Histoire sans faim     

Simone Blanc

 

   « Tu sais que tu peux accéder à certaines scènes directement ? »

-  « Oui ! J’  ai compris, mais… montre-moi  encore une fois.»

- « Comment ? Rien de plus simple, attends, regarde. »

Petite fièvre pédagogique devant l’ordinateur.

Lucie en sait plus que moi et tant bien que mal, j’  essaie de suivre.

Je lui  cède ma place devant  le clavier car elle est plus rapide et je  m’interroge pendant ce temps. Est-ce que vraiment, véritablement, ça  pourrait leur plaire ? Allons, allons, pas d’enthousiasme  prématuré,  avec les ados, il y a  toujours des surprises et ceux de cette année ne font pas exception à la règle !

J’anticipe. Oui, enfin… N’y pensons pas maintenant.  Pour l’instant, l’idée me séduit.

Lucie le sent : 

- « Regarde ! Tu vas  dans Menu principal et là, tu choisis. Tiens,  on va aller voir… là. »

- « Attends  une minute,  je regarde. On dispose de plusieurs incipit…et à chacun d’entre eux correspond une série variable de scènes, de perturbations, de péripéties. C’est bien ça ? »

- « Oui, et pour chacune tu disposes d’une  indication pour orienter ton choix. Tu prends l’hypothèse de lecture qui te semble…enfin, celle qui te plaît. Tu élimines ainsi d’autres  directions. Tu conserves toujours ton canevas  mais tu peux orienter à ton gré le récit.  A la fin de chaque étape tu choisis  et en dernier  tu auras probablement plusieurs  happy end et/ou quelques conclusions moins heureuses. Ce n’est ni plus  ni moins qu’une sorte de livre- jeu. Le lecteur intervient  librement, enfin…presque. »

- « Tu l’as déjà utilisé en classe ? »

- « Oui ! Avec un petit  groupe. »

 - « Et alors ? »

- « Pas mal.  Ça  a permis de  conclure une séquence  «  Récit ». Alors, on essaye ? »

- « Oui, vas-y. » 

- « Alors là,  on est dans Menu. Qu’est- ce que tu prends ? Dans chapitres,  tu as : La rencontre, Hélène à l’hôpital,  Un voyage… ? »

- « Euh ! Eh ! bien,  tiens, là,  Hélène … »

- « C’est parti ! »

Une image apparaît sur l’écran.  Une femme marche dans un couloir d’hôpital. Je m’étonne aussitôt :

« C’est un film ! J’attendais un texte moi ! »

Lucie est également surprise :

- « Attends,  j’ai dû oublier quelque chose. Peut-être qu’on peut l’avoir sous forme de film, ça je ne savais pas, c’est pas mal non plus. Attends. Voyons voir. Menu principal… Incipit… Chapitres… Ah !

Tiens ! C’est là ! Tu vois ?  Ah ! Mais, oui c’est ça, il y a tout ce qu’on veut… bande dessinée,  roman photo… Bon ! Alors…  texte. Voilà, je confirme. Chapitre deux. Ce coup-ci, ça y est ! »

Nos deux liseuses modernes découvrent le texte suivant :

         Hélène referma la chambre  où dormait  le bébé. Elle enfila le manteau qu’elle portait sous le bras,  poussa un bref soupir de soulagement et se mit en route. Elle marchait vers la sortie à l’extrémité du couloir. Plus qu’ une seule nuit et cette bronchiolite ne serait bientôt plus qu’un mauvais souvenir.

« Tout va bien,  Lisa pourra sortir demain. » Les mots du médecin   tournent en boucle sur  une basse continue qui scande : de, main, de, main. Demain, bébé, demain Lili ! Demain, retour à la maison, au village. Mais à mi- chemin,  cinq femmes sont alignées devant le mur du couloir, les regards aimantés tracent une barrière si tangible qu’Hélène s’arrête. Suis-je passée sans les voir  les jours précédents ? J’étais si préoccupée. Une longue baie vitrée  permet d’apercevoir librement de petits lits. Deux infirmières donnent le biberon à deux des enfants nouveaux-nés dont on devine le visage  rivé à  celui de leur nourrice. Les autres petits dorment. Quiétude et angoisse.  Hélène interroge doucement  la première femme. Le silence la réponse tombe sans  que celle-ci détourne la tête. Pour rien au monde elle ne manquera une seconde du spectacle qui se joue là-bas. Scène dévorante. Fascinées,  les mères punies, privées,  se nourrissent de cette image.

Non, les enfants  ne sont pas malades, ils ne sont ni  isolés ni contagieux. Ils refusent  de manger,  détournent la tête devant   le sein maternel. Ca dure depuis plusieurs jours et on les a séparés de leur maman pour  des repas qu’ils acceptent de prendre avec les infirmières. Mots indigestes,  glaçons d’angoisse. Hélène frissonne à son tour.

 

D’un coup d’œil Lucie a vérifié que   je suis parvenue au bas de la page. Que choisir ensuite ? « Le retour au bercail ? » « Les complications ? » « Bientôt Noël ? »

J’ai hâte d’oublier les couloirs  hospitaliers à  l’heure du chariot  purée-compote.

Chapitre  trois, quatre… On avance un peu ? Plaisir du zapping.  Le calendrier influence Lucie. « Allez, dit-elle,   Bientôt Noël ! C’est parti. »

Ellipse : les  années ont passé.

  

                           Hiver.   Soleil et givre.  Embruns de Noël.  Sur la route rétrécie par la neige,  Louisa marche prudemment,  évite le verglas éblouissant.  Foulard, écharpe,  petit gilet et manteau. Elle va dire bonjour à Hélène. Il y a longtemps qu’elle ne l’a pas vue, six mois peut-être. Elles parleront un peu du vieux temps, des enfants,  du monde comme il va mal, à bâtons rompus,  comme ça vient … Louisa aime bien la maison d’Hélène , et puis, c’est Noël ! ! Guirlandes, houx et rubans ! 

Elles passeront un bon moment. Habiter si près et se rencontrer si peu !

C’est le temps qui manque.

 La porte est ouverte.  Hélène attend.  Louisa frotte énergiquement ses pieds sur le paillasson, se débarrasse de son paletot de laine, de son écharpe,  et rit : 

« Brrr … Il était une fois une mère Noël, qui venait du froid …   puis elle  demande dans un sourire : «Comment ça  va ? »

- « Oui !  oui, entre ,  viens,  je suis en train de faire du thé à la vanille.  Lili m’en a apporté.  Elle a trouvé ça dans une boutique spécialisée, tu sais,  ces nouveaux magasins,  diététique à l’ancienne,  plantes, épices, thés, cannelle, gingembre,  sucres d’orge. . .»

 Le sourire de Louisa  persiste : « Et ton mari ?  »

- «  Il arrive demain  pour les fêtes. »

- « Et Lili ? »

 Mais Hélène interroge à son tour : « Et chez toi ?  »

- « Oui, tout le monde va bien. »

- « Assieds-toi.  Tu veux une grande tasse ?  Il va être un peu fort.  Tu mettras du lait dedans ? Il a infusé un peu trop longtemps. Moi et la cuisine, ça fait deux ! »

- « C’est ma faute, dit  Louisa, je n’avais qu’à arriver plus tôt !  »

Louisa  est la conciliation même. Elle vit et  parle de la même manière liée. Elle tourne d’un geste  doux la cuillère dans la tasse.  A ma façon, dit-elle parfois, tout doucement, sans faire de bruit.

Louisa est petite, la soixantaine poivre et sel.  Quand on croise ses filles on devine combien elle a dû être jolie.   Mais  elle  a eu beaucoup de soucis,   elle s’est fanée,    attentive encore et bienveillante toujours.  Alors, Hélène se confie un peu :

- « Tu sais, j’ai beau faire !   L‘ autrefois,  j’ai repris la même recette, du gâteau  au chocolat. Lili, elle fait ça à la perfection !  Mais moi, c’est autre chose ! Je me dépêche, je m’énerve, et voilà. Loupé !   » Hélène désigne le fourneau :

«  Le four  n’est pas merveilleux, mais tout de même !   »  Elle mime : « Un bloc,  chocolat, noir, croûte brillante, épaisse ! Sous les bosses, les raisins secs carbonisés ! Spécialité de cake brûlé dehors, et pas cuit dedans, sur magma de fruits confits . . .  Je ne te raconte pas mes tentatives de  tarte provençale. Pâte levée pâte - surprise ! Clafoutis pour cerises et grumeaux, régal du chien !   . .  A force, tu vois,  j’ai perdu confiance. Tous ces ingrédients, ces recettes,  je les regarde avec appréhension ! Alors, pour les fêtes ce sera : simple classique. »

Hélène, à la lisière de l’absurde, maladroite dans son tablier trop grand, une mèche sur le front. 

Louisa rit : « Moi aussi ça m’est arrivé  de rater! »

Un court instant,  le silence respire par les branches fraîches du sapin. 

Thé,  résines, buées. 

Hélène insiste : « Oui, bien-sûr,  mais  pas tout le temps ou presque !

Tiens, jeudi,  j’ai voulu faire des beignets. Après une soupe salade, pour équilibrer un peu. Eh bien ! On a croqué du vide emballé dans du carton ! »

Mais Louisa reste calme : « Tu exagères, tu nous avais fait une soupe au pistou  l’an passé  je me souviens,  c’était excellent !   Eh  mais,  dis-moi, pour ce réveillon,  qu’est-ce que tu as prévu ?  »

- « Classique je t’ai dit, dinde aux châtaignes, une valeur sûre, et une jolie salade. »

Non, Julie n’exagère pas! Pourquoi le ferait-elle ?

Louisa se penche en arrière et croise les bras en signe d’impuissance partagée.   Puis : 

- « Il est bon, ce thé.  Si, si… » Elle caresse un silence,  l’apprivoise :

« Moi je ne sais pas encore, j’ espérais que tu me donnerais une idée.»

Pourquoi ces hésitations ? Louisa est si douce, elle ne met pas de mots dessus, pour ne pas peser, ne pas faire mal, c’est Noël. 

- « Tu sais, reprend-t-elle,  ça peut arriver à tout le monde. Un jour,  ma belle-mère .a  préparé des asperges trop cuites,  il n’y avait plus que les fibres, le reste,  tu ne pouvais pas l’attraper…et après, je ne sais plus… Ah ! Si !    » 

Louisa se souvient.  Quel effort pour avaler le dessert. Elle ne devrait peut-être pas parler de ça…Quel inoubliable baba ! Une éponge fatiguée, baignée d’un sérum tiède,   douceâtre ! 

« Eh bien,  mais, ça nous a fait rire,  tu vois…»

Hélène n’est pas douée certes, mais après tout,  elle expérimente,  abandonne les contraintes de la recette, tente le diable… et parfois, c’est une réussite extraordinaire...

Hélène s’inquiète, elle sait qu’elle bavarde. Il y aurait des choses plus importantes, 

 Et les jours sont si courts  en décembre !

 Louisa souhaitait-elle parler ? Peut-être  était-elle venue avec un  précieux désir de confidences.  Mais aujourd’hui, Hélène est incapable d’écouter vraiment. Louisa l’aura deviné, alors, Hélène continue :

- « Tu sais à quoi ça me fait penser, la cuisine ? Aux chaudrons des sorcières !  »    

- « Ah ! Bah, écoute, interrompt Louisa,  j’allais te le dire tout à l’heure, j’ai eu un beau livre de recettes, elle hausse les épaules  et commente : on n’en sort pas… »   

    Sourires. Et puis, résolument :   « Eh ! Oui, encore ! Voilà :   les enfants me l’ont offert à Noël l’année dernière. Eh bien,  j’y ai retrouvé un plat de  ma grand-mère. Des pommes à la poêle. Il faut plusieurs sortes de pomme parce que chacune garde son goût. A chaque bouchée, un  coin de verger. Des pommes  acides ! Cueillies trop tôt, un peu serrées, pas épanouies, et puis avec, des reinettes  tout soleil et tout miel,  œufs, crème, amandes.

Enfin, c’est facile et c’est  très bon. Pour moi c’est le goût de l’enfance. Mais tu essayeras un jour,  tu me diras. Voilà ! Si c’est pas de la gourmandise, ça ! »

Louisa se lève!

Allez,   il faut que j’y aille.  J’ai encore des petits paquets à faire.  Il était très bon,  ce thé. Allez,  j’y vais. Tu viendras me voir un peu…  l’année prochaine ? »

Hélène  suit Louisa et elles  traversent la salle où le sapin tranquille diffuse de petites lueurs colorées.  Louisa s’arrête :

«  Ah !   C’est Lili qui a décoré le sapin ?  Elle a bien travaillé, dis-donc !  

Qu’est-ce qu’il est beau !  C’est original ces lutins de bois ! »

- « Oui, ils sont jolis, moi aussi je les aime bien. »

Puis,  plus loin, Louisa s’arrête devant le mur: « Tiens, c’est joli ça ! Qu’est-ce que c’est ? C’était là ?  Je ne l’avais jamais remarqué ! »

- « C’est un masque funèbre.   »

- « Un masque funèbre ? D’où ça vient ? On dirait une assiette ! »

- « C’est… une assiette ! » confirme Julie.

Le verbe être, si impératif … Voilà Louisa  prisonnière, paralysée par les  ondes angoissées qui naissent  de l’objet  et  résonnent dans la voix d’Hélène.

Louisa  rejoint enfin la clarté de la porte- fenêtre  et  récupère sa veste : 

- « Tu viendras me voir un peu, hein ?insiste-t-elle, après les fêtes ?  » Puis elle tourne la tête. 

«  Mmm. . . Ça sent bon ici ! Tu as des fleurs ? » Elle cherche des yeux : « On dirait que ça sent le lilas ! »

Hélène connaît ce  parfum. « C’est Lili,  » dit-elle.

Louisa semble étonnée : « Lili ? Elle est là ? »

Une seconde, Louisa évoque Lili, sa silhouette émaciée, le léger bruit de perles de bois de ses longs colliers. Elle a dû rentrer. Elle sera allée dans sa chambre. Louisa se rappelle. Elle a  bien cru entendre le bruit de la porte tout à l’heure.

   N’a-t-elle pas perçu le froissement brillant d’un immense rideau de cheveux qui oscille et abandonne dans son sillage, ce parfum  mauve si caractéristique des jeunes filles qui ne mangent pas ? 

Louisa enfile son vêtement, noue le foulard. Il faut absolument !   C’est Noël, on voudrait entendre  seulement les grelots d’un traîneau,  des bruit de pas dans la neige.  Il faut absolument !   Entrez, entrez,  père Noël venez vous chauffer à la cheminée ! Louisa  improvise, sort de sa poche le paquet allongé qu’elle voulait donner à son petit-fils : «  Je t ‘avais apporté quelque chose.    »

- « Qu’est-ce que c’est ? »

- « Ah !   N ouvre pas, tu verras,  tu les allumeras quand vous serez à table pour le réveillon !

- « Mais… » 

- « Ce n‘ est pas un cadeau !  Un petit rien !  Des cierges  magiques. C’est mon côté enfant,   j’aime toujours ça. Allez, au revoir. Oh !   Les nuages sont arrivés, ça sent la neige !  J’y vais »  

  Hélène embrasse Louisa : « Merci ! Promis ! Je n’oublierai pas. Je leur dirai que c’est toi !   Au revoir !  »

Hélène  sort les  longues tiges grises de leur enveloppe.  Elle connaît ces baguettes de fée, leurs étincelles qui crépitent dans les yeux des enfants effarouchés et fiers.

 

 Demain, au dessert ?  Qu’est-ce qu’elle a dit Louisa ?

Quand vous serez à table. 

Hélène est retournée à la cuisine.  Il fait presque nuit. 

Même la neige dehors s’est ternie.  Julie reste là  et rêve un instant dans la pénombre,  les baguettes magiques au bout des doigts. Contes d’antan, Andersen,  petite marchande d’allumettes,  petit bruit des allumettes  qu’on éteint dans l’eau. Invisible écharpe étranglée autour du cou   .   . 

Ah !  Les voir tous heureux, tous ensemble, guéris, sous la lampe autour de la table.   Clartés.  Parfums tièdes, bougies aux senteurs de cannelle  sucrée  pains d’ ‘épices,  confitures d’oignons. Rumeurs douces, dorées. 

 Au coin de la porte,  les chaussures fondent lentement.

Grâces et mystères. Un ruban rouge écossais vert  se défait.   Un livre s’ouvre sur une boite à musique.    

Mais Hélène s’en veut. Là,  toute seule, à imaginer ! Est-elle stupide !   Si on savait si quelqu’un la trouvait là, dans le noir, cierges magiques à la main !  

 Une voix tout à  coup dans l’obscurité : «J’’ai faim ! » Julie rêve encore.  Lili, et son assiette à la main.

 Mais si, il y a quelqu’un ! Rien !  Elle n’a rien vu,  rien entendu !  Julie n’a pas vu arriver sa fille.   Alors,  Lili insiste,  elle rit,  enjouée,  insiste encore : «  j’ai un petit creux… ça ne fait rien, dis, si je prends une petite avance ?  Je vais piquer quelques amandes et   quelques figues dans la corbeille des fruits secs.

Je sens que j’ai faim. C’est moi,  le mendiant … ».   . 

 Désirs plus doux que la magie. Recueils.    Les flocons  recommencent à tomber. Ne pas les effaroucher, ils comblent les failles, tapissent sagement le sol,  calment les bruits, ancrent les pas qui  crissent doucement.

© 2005Simone Blanc - Tous droits réservés.