Horn

François Aussanaire

 Lauréat du concours Bonnes Nouvelles/Une Nouvelle Par Jour (2008) :  Prix Spécial

 

 

Ils avaient été mettre un chalutier au milieu de la pelouse, ces cons !
Un de ces bateaux réformés, retirés du service, dont on ne sait plus quoi faire et que l’on n’ose pas brûler. Depuis quelques années, il y en a plein les ronds-points et les entrées de villes. Il faut croire qu’il ne devait plus y voir assez de ronds-points pour venir le planter là.
Dans la cour de l’hospice.
Il a fallu au moins un architecte paysagiste pour pondre une idée aussi brillante.
Il ne voit même plus la mer, leur bateau !
Le bord de mer, c’est trop cher, c’est pour les touristes. Alors l’hospice, on l’a mis loin. Près des champs de choux-fleurs. Pour pas faire tâche dans le décor.

D’abord, il ne faut pas dire l’hospice. C’est grossier.
Il faut dire « Le dernier refuge des gens de mer ». Ca reste un mouroir à matelots, mais c’est respectueux.
C’est là que la Sécu des inscrits maritimes parque tous ceux de la région qui ne peuvent pas s’offrir mieux. Ceux qui n’ont pas eu de chance de périr en mer et qui restent échoués au milieu des champs.
Comme ce foutu chalutier.

Quatre-vingts, on est dans l’hospice. Ou plutôt on était. Quatre-vingts pour soixante-quinze chambres ; parce qu’il y en a dix qui sont encore en couple.
Déjà qu’on s’emmerde toute la journée ; si en plus il faut supporter Maman. Merci bien ! Au moins, la mienne, elle a eu la délicatesse de casser sa pipe avant moi.
Sinon, j’aurais demandé à faire chambre à part.
Peut-être même hospice à part.



Tous les jours, c’est le même programme. Rien ne change ; quoi qu’il arrive.
Enfin, en principe.

Les valides, les boitillants, les bringuebalants, les bancales ; ceux qui tiennent encore debout ; après la toilette, direction le restaurant, pour le petit déj. Il ne faut plus dire réfectoire, il faut dire restaurant. Réfectoire, c’est si on était dans un hospice.
Au restaurant donc, vieilles moustaches et dentiers trempés dans le café au lait pendant une bonne heure.
Pour les autres, c’est pareil, mais dans les chambres. Et moins longtemps parce que les infirmières, elles, n’ont pas que ça à foutre. En tout cas, c’est elles qui le disent.
Justement, moi je croyais que c’était exactement le contraire ; qu’elles étaient là pour ça, pour s’occuper des vieux.
Je n’ai pas tout compris. J’ai dû louper une étape.

Après, si il pleut, il y a le choix entre la téloche, mais le matin, il faut s’accrocher, ou les jeux de société avec des encore plus vieux et encore plus teigneux que toi.
Par contre, si il fait beau, tu peux te promener dans le parc, si tes vieilles cannes te le permettent. Et là, tu as vue sur les champs de choux-fleurs. C’est beau.
Mais ça lasse.

Des fois, j’irai bien faire le con au milieu des choux-fleurs, ou jouer à la pétanque avec.
Mais ça, on ne peut pas, les champs n’appartiennent pas à l’hospice.
Et c’est comme ça jusqu’à midi, jusqu’au déjeuner. Et pareil l’après-midi, jusqu’au dîner.

Ici, tu as intérêt à avoir de la mémoire pour te souvenir de ce que c’est que la mer, parce que tu n’es pas prêt de la revoir.
Moi, je sais que je la reverrai, la mer. Quand je serai mort. J’ai demandé à être incinéré et qu’ils balancent mes cendres à la côte.

Voilà, ici c’est comme ça. Tous les jours, toute l’année.

Sauf depuis trois mois.



Il y a trois mois, Alvarez est mort. Une nuit. Arrêt du cœur pendant son sommeil a déclaré le médecin attaché à l’hospice.
C’est con, il était plutôt sympa, Alvarez. Pendant trente-cinq ans, il avait été mécanicien sur le bateau qui fait la traversée entre Audierne et l’île de Sein.
Tout le monde l’aimait bien, Alvarez.
Sauf Horn.

- Bien fait pour sa gueule à celui-là ! C’était pas un marin, c’était un plombier, qu’il a dit, le matin en apprenant sa mort.

De toute façon, Horn, il méprise tout le monde. D’après lui, pour être un marin, un vrai, il faut avoir passé le Cap Horn au moins une fois dans sa vie. Lui, il l’a passé des dizaines de fois ; à ce qu’il dit, mais personne ne peut vérifier, alors on le croit.
C’est pour ça qu’il veut qu’on l’appelle Horn. Moi, je ne sais même plus son vrai nom ; j’ai déjà du mal à me rappeler le mien. Avec les autres vieux, quand il n’est pas là, on l’appelle plutôt le lieutenant de vessie ou le chargé de miction, rapport à sa prostate. Quand il tient une heure sans aller pisser, c’est qu’il est vraiment en forme.

Horn, c’est une caricature de marin. Grand, sec comme un mat d’artimon, le visage mangé par une barbe hirsute, une casquette délavée toujours vissée jusqu’aux yeux, même à table ; personne n’a jamais réussi à la lui faire enlever. A se demander, s’il ne dort pas avec. Tout le temps à bougonner, d’une voix sourde. Il n’y a que quand il s’énerve que l’on comprend quelque chose. Et en général on n’y gagne pas.
Horn, c’est une gravure de mode.

Moi, ça va, il me fout plutôt la paix, parce que je faisais la ligne Rotterdam – Durban sur les cargos.
Comme il dit, le Cap de Bonne Espérance, c’est pas le Horn mais c’est pas mal quand même.
Par contre, les autres ! Pas un qui ne trouve grâce à ses yeux. Pas plus les pensionnaires que les infirmières ou les personnels de service. Il ne leur adresse jamais la parole, sauf pour les engueuler ou les insulter.
Un joyeux compagnon !

Dans un hospice, un mort, ça ne surprend personne. Statistiquement, ça doit arriver régulièrement. En plus, Alvarez, il avait quatre-vingt-neuf ans. Du coup, personne ne s’est posé de question. Même quand Braouezec est mort, lui aussi. Cinq jours plus tard.



Mêmes causes, mêmes résultats. Quatre-vingt-deux ans. Arrêt du cœur pendant son sommeil. Et même réaction de Horn.

- Bien fait pour sa gueule, c’était pas un marin, c’était un paysan.

Toute sa vie, Braouezec avait été ostréiculteur à la sortie du Trieux.

Le troisième décès, une femme cette fois, a commencé à alimenter les conversations.
Chacun y allait de sa théorie.
Pour certains, c’était la cuisine qui était toxique ; on servait de la nourriture avariée pour faire du fric sur le dos des vieux. Pour d’autres, la ventilation de l’hospice ne fonctionnait pas et les avait asphyxiés. Quelques-uns étaient persuadés que les infirmières les avaient étouffés pour avoir moins de travail.

Pour la première fois depuis bien longtemps il y avait un peu d’animation dans l’hospice.

Le seul que tout cela rendait heureux, c’était Horn. A chaque nouveau décès, il paraissait rajeunir. Comme si il se régénérait par la mort des autres.
Pour un peu, il en aurait oublié d’aller pisser.

C’est seulement à la mort des Jéhan, un couple de paimpolais, que la direction de l’hospice a commencé à prendre l’affaire au sérieux. Jusqu’à présent, il ne fallait rien dire, ce serait mauvais pour la réputation de l’hospice. Comme si elle avait encore quelque chose à craindre, la réputation de l’hospice !
Quelque soit le nom qu’on lui donne, un mouroir reste un mouroir.

Les Jéhan, ils sont morts tous les deux, dans leur chambre. La même nuit.
Le toubib s’obstinait à parler d’arrêt cardiaque. Pourtant, ils n’étaient même pas très vieux.
Lui, soixante-treize ans, elle, soixante-quinze. Deux petites vies toutes grises, pas malheureuses, ni même tristes. Juste sans relief. Ils avaient vécu d’une barcasse qu’il sortait tous les matins et de sa pêche qu’elle vendait sur les marchés du Goëlo.
Alors évidemment, ils ne pouvaient finir qu’ici. Ici où ils ne faisaient pas un bruit, où personne n’aurait même songé à en dire du mal.

- Des marins, ça ? Pff ! Un barboteur et une épicière. Bon débarras !

Horn jubilait.

Subitement, les journées étaient devenues beaucoup plus courtes, beaucoup plus animées. A table, dans les couloirs, dans tous les coins de l’hospice, on ne parlait plus que de ça.
Les tauliers s’étaient décidés à porter plainte contre X. Pour homicide.
Horn était heureux.

- Amenez-le moi, ce X, que je l’embrasse. On devrait le décorer du Mérite Maritime !

Il y avait maintenant des flics partout dans l’hospice ; à fouiller dans les moindres recoins, à poser des questions à tout le monde.
Bien sûr, tout le personnel a été interrogé. C’est normal ce sont les infirmières et les femmes de service qui sont en contact permanent avec les vieux. S’il y a eu meurtre, c’est pour elles que c’était le plus facile.
Fausse piste apparemment.
D’après ce qu’on sait, mais on ne sait pas grand-chose, nous les vieux, alors forcément on brode, on invente ; d’après ce qu’on sait, donc, ce n’était jamais les mêmes infirmières qui étaient de service la nuit des meurtres.
Des meurtres ? Disons des décès. Pour le moment, officiellement, personne ne sait de quoi ils sont morts.
Il paraît que les flics ont fait faire des autopsies et des analyses, mais que les résultats ne sont pas encore connus.
Il n’y a pas urgence. Pendant ce temps-là, on a de l’animation.

La plupart des vieux ont été interrogés aussi. Au moins tous ceux qui ont encore à peu près leur tête. Et ça n’a pas loupé, tout le monde avait quelque chose à dire. Tous avaient vu ou entendu ce qui s’était passé. Mais aucun la même chose.
Bon courage pour démêler tout ça.

Moi, quand ils m’ont interrogé, j’ai rien dit. Ca les a surpris, un vieux qui n’avait rien à dire sur l’affaire.

J’aime pas les flics.

Maintenant, tout le monde est persuadé qu’il s’agit de crimes.
Même les flics.
D’autant que les morts ont continué.



Chaque matin, la question du jour c’est : qui est mort ?
Alors on compte les présents au petit déjeuner et on regarde qui manque à l’appel.
Ca n’est plus « le dernier refuge des gens de mer », c’est « les dix petits nègres à l’hospice ».
Tout le monde est suspect.
Tout le monde est une victime potentielle.

La semaine dernière, c’est une infirmière qui est morte. Elle s’est écroulée dans la chambre d’une vieille. La mère Moreau. Une teigne.
Comme ça s’est passé dans sa chambre, il a bien fallu qu’elle donne l’alerte. Elle en a profité pour engueuler tout le monde, comme quoi c’était inadmissible que l’on vienne mourir dans sa chambre, vu le prix qu’elle payait.
Les enquêteurs n’ont pas compris. Ca n’était pas logique.
Que l’on tue des vieux à la chaîne, c’était cohérent ; quasiment rationnel. Mais qu’une infirmière, plutôt jeune de surcroît, y passe aussi, ça ne pouvait être qu’une erreur !

Ils n’avaient peut-être pas tort.

C’est ce jour-là, qu’ils ont reçu les résultats des autopsies pratiquées sur les différents cadavres. Empoisonnement.
Au curare.
Dilué dans l’eau servie dans les chambres.
D’après les flics, l’effet est foudroyant. Même pas le temps d’appeler au secours.



A force d’ouvrir sa grande gueule, Horn est peu à peu devenu le principal suspect. Pour les pensionnaires et le personnel de l’hospice d’abord ; pour les flics ensuite.
Comme les autres, il avait été entendu, et ça n’avait rien donné. Mais faute d’autres pistes sérieuses et à trop faire le malin, les enquêteurs se sont ré intéressés à son cas.
C’est le curare qui les avait intrigués. Des infirmières auraient certainement pu s’en procurer assez facilement, mais leurs emplois du temps les avaient rapidement mis hors de cause.
Les enquêteurs n’ont pas eu de mal à reconstituer la carrière de Horn. Trente années dans la Royale. Toutes les campagnes dans le pacifique, il les a faites.
De là à penser qu’il avait pu s’y procurer du curare et qu’il l’avait versé dans l’eau des vieux, c’était tentant.
Une telle haine envers ceux qu’il ne considérait pas comme des marins, il fallait bien qu’elle puisse s’exprimer autrement que par l’insulte et la provocation.
Par exemple par des crimes.
C’est toujours simple un raisonnement de flic.

Ils l’ont interrogé pratiquement toute la journée, dans le bureau de la directrice de l’hospice. A peine une heure pour déjeuner, dans sa chambre, en isolement, et une pause pipi toutes les heures, sous escorte.
Il n’est pas populaire dans le quartier, Horn. C’est le moins que l’on puisse dire. Pratiquement tout le monde a une raison ou une autre de lui en vouloir. On ne compte plus ceux qu’il a insulté, blessé ou choqué par ces déclarations.
Des pensionnaires jusqu’à la directrice, il n’avait que des ennemis. Mais ce jour-là, tout le monde prit sa défense. Il a presque fallu que les infirmières forcent la porte pour que les flics arrêtent l’interrogatoire.

Il paraissait au bout du rouleau en sortant, mais le regard et le sourire qu’il m’adressa, avait encore de l’énergie. Pas du soulagement, pas de l’ironie. Non. Quelque chose d’inquiétant, de carnassier.
De connivence peut-être aussi.

Chapeau bas, vieux râleur. A ton âge, il fallait le faire.
Beau final.



Ce matin, Horn n’est pas descendu. Tout le monde a compris qu’il ne viendrait plus.

Il faut me comprendre.
Après l’interrogatoire d’hier, je ne pouvais pas me permettre de prendre des risques. Il aurait fini par craquer.
Tout le monde craque. Même Horn.

Il savait que c’était moi, le curare.
Et s’il ne le savait pas, il devait s’en douter. Il aurait parlé. Peut-être pas aujourd’hui mais, tôt ou tard, il aurait parlé.

Il faut me comprendre.
Je m’emmerde tellement dans cet hospice.

Et puis, j’aime pas les vieux.

  © 2008 - François Aussanaire - Tous droits réservés.