à me ventouser ainsi car elle ne manque ni de jouets, ni de sollicitations, alors que ma compagnie n’a rien de bien folichon. D’ailleurs, Marc s’en est lassé. Pendant des années, il m’a dorlotée, chouchoutée, abreuvée de mots tendres. J’étais sa jolie carotte, sa patate douce, son haricot géant, sa super tomate… Toute la gamme des légumes y passait. J’aurais aimé lui signaler, pour couper court à ses chuchotis débiles, que la tomate était un fruit, qu’il se trompait, mais à quoi bon donner raison au docteur ? Priver ma mère d’un dévouement qui en  fait la martyre du quartier ? Au fond, dans mon cas, légume ou fruit… c’est du pareil au même.

Puis Marc m’a abandonnée. La faute à ses études. Après avoir un temps envisagé de devenir éducateur spécialisé, il s’est  finalement rallié aux vœux de mon père dont le verdict à son égard a toujours été ‘non coupable’. Maintenant, il est instit et ça lui plaît. Le mercredi, il revient à la maison -bonjour, bonsoir- sans jamais s’attarder. L’amour l’appelle. Sous le parasol orange, de l’autre côté du pont.

Alors, pendant que Valentine me bave dessus, je guette ma rivale, mine de rien. Fastoche : je n’ai jamais l’air de faire quelque chose. L’eau du canal verdoie. Il me souvient que celle du Cap d’Agde, houleuse et bleutée, avait un irritant goût de sel. Pourtant il y a belle lurette que mes papilles gustatives n’ont plus été sollicitées… N’empêche : j’ai oublié le goût du sucre, pas celui du sel ! Petite, je pinaillais sur la nourriture, en butte à des nausées qui m’attiraient les foudres maternelles. « Mange, tu sais pas qui te mangera… »

Parole d’ogresse, mille et une fois répétée ! Car ma mère est une gaveuse née. Maintenant, l’œil triste, elle s’en donne à cœur joie… Je suis sûre qu’elle est mûre pour l’élevage des oies. Passer de la sonde à l’entonnoir ne devrait pas lui poser de problème majeur. Sauf qu’elle a tous les oiseaux en horreur. Dommage pour moi qui, gamine, fantasmait d’une perruche… Valentine y a gagné un hamster. Je n’en ressens aucune amertume. On m’englue de tant d’affection ! Pour mon père, je suis sa Belle au Bois Dormant. Peu lui importe que notre Cité soit dépourvue du moindre arbrisseau, ni que j’aie encore quatre-vingt treize ans à tirer avant d’émerger du conte… Il me distribue ses baisers avec une louable obstination. Pauvre papa, il ferait mieux de relire Perrault. Nul père ne saurait se substituer au Prince Charmant. Des fois, j’ai pitié. Je pense au docteur. Je me dis que… et puis NON.

La porte d’entrée claque à la volée. Comme d’habitude. Pas besoin de le voir pour savoir que Marc est de passage. Pressé, bien sûr. J’attends la phrase rituelle. Elle tombe tout de go, quelque part dans mon dos :

« Quoi qu’il a dit le carabin ? »

Silence. Je devine le haussement d’épaules excédé de ma mère. C’est toujours sa seule réponse. Valentine me quitte un instant.

J’entends des gloussements, de petits cris, une galopade puis elle revient, nattes battantes, se réfugier contre moi.

Si Valentine est quasi mon clone, Marc est carrément mon double. Nous sommes jumeaux nés sous le signe des poissons. Le Zodiaque et un père maître-nageur, responsable de la piscine municipale,       ont suffi à nous transformer en tritons dès notre plus jeune âge. La vieille histoire que voilà ! Coupes et autres trophées ont déserté la cheminée factice du salon. Marc s’est mis à la varappe, mon père gère un magasin de sport et ma mère a communiqué sa haine de l’eau à Valentine. Quant à moi, eh bien moi, je rêvasse devant la fenêtre en regardant s’étirer le ruban vert du canal…

Le mercredi, c’est le jour de la fille au parasol.

Elle et ses semblables me masquent la grande brasserie. Je les déteste. Ils me privent de mes retrouvailles journalières avec l’étudiant brun grignotant son sandwich du midi, la serveuse au tablier estampillé coca-cola, les deux pépés à la trogne rubiconde refaisant leur guerre, accoudés au comptoir… et aussi Pierre, Paul, Jacques… Tous ces inconnus dont l’anonymat m’est devenu si familier ! Sans eux, je suis immergée dans une solitude permanente. Je n’ai plus que des rêves de noyade en tête. La fille au parasol est mon cauchemar. A peine le temps de compter jusqu’à vingt : je repère Marc qui se glisse derrière elle et la prend aux épaules. Je n’ai même pas entendu la porte se refermer ! Cinq mois que ça dure et chez nous, on parle déjà mariage… Surprise : des larmes affluent sous mes paupières. Mais je ne pleure pas. Dieu m’en garde, ce serait trop bon signe.

Valentine, perchée sur l’accoudoir de mon fauteuil, attaque les aventures d’Agaric Passiflore : un lapin du genre futé. Elle sait pratiquement lire bien qu’elle s’y refuse, préférant lâcher bride à son imagination qu’ânonner ligne après ligne. Son charabia inventif m’amuse. Mais pas assez pour me distraire. Je les vois les deux autres, là-bas, qui pouffent et se mignardent sous l’œil attendri des musardeurs. La colère me donne la chair de poule. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je lutte. Valentine pépie et gesticule. Ne me décollera-t-elle donc jamais ? J’ai la gorge qui picote et des fourmis dans les orteils… Comme au sortir d’une longue anesthésie. J’en ai après ce lâcheur de Marc. Et encore plus après la fille du mercredi, si pimpante, si vivante. Attention, danger : des envies de meurtre me titillent les neurones. Neurones ? Le docteur applaudirait des deux mains ! Je ravale. Pas pour longtemps car je suis en train d’assister au plus long baiser de l’histoire du marché…

Un baiser à réveiller une morte… Je les envie, moi qui ignore ce que ça fait d’être ainsi embrassée à bouche que veux-tu…  Pourtant, il y a sept ans, j’ai frôlé la révélation. Par la grâce d’un nageur blondinet prénommé Jérôme. Mais Marc nous a mis des bâtons dans les roues. Il n’était pas d’accord… au point d’alerter notre mère. J’ai immédiatement rendu les armes. Maman possédait des arguments frappants et Marc était mon héros depuis l’état fœtal. Néanmoins, Jérôme aurait peut-être insisté si, une semaine plus tard, d’une plongée abyssale, je ne m’étais exclue moi-même de la Carte du Tendre. Sûr que ma mère a dû regretter Jérôme. Bien fait. Marc, lui, n’a pas eu ce regret-là. J’étais devenue sa jolie carotte, sa patate douce... Avec mention spéciale à la tomate.

Notre complicité gémellaire, brièvement interrompue, reprenait de plus belle, osmotique, éternelle !

Le jour de la fille au parasol, c’est mon jour.

Celui où, faute d’apercevoir la grande brasserie et mes vieilles connaissances, la fille d’autrefois, un peu mélancolique, un peu secrète, un peu casse-cou, la fille bardée de citations, émerge du passé et se hasarde à franchir le pont… Qui suis-je ? A peine un reflet quand le soleil oblique sur ma fenêtre. Impossible de m’y reconnaître. Je reste l’image que m’a renvoyé la glace de l’armoire juste avant mon départ de l’hôtel. Une image qui s’est liquéfiée.

Valentine me montre du doigt Agaric Passiflore entouré de sa fratrie, sautillant parmi les fleurs. L’heure du repas approche. J’apprends par sa bouche enfantine que les lapins herbivores adorent le pâté en croûte. J’en déduis que ma sœurette brode sur le menu du déjeuner. Dans la cuisine, ma mère s’active. Mon supplice rituel va bientôt commencer : je suis à chaque fois la première servie. Un privilège qui n’inclut pas le pâté en croûte !

De l’autre côté de la vitre, Marc continue à se pavaner. Quel sale paon. Je bous. Comment ose-t-il ? Après avoir abusé de sa jalousie fraternelle pour évincer Jérôme… Me croit-il donc si différente de lui alors que nous avons fait utérus commun neuf mois durant ? S’imagine-t-il que je bénis sa parade nuptiale ? Je respire mal. En vérité, Marc ne croit ni n’imagine rien. Pour lui, comme pour tout le monde, je suis un légume. Et un légume ne pense pas… Quoi qu’en blablate le docteur !

Valentine pose son livre sur mes pieds inertes. Elle me fixe d’un petit air interrogateur qui me déplaît hautement. On la dirait aux aguets. Ai-je donné prise à ses soupçons ? De quelle manière ? Un frisson me traverse… Affolante impression de déjà vécu. NON, je ne veux pas ! Vite, je me tétanise tandis que, sur la rive droite du canal, un nouveau baiser s’échange. Mais ma colère est rebelle à tout contrôle. Pitié… Je suis si furieuse que j’ai laissé s’échapper la fille en combinaison noire… Oh ! Arrêtez-la… Arrêtez-la pour moi… Elle court sur le pont, court encore… Et dérape, et glisse, et tombe… Descend profond, toujours plus profond… Fille contre garçon : Elle a un record à battre ; Il a un record à défendre !

L’eau verte bleuit, noircit, s’opacifie. Les engloutit. Le poids des bouteilles s’alourdit malgré la mer porteuse. Elle s’obstine. La voici épuisée… gigotant trois brasses au-dessus de son alter ego qui la nargue, prêt à lui rafler une seconde fois la mise… Elle enrage, refuse de capituler. Déraisonne et s’enfonce avec préméditation, palmes à la rescousse. Son souffle saccade. Ses tempes palpitent. Sa vessie se relâche. Son cœur s’emballe. Elle suffoque, panique, se débat, remonte, rate un palier de décompression… Soudain : deux bras autour d’elle, qui la tenaillent et la tractent. Elle cherche à se dégager, renonce, s’évanouit… Rouvre les yeux sur des pompiers qui s’affairent, englobe dans son champ de vision Saint Marc hoquetant que quelques rares témoins félicitent, leur père livide près du dinghy échoué, les deux chronométreurs silencieux : record battu… Et les yeux ouverts, frappée d’inertie, privée de tout contrôle gestuel, décide qu’elle est morte.

A jamais hors compétition !

Malgré une flopée de tests médicaux négatifs… Malgré l’avis du docteur : « ça reviendra. Le choc a été trop fort. La tête n’a pas suivi. Mais ça reviendra. Il y a eu des précédents. Gardez espoir ! »… Malgré l’optimisme forcené de mon père.

Il me souvient que l’eau du Cap d’Agde avait un irritant goût de sel. Ma gorge brûle : j’ai crié. Crié ! Le livre est tombé par terre. Mes mains enserrent les doigts de Valentine d’une étreinte spasmodique. J’ai chaud, j’ai froid. J’ai peur.

« M’an, Caro, elle bouge.» commente sereinement Valentine de sa voix flûtée.

Elle a raison, ma petite sœur. C’en est fini de la Belle au Bois Dormant : j’ai tenu sept ans. Un score minable au regard de toutes ces années d’apnée qui m’attendaient encore ! Ma mère hurle et se précipite à mon chevet. Adieu fenêtre, fauteuil médicalisé, gros câlins de Valentine. Adieu la grande brasserie. Je suis anéantie par ce brutal réveil à ma case départ…

Fatiguée à l’avance de devoir enclencher le parcours de la miraculée : examens hospitaliers par-ci, séances de kiné par-là, réapprentissages tous azimuts, et j’en passe, et des pires… Dont le sourire en coin du docteur.

Sous le parasol orange, Marc se soucie de moi comme d’une guigne. Trop occupé pour faire un jumeau réactif. Tomate ou pas, je suis victime de son cœur d’artichaut. La fille accrochée à son cou rit et ses cheveux volent. Midi carillonne au beffroi. En contrebas du marché, le soleil irise l’eau verte du canal. La vie est une fête. Il suffit de passer le pont…

Aujourd’hui, mercredi, c’est jour de résurrection.

Cette fille, je vais la noyer !


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