Histoire sans faim
Simone Blanc
- « Oui ! Avec un petit groupe. »
- « Et alors ? »
- « Pas mal. Ça a permis de conclure une séquence « Récit ». Alors, on essaye ? »
- « Oui, vas-y. »
- « Alors là, on est dans Menu. Qu’est- ce que tu prends ? Dans chapitres, tu as : La rencontre, Hélène à l’hôpital, Un voyage… ? »
- « Euh ! Eh ! bien, tiens, là, Hélène … »
- « C’est parti ! »
Une image apparaît sur l’écran. Une femme marche dans un couloir d’hôpital. Je m’étonne aussitôt :
« C’est un film ! J’attendais un texte moi ! »
Lucie est également surprise :
- « Attends, j’ai dû oublier quelque chose. Peut-être qu’on peut l’avoir sous forme de film, ça je ne savais pas, c’est pas mal non plus. Attends. Voyons voir. Menu principal… Incipit… Chapitres… Ah !
Tiens ! C’est là ! Tu vois ? Ah ! Mais, oui c’est ça, il y a tout ce qu’on veut… bande dessinée, roman photo… Bon ! Alors… texte. Voilà, je confirme. Chapitre deux. Ce coup-ci, ça y est ! »
Nos deux liseuses modernes découvrent le texte suivant :
Hélène referma la chambre où dormait le bébé. Elle enfila le manteau qu’elle portait sous le bras, poussa un bref soupir de soulagement et se mit en route. Elle marchait vers la sortie à l’extrémité du couloir. Plus qu’ une seule nuit et cette bronchiolite ne serait bientôt plus qu’un mauvais souvenir.
« Tout va bien, Lisa pourra sortir demain. » Les mots du médecin tournent en boucle sur une basse continue qui scande : de, main, de, main. Demain, bébé, demain Lili ! Demain, retour à la maison, au village. Mais à mi- chemin, cinq femmes sont alignées devant le mur du couloir, les regards aimantés tracent une barrière si tangible qu’Hélène s’arrête. Suis-je passée sans les voir les jours précédents ? J’étais si préoccupée. Une longue baie vitrée permet d’apercevoir librement de petits lits. Deux infirmières donnent le biberon à deux des enfants nouveaux-nés dont on devine le visage rivé à celui de leur nourrice. Les autres petits dorment. Quiétude et angoisse. Hélène interroge doucement la première femme. Le silence la réponse tombe sans que celle-ci détourne la tête. Pour rien au monde elle ne manquera une seconde du spectacle qui se joue là-bas. Scène dévorante. Fascinées, les mères punies, privées, se nourrissent de cette image.
Non, les enfants ne sont pas malades, ils ne sont ni isolés ni contagieux. Ils refusent de manger, détournent la tête devant le sein maternel. Ca dure depuis plusieurs jours et on les a séparés de leur maman pour des repas qu’ils acceptent de prendre avec les infirmières. Mots indigestes, glaçons d’angoisse. Hélène frissonne à son tour.
D’un coup d’œil Lucie a vérifié que je suis parvenue au bas de la page. Que choisir ensuite ? « Le retour au bercail ? » « Les complications ? » « Bientôt Noël ? »
J’ai hâte d’oublier les couloirs hospitaliers à l’heure du chariot purée-compote.
Chapitre trois, quatre… On avance un peu ? Plaisir du zapping. Le calendrier influence Lucie. « Allez, dit-elle, Bientôt Noël ! C’est parti. »
Ellipse : les années ont passé.
Hiver. Soleil et givre. Embruns de Noël. Sur la route rétrécie par la neige, Louisa marche prudemment, évite le verglas éblouissant. Foulard, écharpe, petit gilet et manteau. Elle va dire bonjour à Hélène. Il y a longtemps qu’elle ne l’a pas vue, six mois peut-être. Elles parleront un peu du vieux temps, des enfants, du monde comme il va mal, à bâtons rompus, comme ça vient … Louisa aime bien la maison d’Hélène , et puis, c’est Noël ! ! Guirlandes, houx et rubans !
Elles passeront un bon moment. Habiter si près et se rencontrer si peu !
C’est le temps qui manque.
La porte est ouverte. Hélène attend. Louisa frotte énergiquement ses pieds sur le paillasson, se débarrasse de son paletot de laine, de son écharpe, et rit :
« Brrr … Il était une fois une mère Noël, qui venait du froid … puis elle demande dans un sourire : «Comment ça va ? »
- « Oui ! oui, entre , viens, je suis en train de faire du thé à la vanille. Lili m’en a apporté. Elle a trouvé ça dans une boutique spécialisée, tu sais, ces nouveaux magasins, diététique à l’ancienne, plantes, épices, thés, cannelle, gingembre, sucres d’orge. . .»
Le sourire de Louisa persiste : « Et ton mari ? »
- « Il arrive demain pour les fêtes. »
- « Et Lili ? »
Mais Hélène interroge à son tour : « Et chez toi ? »
- « Oui, tout le monde va bien. »
- « Assieds-toi. Tu veux une grande tasse ? Il va être un peu fort. Tu mettras du lait dedans ? Il a infusé un peu trop longtemps. Moi et la cuisine, ça fait deux ! »
- « C’est ma faute, dit Louisa, je n’avais qu’à arriver plus tôt ! »
Louisa est la conciliation même. Elle vit et parle de la même manière liée. Elle tourne d’un geste doux la cuillère dans la tasse. A ma façon, dit-elle parfois, tout doucement, sans faire de bruit.
Louisa est petite, la soixantaine poivre et sel. Quand on croise ses filles on devine combien elle a dû être jolie. Mais elle a eu beaucoup de soucis, elle s’est fanée, attentive encore et bienveillante toujours. Alors, Hélène se confie un peu :
- « Tu sais, j’ai beau faire ! L‘ autrefois, j’ai repris la même recette, du gâteau au chocolat. Lili, elle fait ça à la perfection ! Mais moi, c’est autre chose ! Je me dépêche, je m’énerve, et voilà. Loupé ! » Hélène désigne le fourneau :
« Le four n’est pas merveilleux, mais tout de même ! » Elle mime : « Un bloc, chocolat, noir, croûte brillante, épaisse ! Sous les bosses, les raisins secs carbonisés ! Spécialité de cake brûlé dehors, et pas cuit dedans, sur magma de fruits confits . . . Je ne te raconte pas mes tentatives de tarte provençale. Pâte levée pâte - surprise ! Clafoutis pour cerises et grumeaux, régal du chien ! . . A force, tu vois, j’ai perdu confiance. Tous ces ingrédients, ces recettes, je les regarde avec appréhension ! Alors, pour les fêtes ce sera : simple classique. »
Hélène, à la lisière de l’absurde, maladroite dans son tablier trop grand, une mèche sur le front.
Louisa rit : « Moi aussi ça m’est arrivé de rater! »
Un court instant, le silence respire par les branches fraîches du sapin.
Thé, résines, buées.
Hélène insiste : « Oui, bien-sûr, mais pas tout le temps ou presque !
Tiens, jeudi, j’ai voulu faire des beignets. Après une soupe salade, pour équilibrer un peu. Eh bien ! On a croqué du vide emballé dans du carton ! »
Mais Louisa reste calme : « Tu exagères, tu nous avais fait une soupe au pistou l’an passé je me souviens, c’était excellent ! Eh mais, dis-moi, pour ce réveillon, qu’est-ce que tu as prévu ? »
- « Classique je t’ai dit, dinde aux châtaignes, une valeur sûre, et une jolie salade. »
Non, Julie n’exagère pas! Pourquoi le ferait-elle ?
Louisa se penche en arrière et croise les bras en signe d’impuissance partagée. Puis :
- « Il est bon, ce thé. Si, si… » Elle caresse un silence, l’apprivoise :
« Moi je ne sais pas encore, j’ espérais que tu me donnerais une idée.»
Pourquoi ces hésitations ? Louisa est si douce, elle ne met pas de mots dessus, pour ne pas peser, ne pas faire mal, c’est Noël.
- « Tu sais, reprend-t-elle, ça peut arriver à tout le monde. Un jour, ma belle-mère .a préparé des asperges trop cuites, il n’y avait plus que les fibres, le reste, tu ne pouvais pas l’attraper…et après, je ne sais plus… Ah ! Si ! »
Louisa se souvient. Quel effort pour avaler le dessert. Elle ne devrait peut-être pas parler de ça…Quel inoubliable baba ! Une éponge fatiguée, baignée d’un sérum tiède, douceâtre !
« Eh bien, mais, ça nous a fait rire, tu vois…»
Hélène n’est pas douée certes, mais après tout, elle expérimente, abandonne les contraintes de la recette, tente le diable… et parfois, c’est une réussite extraordinaire...
Hélène s’inquiète, elle sait qu’elle bavarde. Il y aurait des choses plus importantes,
Et les jours sont si courts en décembre !
Louisa souhaitait-elle parler ? Peut-être était-elle venue avec un précieux désir de confidences. Mais aujourd’hui, Hélène est incapable d’écouter vraiment. Louisa l’aura deviné, alors, Hélène continue :
- « Tu sais à quoi ça me fait penser, la cuisine ? Aux chaudrons des sorcières ! »
- « Ah ! Bah, écoute, interrompt Louisa, j’allais te le dire tout à l’heure, j’ai eu un beau livre de recettes, elle hausse les épaules et commente : on n’en sort pas… »
Sourires. Et puis, résolument : « Eh ! Oui, encore ! Voilà : les enfants me l’ont offert à Noël l’année dernière. Eh bien, j’y ai retrouvé un plat de ma grand-mère. Des pommes à la poêle. Il faut plusieurs sortes de pomme parce que chacune garde son goût. A chaque bouchée, un coin de verger. Des pommes acides ! Cueillies trop tôt, un peu serrées, pas épanouies, et puis avec, des reinettes tout soleil et tout miel, œufs, crème, amandes.
Enfin, c’est facile et c’est très bon. Pour moi c’est le goût de l’enfance. Mais tu essayeras un jour, tu me diras. Voilà ! Si c’est pas de la gourmandise, ça ! »
Louisa se lève!
Allez, il faut que j’y aille. J’ai encore des petits paquets à faire. Il était très bon, ce thé. Allez, j’y vais. Tu viendras me voir un peu… l’année prochaine ? »
Hélène suit Louisa et elles traversent la salle où le sapin tranquille diffuse de petites lueurs colorées. Louisa s’arrête :
« Ah ! C’est Lili qui a décoré le sapin ? Elle a bien travaillé, dis-donc !
Qu’est-ce qu’il est beau ! C’est original ces lutins de bois ! »
- « Oui, ils sont jolis, moi aussi je les aime bien. »
Puis, plus loin, Louisa s’arrête devant le mur: « Tiens, c’est joli ça ! Qu’est-ce que c’est ? C’était là ? Je ne l’avais jamais remarqué ! »
- « C’est un masque funèbre. »
- « Un masque funèbre ? D’où ça vient ? On dirait une assiette ! »
- « C’est… une assiette ! » confirme Julie.
Le verbe être, si impératif … Voilà Louisa prisonnière, paralysée par les ondes angoissées qui naissent de l’objet et résonnent dans la voix d’Hélène.
Louisa rejoint enfin la clarté de la porte- fenêtre et récupère sa veste :
- « Tu viendras me voir un peu, hein ?insiste-t-elle, après les fêtes ? » Puis elle tourne la tête.
« Mmm. . . Ça sent bon ici ! Tu as des fleurs ? » Elle cherche des yeux : « On dirait que ça sent le lilas ! »
Hélène connaît ce parfum. « C’est Lili, » dit-elle.
Louisa semble étonnée : « Lili ? Elle est là ? »
Une seconde, Louisa évoque Lili, sa silhouette émaciée, le léger bruit de perles de bois de ses longs colliers. Elle a dû rentrer. Elle sera allée dans sa chambre. Louisa se rappelle. Elle a bien cru entendre le bruit de la porte tout à l’heure.
N’a-t-elle pas perçu le froissement brillant d’un immense rideau de cheveux qui oscille et abandonne dans son sillage, ce parfum mauve si caractéristique des jeunes filles qui ne mangent pas ?
Louisa enfile son vêtement, noue le foulard. Il faut absolument ! C’est Noël, on voudrait entendre seulement les grelots d’un traîneau, des bruit de pas dans la neige. Il faut absolument ! Entrez, entrez, père Noël venez vous chauffer à la cheminée ! Louisa improvise, sort de sa poche le paquet allongé qu’elle voulait donner à son petit-fils : « Je t ‘avais apporté quelque chose. »
- « Qu’est-ce que c’est ? »
- « Ah ! N ouvre pas, tu verras, tu les allumeras quand vous serez à table pour le réveillon !
- « Mais… »
- « Ce n‘ est pas un cadeau ! Un petit rien ! Des cierges magiques. C’est mon côté enfant, j’aime toujours ça. Allez, au revoir. Oh ! Les nuages sont arrivés, ça sent la neige ! J’y vais »
Hélène embrasse Louisa : « Merci ! Promis ! Je n’oublierai pas. Je leur dirai que c’est toi ! Au revoir ! »
Hélène sort les longues tiges grises de leur enveloppe. Elle connaît ces baguettes de fée, leurs étincelles qui crépitent dans les yeux des enfants effarouchés et fiers.
Demain, au dessert ? Qu’est-ce qu’elle a dit Louisa ?
Quand vous serez à table.
Hélène est retournée à la cuisine. Il fait presque nuit.
Même la neige dehors s’est ternie. Julie reste là et rêve un instant dans la pénombre, les baguettes magiques au bout des doigts. Contes d’antan, Andersen, petite marchande d’allumettes, petit bruit des allumettes qu’on éteint dans l’eau. Invisible écharpe étranglée autour du cou . .
Ah ! Les voir tous heureux, tous ensemble, guéris, sous la lampe autour de la table. Clartés. Parfums tièdes, bougies aux senteurs de cannelle sucrée pains d’ ‘épices, confitures d’oignons. Rumeurs douces, dorées.
Au coin de la porte, les chaussures fondent lentement.
Grâces et mystères. Un ruban rouge écossais vert se défait. Un livre s’ouvre sur une boite à musique.
Mais Hélène s’en veut. Là, toute seule, à imaginer ! Est-elle stupide ! Si on savait si quelqu’un la trouvait là, dans le noir, cierges magiques à la main !
Une voix tout à coup dans l’obscurité : «J’’ai faim ! » Julie rêve encore. Lili, et son assiette à la main.
Mais si, il y a quelqu’un ! Rien ! Elle n’a rien vu, rien entendu ! Julie n’a pas vu arriver sa fille. Alors, Lili insiste, elle rit, enjouée, insiste encore : « j’ai un petit creux… ça ne fait rien, dis, si je prends une petite avance ? Je vais piquer quelques amandes et quelques figues dans la corbeille des fruits secs.
Je sens que j’ai faim. C’est moi, le mendiant … ». .
Désirs plus doux que la magie. Recueils. Les flocons recommencent à tomber. Ne pas les effaroucher, ils comblent les failles, tapissent sagement le sol, calment les bruits, ancrent les pas qui crissent doucement.
© 2005
- Simone Blanc
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